CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES
vie taisaient naître. Les lui interdire, lui imposer la circonlocution au moyen des mots de Cicéron, même en y ajoutant ceux du i^"" siècle, c'était la tuer. Il se fit bien, malgré les puristes à outrance, un composé du latin de divers auteurs, mais la direction n'en était pas moins donnée : on cherchait l'élégance, on perdit la commodité. La vraie langue des Romains, Tacite vînt-il à l'appui de Cicéron, ne pouvait pas, sans de véritables tours de force, traduire la pensée du xvi^ siècle.
En second lieu, l'admiration de l'antiquité, chez beaucoup desl. contemporains de François 1*"", ne put rester platonique, et se 1 compliqua d un désir de partager à tous le trésor qu'on possédait, \ afin de transformer le m.onde en l'humanisant. « Travailler au bien public, au profit et à l'utilité de tous », cette intention généreuse s'affirme dans les préfaces sous cent formes différentes. Admettons qu'elle ne fût pas tout à fait pure, elle existait, très réelle et très vraie chez beaucoup, et c'est par elle en partie que s'explique cette ardeur du mouvement de la Renaissance, qui a été, somme toute, moins une découverte qu'une diffusion de 1 antiquité ; or, pour faire connaître les arts et disciplines des anciens, il n'y avait que deux moyens ; ou bien enseigner à tous les langues savantes, ou bien mettre à la portée de tous, dans une langue connue, les arts et disciplines. Quelques pédants espérèrent, je n'en doute pas, appli- ;.
quer la première de ces deux méthodes. Mais l'ignorance où l'on \ J» a|^\)1 était et où l'on demeura, en dehors du monde des clercs, même 1 -V \t Jr dans la noblesse et à la cour, eût rendu vains des projets même 1 /^ plus modestes. Il ne restajt^plus dès lors . bon gré mal gré, qu'à "* employer Je^:an£ais. Cela avait des inconvénients sans doute, dont un des plus graves était de classer l'auteur parmi les indoctes, et de marquer sa science, si grande qu'elle fut, d'une note d'infériorité. Mais en revanche le livre français courait la chance d'aller à un public plus considérable et, pour dire le mot, d'avoir plus d'acheteurs. Et c'est peut-être la raison pourquoi des libraires comme Jean de Tournes transformèrent leur imprimerie en un véritable office de traductions. L'extension de l'imprimerie devaitl i Vv avoir pour conséquence nécessaire l'adoption dune langue ) ^ encore plus connue que ne l'était le latin ; il fallait faire tôt ou tard, si les ateliers ne voulaient pas chômer, des livres qui allassent à tout le public qui savait lire. Il y a là une raison d'ordre économique qui a peut-être contribué plus qu'aucune autre à assurer le triomphe du français sur le latin.
A vrai dire on devrait étudier simultanément comment une
question du genre de celle-ci fut posée et résolue dans les divers pays d'Occident, car la littérature du xvi^ siècle est essentiellement cosmopolite. A considérer le problème en France seulement, on le rapetisse et on risque d'exagérer l'indépendance de la France à l'égard de la tradition. Partout les langues vulgaires ont eu des champions, même dans les pays où elles ont mis le plus de temps à s'affranchir, tel en Allemagne Jean Trithème, qui appartient autant au xv* siècle qu'au xvi^'.
Mais c'est l'Italie surtout qui se trouvait en tête du mouvement. Une admirable production littéraire, qui avait commencé avec Dante, pour continuer par Pétrarque et Boccace, avait montré quelle variété de qualités des esprits supérieurs pouvaient donner à la langue vulgaire. La valeur de l'outil forgé par Dante s'affirmait dans des œuvres immortelles : et ce sont là des arguments qui s imposent avec une autre autorité que les raisonnements abstraits les mieux conduits. Je ne saurais, on le comprend, suivre ici les polémiques qui s'engagèrent entre les partisans et les adversaires du latin outre monts. Je voulais marquer seulement, qu'ici comme en bien d'autres choses, l'Italie fut l'initiatrice ; c'est à son exemple que les Français durent, suivant la jolie expression de Peletier du Mans, de « sentir leur cœur plus grand que leurs pères n'auoient fait oncq ».
Dans ces conditions, les idées de ceux qui, en France, ont mené campagne en faveur du français, perdent, sans aucun doute, beaucoup de leur originalité, mais rien de leur intérêt. J'ai donc essayé, dans les pages qui suivent, de dessiner à grands traits l'histoire des victoires que notre langue a remportées sur le latin pendant cette période décisive, c'est-h-dire de marquer quand et sous quelle impulsion elle a commencé à être adoptée dans cliaque branche des connaissances humaines. On verra — et c'est là ce qui complique extraordinairement cette étude — que, si à certains moments la poussée semble générale, à y regarder de près, les époques de
1. Trilhème, dont, on le «ait, l'érudition passait pour prodi^rieuse, et qui avait eu un certain nombre d'idées révolutionnaires, comme celle de moraliser et de réformer ses moincH, uvnil exposé son juffcmcnt sur les langues à Hovclles, el le bon chanoine en était resté si scandalisé (|u'il n cru devoir faire jupes de celle hérésie les Iccicurs de son Lihcr de (llffcrenlin vuhfnriiim //nf/i/nri/m, 11. Ksi., 1533. Voir c. 50 : " Nani cum quadnni die in fuiiiiliari coUoculione oborla cnsu esscl vulgoribus do linKuis sermocinalio : luni rcni supra vires polliceri Tritemiu» non erubuil, <|ui (icrmanicnm lin(cuam cl conliclis a se characlcribus exculturum, et sufficienlibus rci^ulis inslruclurum, ncc non l<alinn< tandem linguir parem se elTecturum spopondil : adeo uicbal), ul docti quidem viri in disciplinarum et scicntiarum Iraditionibus nihilo dedignarenlur illîus commoditatc et adminiculu uti. •