LES MOTS RÉALISTES 3S!I
souffrir, et qui Qe south'iroit pas qu'on fît des éclogues de vachers, comme Théocrite. 11 ajoute toutefois : « mais ces délicatesses sont (le véritables foiblesses ». Avec la querelle des Ancieus et des Modernes, la question des crudités de langage homériques se posa publiquement. Que fallait-il penser et faire ? Perrault, ne manqua pas de souligner malicieusement les contradictions où tombaient ses adversaires ; il consentait à admettre « des Héros qui font euxmesmes leur cuisine » et « des Princesses qui vont laver lu lessive » . Mais comment ne pas s'olîenser » d'entendre Achille qui traite Agamemnon d'yvroyne, qui l'appelle sac-à-vin et visage de chien ? » l'îtait-il bien noble aussi de voir h les gens d' Agamemnon tuez comme des cochons ? » ' — Et Boileau de riposter, en flétrissant le peu de sens de ces critiques modernes " qui . . . imputent à Homère la bassesse de ses traducteurs » : « Un terme grec très noble ne peut souvent être exprimé en français que par un terme très bas». Ainsi asinas en latin, etine en français. Ainsi encore le mot de sas, qui est « fort noble » en grec, et qui, traduit pur cochon, est de la dernière bnssessc en français'. Racine, tout en approuvant en gros la théorie, avertit très Qnement son ami de ce qu'il y avait de hasardé dans de telles atÛrmations : «J'ai fait réflexion, écrit-il à Boileau, qu'au lieu de dire que le mot d'àne est en grec un mot très-noble, vous pourriez vous contenter de dire que c'est un mot qui n'a rien de bas.... Ce Irès-noble me paroît un peu trop fort " . ■' Malgré ces sages su^estions d'un délicat, ce fut la théorie de Boileau qui prévalut, et M™" Dacier soutint ce paradoxe qu'il ne pouvait y avoir de 1' termes vils et communs » dans Homère ^ « Il a employé ces termes avec tant d'Art et d'industrie, qu'il les a rendu nobles et
I. l>errault. Partielle dei Ane. el de» Mort., 16M, I[(,4T elsuiv.
î. Roil., We/Iex. rril. *ur Lonifin. Réflen . IX. ocl. B. S. l'.. III. 5!2.!25. Cf. . Il y a dans le rtco une sueur froide, taaia le mol de lueur en rraiiçnis ne poul jamais i'tri! aifréable, eLlais!>c une vilaine idée i l'cKlwil - (Id., ibid., III, 110-.
■1. Itac, VII. 1 18, Utt. à lioileaii, 1693. Doileati IlL U i-orreotion, cf. édition ciLév. III, «3.
t. J'aidit qu'un autrcavanta^c d'IIomcrc dans sa tlicUuii, c'est qu'en niélanf dca lermet dari, rudei, el commun*, avec Jes termei le* plut polU tt let plai coulaiu, il a fait une composiLioii moyenne qui tient de l'auslci-cou de la rude, el delà (^racicusinu de la fleurie ; el par ce moyen il niéle agréabicmeril l'Arlcl la Nature, la Passion <.-t les Mœurs, comme Dcnys d'ilalicarnusxo l'a fort bjon remarqué. M. de la M. .. veut encore rabaisBer cet avantage de la Lanjruc d'Homère et faire entendre que si nous ne nous en servons point, c'est que nous le méprisons, et que nous le trouvons plus nuisible qu'utile : iVous n'em/i/ayoni pas ce mélange, dit- il, quoi-que nou> en ayons Ut materiaax. Il est vrai, nous avons des iGi'mes bas. et des termes nobles : mais quand nos Portes les mélcnL , comme cela arrive souvent, cela fait un compositrcs risible. D'où vient cela, c'est que notre Langue ne fournil pas cette harmonie i[ue la Laïque Grecque fournit (M~> Dacier. Det matea de la corruption du goùl, niS, 73^).
