ADVERBES EN MENT
L'assimilation aux adjectifs du type borij bonne, de ceux qui n'avaient pour le masculin et le féminin qu'une forme, devait naturellement entraîner une reformation des adverbes correspondants. Tant que grant était au féminin ffrant, l'adverbe dérivé était gramment; du jour où grand faisait grande, l'analogie entraînait un adverbe grandement,. Elle se serait vraisemblablement exercée sur tous les adverbes du type gramment si tous les adjectifs correspondants avaient à la fois changé leur féminin : mais comme je l'ai montré, il n'en fut rien. Dès lors, commence pour les adverbes une période d'hésitation qui dura très longtemps.
Bien avant le xvi' siècle, il j a, surtout pour les adverbes usuels, des exemples de reform;ition. Littré relève tellement au xiii* siècle, dans Berte (laisse 19, 47} ; de même fortement (ib., I. 9). Meschantement est dans le Troîlus, p. 277.
En moyen français, les formes nouveUes se font assez nombreuses : souptilement (Ch. d'Orl., II, 19); egallement {Mist. V. Test., 34308, 35605), à côté de eganment {ib., 6058); loyallement [ib., M322, 37859), à côté de loyaulment [ib., 10802, 11506, 13549, etc.); prudentement [ib., 33070, 35378); royallement {ib., 33269); reallement, m. s. {ib., 36207, 47337, 9901, 12621, 13149, etc.), à côté de reaument [ib., 47860). Cependant chez les écrivains de cette époque, c'est encore très nettement l'ancienne forme qui prévaut.
.\u XVI* siècle, l'opinion des grammairiens varie, suivant les diverses classes d'adjectifs. Pour les adjectifs en al ou en i7, la forme nouvelle est généralement reçue; Du Wez, qui conserve eordialment et reaiment, les croit tirés du masculin (925); c'est la preuve que ce sont là des exceptions, et que dans l'usage courant les adverbes de cette catégorie ont déjà subi la reformation.
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C'est sur les adjectifs en ant et ent que le débat va porter : débat d'autant plus indécis que les adjectifs et surtout les participes hésitent, au féminin, entre ant étante.
Des primitifs en ant on tire des dérivés en amment : c'est la règle que donnent Palsgrave (798), Sylvius (146-147), Du Wez (925), Rob. Estienne (79). Toutefois plusieurs voient dans élégamment, abondamment, vaillamment, ignoramment, une syncope pour elegantement, abondantement, etc. ; ainsi Garnier (89), Gauchie (1570, p. 198) qui pose du reste l'une à côté de l'autre les deux séries de formes; amment est bien entendu prononcé nment.
Pour les adjectifs en ent, Palsgrave admet les deux formations prudentement et prudemment, violentement et violemment, consequentement et consequemment. Pillot(73 r**) donne sans autre explication prudemment comme paradigme. Garnier et Gauchie traitent la question sans la distinguer de la précédente.
Il est superflu, alors que M. Vaganay publie, dans la Revue des Etudes rabelaisiennes, t. I et II, une liste très complète d'adverbes en ment du xvi* siècle, de donner des exemples qu'on pourra trouver là à foison. Les documents qu'il a rassemblés témoignent que, pour toutes les séries autres que antement, amment, le choix de la langue est décidé. Les adverbes sont en rapport avec la forme nouvelle des adjectifs : les exemples contraires se rencontrent encore très longtemps ; mais les adverbes nouvellement forgés sont tous du type nouveau : ainsi coniecturallement (Rab., II, 208) ; coniugallemenf (Mont., IV, 275); homocentricalement (Rab., 1. III, ch. 22, t. II, 109); mammallement (Id., Garg., ch. 7, t. I, 30), cités par M. Vaganay.
ADVERBES TIRÉS D'ADJECTIFS TERMINÉS PAR VOYELLE. — Après ce que j'ai dit h la Phonétique de l'e muet dans des adverbes tels que aiseement, je n'ai pas à insister ici sur la question. La plupart des grammairiens du xvi" sont pour cette forme : Palsgrave (799), Rob. Estienne (79). Gauchie cependant, en 1570, p. 198, se prononce pour la forme sans fi muet: en 1576, p. 236, il revient îi la question pour affirmer de nouveau que Ve ne s'entend pas, quoiqu'on en tienne compte en vers. Lanoue (Thur., o. c, II, 585) déclare que aiguëment, nué'ment, incongruëment se prononcent sans l'fi, avec allongement de Vu. Il ne s'agit donc en vérité que d'une question de rythmique et d'orthographe. On peut voir par les grammairiens eux-mêmes combien l'hésitation orthographique est grande. Palsgrave écrit aisément (441), et plus loin assurcement (799) ; Meigrel : séparément (129 r**) ; Pillot : assurément (71 r**), modérément.
temperement iT4 r**), mais nommeement (73 r°); Rob. Estienne : assurée ment yll) ; H. Estienne, priuement [Dial. du fr. ital., I. 20), infiniment (I, ilT": Lentulus, separeement (108, 111).
La liste publiée par M. Vaganay montre les mêmes hésitations orthographiques : aiseement et aisément, communeement et communément, desmesureement et desmesurement, effronteement et effrontément, hardiement et hardiment, ffouluement et goulûment. Ajoutez infiniement (Tabour., Big., i2 r*>), estourdiement (Id., ib., 160 v°).