Voici ces propositions
1» Sacras litteras cupiam in omnes linguas vcraari.
2° Exclamant indignum facinus si mulicr, vcl coriaiiii> Iim|iii1iu' >!<' suris litlcris.
3' Me auclore sacros libros legel agricoln, legot faber.
i' Nequc E/echielis Proplieta-, ne(|ue ('uni ici (Lanlicorum aul ci^usquam librorum Veleris Teslamenti leclioncn» ulli hominum inteixlico. (Sans so <l<iuler à quel point d'inconvenance elle arrive, la Faculté réserve la lecture de ce» livi'CH, même dan» le latin qui brave l'honnéleté, aux lecteur» âgé» de plu» de trente an».)
5* Indeconim vcl ridiculiim poliun vidclur, quod idiotie et mulicrculn; psit taci exemplo P>»almo» »«io«« et Prccntioncm Dominicam immurmurani, cum ip»i, ({uod sonant, non inlclligant.
Les protestants avaient beau chanter :
Est-ce bien faict qu'un Prince ne consente Les faictz du Christ estre a tous relatez Et en commun lang-age translatez ?
(E. de Beaul. contre F. P^ 1546, Chans. huff., II, 347.)
la Sorbonne n'était pas seule à mener campagne. De toutes parts, des décisions étaient prises et des discussions entamées à ce sujet. Les livres qui les contiennent ont pu être réunis en un véritable corpus. Un des plus célèbres est celui du cardinal polonais Hosius. Mais en France, le P. Rotier ', des Frères prêcheurs, inquisiteur de Toulouse : Ambroise Gatharinus, des Frères prêcheurs de Sens-; Lizet, le célèbre président du Parlement ^ ; Poucet, bénédictin de Melun^, écrivirent tout spécialement sur la question. D'autres, comme le cardinal Bellarmin, s'en sont seulement expliqués à propos d'autres sujets ^.
Chez tous, la réprobation est unanime et les arguments à peu près identiques. On essaie de prouver, à grand renfort de sophismes et de contresens, que si les Ecritures ont été rédigées en hébreu, en grec et en latin, ce n'était nullement pour qu'elles fussent comprises des gens parlant hébreu, grec ou latin ; que les apôtres ont bien ordonné d'enseigner aux peuples la Sainte Ecriture, mais en 1 interprétant, non en la lisant; une lecture pure et simple, par àts hommes sans instruction qui croyaient comprendre, ayant été la source de la plupart des hérésies. La lettre tue, dit-on, trois espèces de gens : les juifs, les hérétiques et les laïques ignorants. En ce qui concerne le culte, on n'est pas embarrassé de prouver que la prière vraiment efficace est celle qu'on ne comprend pas.
Les théologiens qui veulent bien descendre de ces hauteurs philosophiques à de simples arguments grammaticaux font ressortir
1. De non vertenda Scriplum Sacra in rulgarem lingaam, deqae accidente litera el viniftcante spiritu disserlalio : Edita per R. P. Fr. Spiritum Rolerum, ordinis Prajdicalorum. sacne theolo^i.-c Professorcra. Haereticœque prauilalis Inquisilorem Tolosanum, Christ. Hejri Francorum Henrico dicata. — Tolosac, ap. loannem Dembat et loannem Chasot, MDXLVIII. in-4.
2. Quxslio an expédiât Scripturas in maternas linguas transferri dans : Collectio quornndam grauium aulhorum qui ex professa, vel ex accasione sacrae scripturae... in vulgarem linguam Iranslationes damnarunt. Paris. .\nt. Vitré, 1661.
3. Pétri Lizetii jurisconsulti de sacris utriusque instrtimenti Libris in vulgare eloquium minime lertendis rudique plebi haudqunquam inuulgandis, Dialogus. Ib.
4. Discours de iaduis donné au R. Père en Dieu Messire P. de Gondy, euesque de Paris, sur la proposition qu'il fît aux théologiens touchant la traduction de la Bible en langaige vulgaire, 1578.
