ADJECTIFS ET ADVERBES
ACCORD. — Deux adjectifs réunis, dont 1 un qualifie adverbialement l'autre, s'accordent encore en général, suivant la syntaxe ordinaire : bourgeois... tous roides morts de faim [Mén., 129, Lab.) ; après estre las et tous enrouez de force de crier (H. Est., Apol., II, 37) ; deux wallons... tous parsemez de croix [Mén., 17, éd. Lab.); les oreilles qui sont pures françoises (Mont., 1. II, ch. 27, t. IV, p. 221) ; cf. il en auoit passé vne toute entière (Id., ib., ch. 32, t. V, p. 53) ; ses naseaux hauts ouuerts (d'Aub., Trag., p. 128, édit. R. et Gauss.). Il en est de même quelquefois, quand l'adjectif ne qualifie pas un autre adjectif : ie leuay les cornes hautes [Mén., 45. mais ici hautes peut être considéré comme un attribut.
Cependant des exemples contraires commencent à se rencontrer. Ils sont rares, et il est difficile souvent de savoir si l'invariabilité apparente n'est pas, au début tout au moins, une simple graphie, représentant l'élision de e sur la voyelle du second adjectif. Les éditions sont-elles du reste bien fidèles? Marot, III, 122, porte tout tremblans à côté de tous seuletz. Voici un exemple plus probant : Dvne blanche surquenie Hault troussée elle se vest (Baïf, II, 45).
EMPLOI DE L'ADJECTIF ADVERBE. — Il faut signaler ici, quelque artificiel qu'ait été ce procédé de la langue littéraire, l'extraordinaire développement d'un tour imité des langues anciennes, mais non ignoré du français antérieur, qui consiste à substituer à l'adverbe un adjectif rapporté au sujet. Lemaire de Belges faisait ainsi. La Pléiade, après Scève, l'imite: « Uses donques hardiment... des noms pour les aduerbes, comme Hz combattent obstinez pour obstinéement, il vole léger pour légèrement », dit Du Bellay dans la Doffence (1. II, ch. 9). M. Chamard (p. 285 de son édition) en rapproche Peletier (I, viii, 39)'.
Aucun procédé ne fut plus employé dans l'école et hors de l'école. On le retrouve dans S'-Gelais (II, 173) : Marchez léger sur cestc
1. Les exemples rassemblés sous ce chef par Marty-Laveaux [Lex. de la. Pléiade, II, 351) se réfèrent en réalité uniquement à l'emploi d'adjectifs en qualité d'adverbes, comme dans hachez menu. De ceci j'ai parlé en étudiant les formes. Voir p. 372.
tombe sienne, comme dans Ronsard : En lieu d'un aigle, vn soin horriblement Claquant du bec et tresmoussant de laîle, Ronge, goulu, ma poitrine immortelle [Am., 1. 1, son. 13, t. I, éd. Blanch.). Pour, deuôt, nauoir satisfait A ses honneurs [Odes, I, 1, t. II, p. 27, éd. Blanch.).
Bertaut écrit encore : ie ne chanterai/ plus : non, libre, ie confesse Que ie nay plus de cœur, n'y d'esprit, ny de voix [Elégie, dans Desportes, Cléonice, p. 228, éd. Alf. Michiels) ; Cf. Vauquelin [Idil., 4, II, 450) : Philanon de ses désirs maistre. Libre menoit son troupeau paistre. Bref, tous les disciples attardés de recelé en usent encore au commencement du xvii^ siècle.
Mais Malherbe est impitoyable pour cette façon d'écrire [Doctr., p. 360), même là où elle se justifie. 11 condamne : elle flotte incertaine en cette extrémité (Desp., EL, II, Av. prem., IV, 389, cop. B.).
Quelquefois c'est le substantif lui-même qui accompag-ne le verbe, d'une manière sensiblement analogue. Ronsard calque ainsi e it comes de Virgile: Qui, compaignon, ses pas alloit suiuant (III, 173, éd. BI.). Comparez : Et, suiuant ce conseil, à nul des vieux antiques, Larron, je ne déuray mes chansons poétiques (Rons., Hymne à la mort, t. V, p. 240, ib.).
On trouve aussi, au xvi* siècle, l'adjectif servant d'épithète à un substantif, employé pour qualifier adverbialement le verbe de a proposition : entre autres dommages, il y auoit reçeu deux fresches blessures sur sa personne [■= il y avait reçu freschement. Mont.,
I, ch, 1, t. I, p. 8). On trouve même l'adjectif qualifiant un autre adjectif formant une locution adverbiale : à l'antique catholique [Mén., 15, éd. Lab.). Toutes ces façons de parler vont disparaître.