INFLUENCE FAVORABLE DE LA ROYAUTÉ
croire qu'aucune idée politique n'inspirait pareille mesure. Pas n'est besoin de réfuter l'interprétation vulgaire, d'après laquelle elle serait due à un caprice du roi lettré, indigné des dehotamus et debotavimus du célèbre président P. Lizet. Il est difficile aussi de s'en tenir aux motifs allégués dans l'ordonnance même qui invoque le besoin de clarté dans les discussions et les jugements. Si cette raison eût été la vraie, comment ordonnait-on l'abandon des parlers dialectaux? Pour les plaideurs de toute une partie du royaume, le français n'était pas moins une langue savante que le latin, et on le leur imposait sans réserve, même au criminel, contrairement aux tolérances des ordonnances antérieures; or aucune réclamation nV put rien changer ^. 11 est plus probable qu'on avait compris dans les conseils du roi que l'intérêt de l'Etat commandait l'unification delà langue qui devait faciliter l'unification de la justice, de 1 administration et du royaume. L'idée était vraisemblablement depuis longtemps à l'état confus dans les esprits, puisque la chancellerie avait renoncé à toute autre langue, et que le rêve dune loi unique en français avait déjà hanté Louis W'~ et peut-être Philippe le Long 3^ Mais désormais elle s'était précisée assez pour qu'on voulût poser le principe dans la première des grandes ordonnances législatives, ébauche du code unique qui devait s'élaborer peu à peu. Quoi qu'il en soit, le pas décisif était fait ; la langue était « hors de page », il y avait une langue d'Etat.
Ce n'est pas à dire que d'un coup le français devint la langue du droit ; dans les Universités on continua de l'enseigner en latin ; les livres aussi restèrent longtemps en latin; des jurisconsultes persistèrent même à discuter la question. Mais ces résistances sont sans intérêt : par l'ordre du roi, le français entrait partout où était
1. « Quant a ces crieries que vous allègues, ce seroit le mesme qu'il aduint du temps du g^rand Roy François, quand il commanda par toute la France de plaider en langue Françoise. Il y eut alors de merueilleuses complainctes, de sorte que la Prouence enuoya ses députes par deuers sa maieste, pour remonstrer ces grans inconvenieiis que vous dictes. Mais ce gentil esprit de Roy, les delayans de mois en mois, et leur faisant entendre par son Chancellier qu'il ne prenoit point plaisir douir parler en auUre langue qucn la sienne, leur donna occasion daprendre songneusement le François : puis quelque temps après ils exposèrent leur chaîne en harangue Frâçoyse. Lors ce fut une risée de ces orateurs qui estoient venus pour combatre la langue Francoyse, et neantmoms par ce combat l'auoient aprise, et par efTect auoient monstre que puisquelle estoit si aysee aux personnes daage, comme ils estoient, quelle seroit encores plus facile aux jeunes gens, et qu'il estoit bien séant, combien que le langaigc demeurast a la populasse, neautmoins que les hommes plus notables estans en charge publicque eussent, comme en robbe, ainsi en parolle quelque pneeminence sur leurs inférieurs. » (Ramus, Gram., 49 et 50, 1572.)