5. De Verbo Dei, 1599, cap. xv ; cf. Disputationes, lib, II, c. 32, I, cap. ii.
naturellement l'infériorité du français par rapport aux lances, anciennes. Les défauts qu'ils lui reprochent sont l'instabilité — et ici ils se rencontrent avec nombre d'auteurs profanes et les protestants eux-mêmes, — la pauvreté et le manque de majesté '. On ne sera pas étonné qu'un de ces dédaigneux soit ce Lizet, dont lesprétentions à la latinité ont été si cruellement raillées dans l'épître de Passavant. On le sera plus de trouver Montaigne dans les mêmes rangs 2. Toutefois, ce n'est pas seulement dans ses Essais que ce sceptique s est prononcé en faveur de ceux qu'effrayent la profanation des chants sacrés. Au parlement où il siégeait, on décida de faire saisir les exemplaires des Psaumes (15o6).
Cette répression impitoyable redoubla, quand à un roi réservé
1. V. Roteri o. c, p. 52 : « Lin},'ua enim vernacula et popularis ieiuna est et inops. nominum et verborum, quibus pro f^rauitale, dij^nitate, purilalcque respondere valeat tribus illis nobilibus longius, non absque myslcrio in triumpliali criicis trophco affîxis. Quarum Hcbripa sanctitate, Gncca facundia, Lalina },'rauilate pollct. His enim duntaxat vocibus et verbis pncdita est linpua vulparis, quibus res infimte, usibus popularibus accommodat;e enuntianlur. Ad inuisibilia vero, solo fidei spiritu apnoscibilia, mutila est ineptaque... Si enim libi'i ciuilis prudentiie Galeni medici. Philosopliicorum, Historicorumque (in quibus nil, nisi sensibile tritum quotidianisquc usibus dicatum tractatur) a nonnullis in vulprarem sermonem traducti, liabiti sunt contemptui, Uisique fuere obscuriores vulgaritcr quam latine loquenlcs, quomodo scripturas non humano, sed diuino spiritu afllalas, res super omnes scnsus eleuatas, et vix angelorum linpua cniniciabilcs referentes, lingua vulgaris depressa, ac sterilis, pro dignilate et gratia proferre poterit !
2. « Ce n'est pas sans grande raison, ce me semble, que l'Eglise défend l'usage promiscue, téméraire et indiscret des sainctes et diuincs chansons que le sainct- Esprit a dicté en Dauid. 11 ne faut mesler Dieu en nos actions qu'auecques reuercnce et attention pleine d'honneur et de respect. Cette voix est trop diuine pour n'auoir aullre usage que d'exercer les poulmons, et plaire a nos aureilles : c'est de la conscience qu'elle doibt estre produicte et non pas de la langue. Ce n'est pas raison qu'on permette qu'un garson de boutique, parmy ses vains et friuoles pensemens, s'en entretienne et s'en ioue ; n'y n'est certes raison de voir tracasser entre les mains de toutes personnes, par une salle et par une cuisine, le sainct livre des sacre/, mystères dcnostre créance, c'cstoient aultrefois mystères, ce sont à i>resent desduits et esbats. Ce n'est pas en passant et tumultuairement qu'il fault manier un eslude ai sérieux et vénérable; ce doibt estre une action destinée et rassise, i\ laquelle on doibt tousjours adjouster cette préface de nostrc olllce Svrsiim conLi. et y apporter le corps mesme dispose en contenance qui tesmoigne une pai-ticuliere attention cl révérence. Ce n'est pas l'eslude de tout le monde; c'est l'eslude des personnes qui y sont vouées, que Dieu y appelle; les meschants, les ignorants, s'y empirent : ce n'est pas une histoire à conter; c'est une histoire à révérer, craindre et adorer. Plaisantes genls, (|ui pensent l'avoir rendue palpable au peuple, pour l'avoir mise en langage populaire!....