:iO0 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
harmonieux». Une expression est noble dans une langue, et ridicule dans une autre, dit de même le Carpenteriana (40),
Aussi est-il curieux de voir dans tes traductions du temps ', les elTorts des puristes pour voiler par « l'honnêteté des termes » le réalisme du sens-. C'est qu'il s'agit avant tout de ne pas tomber dans le style bas, et la chute est si facile. Voilà un historien qui fait 1' le pompeux dénombrement des Presens magnifîques envoies de toutes parts au Roi de Perse, On lui envoïa, dit-il, des boisseaux remplis de toutes les choses propres à réjouir le goût, des Armoires et des sacs pleins de papiers, et comme des montagnes de viandes salées de toutes sortes d'animaux. Ces mots bas sont autant de Lâches et de manjues honteuses qui flétrissent la noblesse des riches expressions dont il a usé auparavant, de vestes magnîliques, de tentes dorées, de lits somptueux, de vases d'or et d'argent enrichis de pierres précieuses et artistement travaillés. L'Historien devoit se contenter de dire en général qu'on avoit envo'ié au Roi de Perse plusieurs bêtes de voitures chargées de viandes les plus exquises et de toutes sortes de ra Fraie hisse mens, en un mot de tout ce qu'on pouvoit souhaiter de plus délicieux pour la bouche du Prince : c'est là le moïen de soutenir son Discours et de ne le pas laisser tomber dans la bassesse ». -'
1. Dann les pivmîùrcs an n L'es du siècle, au conli-aire, Mallierbe. Iraduitanl Titc- Livc (lib. XXXni). cm]iloyaiL iXe^ eiipTef»\on% telle* que mettre U nés émet a/faîre* linquirci-cquid racîcndumj, lAter te pniilx nnf riltei (tcntare urbea}. mettre lur te tapit :nrci-c de). Cf. Marie J. Miiickwilx: Mer P tins m os bei Veberielsera. iMugaralliaterlafiott, Berlin. lAHT.
3. Le traducteur de Pélronc dont j'ai déjà parlé, inlerprélc mellUo* vtrbornm globuloi par foule empreieée rfe bellet parole», en remarquant qu" " on pourroit intet^ pi'éter par toapilloiu >. maia que o le mol n'cal pas <lu bel usage • ( p. 204).
l.e maître du itrnrc est le Ihdnricicu même des <• belles infldèles -, Perrol d'Ablani-ourt. Sa Iradactinn de Lucien [\«1 V est accompagnée de notes signiGcalives. Ainsi il tlit : lei malniliei, et remarque.., il y a en prec des baboae, le mot est plus beau, dit en f^iiéral (p. 3<)â). Il imagine celte phrase l'Iéganle : Un amoureux oablieroil plalotl le togia de ta mattreijte. i la place du )(rec : une charogne ne teroiti pni de silotl découverte pir det Fattlnar*. la comparaison n seroil Irop ssle = {p. -405). Ailleurs, ayant traduit an efféminé arheré. il reconnaît " qu'il y eual peut-tti'e quelque mol pluspropre en cet endroit, telque celui qui est ai souvent dans la bouche du peuple - (IBD], mais il se p-ni'dc bien de l'écrire.
Le traducteur des Satgres de Jufénal (1853) se conlenlo de ■ biaiser un peu le sens cl la Tiircc des parnlcs, |)oiir ii'olTencer pas les oreilles chastes ' (Préracc;. — De l.oni<:epiurrc, donnant en vers français les IdgUei de Bion et de Moechui (16f(X) déelarc quolatAche du traducteur est de k nettoyer et mettre en leur jour o l'or et les pierraries presque entièrement ensevelies «mis du fumier. — Le sieur de Brye, dans ses Odet ehoiiiet d'Horace mitet en ver* françni$ (IBSi) ae décide ft " quitter quelquefois la traduction pour l'imitatioe, quand la matière s'est éloiftnée tout i fait du génie de uostre langue ■.
3. Reuaud, Man.de pari., 1097, ch. iv, art, 3, p. I«0. Les aulcupa de rhétoriques prônent la périphrase ou circonlncutio-i pour remplacer des mots ouiqucis sont jointes des idées impures Le (iras. Rheth., p, 197), - des mots sales, dcsaj^reables. qu'il est de la bicnscanoc et du devoir de l'orateur d'éviter • (Id., Ib., 176).