M Je croi aussi que la libertd A chascun de ilissipcr une parole si religieuse et importante A tant de sortes d'idiomes, a beaucoup plus de danger que d'utilité. Les Juifs, les Muhometans, et qunsi touts nullres, ont cspousd et reverent le langage auquel originellement leurs mystères avoicnt esté ccmceus; et en est deiren«hu'' l'altération cl changement, non sans ap|)«r<'nce. Sçavi>ns-nous bien «ju'en Hascpie et en Hretaigne, il y ayl des juges nsscji pom* eslablir cette traduction faicte en leur langue? I-'Kglise universelle n'a point de jugement plus ardu A faire et plus solenne. Kn prcschnnl et parlant l'interprétation est vague, libre, muable, cl d'une |)arcelle; ainsi ce n'est pas de mcsmc (£««., I, r>6). >
LES OBSTACLES 2o
€n succéda un autre qui pria simplement la Faculté de délibérer ce C[ue de raison. Elle durait encore à la fin du siècle, il finit pour la Sorbonne sur un procès relatif à cette question.
Entamé contre René Benoit, xm de ses professeurs, qui s'était permis d" imprimer en io68 une Bible française sans qu'elle eût été ^e^'ue par elle, malgré la défense qu elle en avait faite à ses membres le 1^"^ SiVTÛ lo6o, il fut conduit avec un tel acharnement de procédure en procédure qu'il ne se termina que le 2 avril 4598.
Le concile de Trente donna à peu près pleinement raison aux docteurs. Parmi les règles publiées par Pie V, trois mois après la séparation du concile, et accompagnées d un index des li^TCS prohibés, deux touchent à cette question. D après elles, les versions hérétiques du Nouveau Testament ne doivent être lues par personne ; celles de l'Ancien peuvent être permises par lévèque aux hommes pieux et instruits. Quant aux traductions approuvées, la lecture en étant en général plus nuisible qu'utile, elles ne peuvent être lues que sur une autorisation écrite donnée aux laïques, dont on sait de façon certaine que cet exercice ne fera qu'augmenter leur foi et leur piété. Encore ce régime parut-il trop libéral par ce temps de troubles, et Clément VIII retira la permission la même année où il donnait l'absolution à Henri IV (17 oct. lo9o) *.
Ainsi, au seuil du xvii* siècle, la division restait très nette. L'Eglise catholique subissait la langue ^Tilgaire, là où elle ne pouvait 1 écarter; elle entendait même s'en servir comme elle a toujours fait des langues ^-ulgaires, pour des missions de propagande orale ou écrite. Mais elle l'excluait du culte proprement dit, et surtout elle ne s'était pas résolue à comprendre officiellement, parmi
1. Comme c'est là une vraie question de théologie, il y a là-dessus toute une littérature au xvu* siècle, lorsque la querelle reprend avec les jansénistes :
!• CoUectio qaoramdam gravium aalhorani qui ex professa, vel ex occasione, sacrx Scriptnne, aat divinorum ofpciorum. in rnlgarem lingaant translaliones, damnarunl. Jussu ac mandato ejusdem Cleii Gallicani édita: Paris, Ant. Vitré, 1661. En tète un Hercule avec cette devise : virtas non territa monstris.)
2' Le sanctuaire fermé aux profanes, ou la Bible défendue au rulgaire, par M. Lemaire. licencié en th., conseiller, aumosnier et prédicateur du Roy; Paris, Séb. Cramoisy, 1661.
3* Jacobi Vsserii Armachani archiepiscopi Hisloria dogmalica controversise inter Orthodoios et Pontificios de scripturis et sacris cernaculis, éd. par Henri Warton, archevêque, Londres, Chiswell. 1689. Ce livre est un exposé méthodique de toutes les opinions sur la question depuis les origines du christianisme et même dans l'ancienne Loi.
Cf. Delitzsch, Das Lehrsystem der rôm. Kirche. Gotha, i875. Cf. Hjupo Laenimer, Die vortridentinisch-katholische Théologie..., Berlin. 1858. Ilepelmcyer. Geschichte ■des Bihelver botes. 178-3. Leander van Esz. .iuzzûge ans den heiligen Vâtern und anderen Lehrern der katholischtn Kirche ûber das nolicendige and nûtzliche Bibel iesen, 1808.
les livres d'édification, la Bible elle-même. Cette interdiction de vulgariser en France ce qui est devenu ailleurs le livre par excellence a eu certainement de graves conséquences, non seulement pour le développement de notre idiome, mais pour le développement des idées morales et religieuses de la nation même.