LES NÈGRES
Ces sortes d'unions, fort communes à Saint-Domingue, y entraînaient de graves désordres'.
Ce n'était pas seulement la morale qui faisait réprouver les liaisons des blancs avec les négresses ou les mulâtresses. La politique y était intéressée. On craignait, en effet, que si un jour, « parle moyen de ces alliances, les blancs arrivaient à s'entendre avec les libres, la colonie pourrait se soustraire facilement à l'autorité du roi » '.
Les missionnaires tâchaient de s'opposer à ce désordre « indigne d'un chrétien ». La crainte d'une maladie, qui, venue dit-on, d'Amérique, a fait de grands ravages en Europe, agissait aussi.
Mais quelle menace pouvait prévaloir sur les désirs exaspérés des mâles, qui voulaient éviter des mœurs infâmes auxquelles il est fait plusieurs fois allusion ?
Les lois civiles et religieuses n'agissent réelleuient que quand elles sont la consécration des mœurs. Or, on imagine que dans les climats chauds les blancs ne résistaient que difficilement aux occasions qui se présentaient de satisfaire avec des femmes de couleur les besoins de la nature. Demi-nues, bien faites souvent, fraîches sans être jolies, avec leurs cheveux échafaudés en « tignons », coquettes aussi, elles valaient après tout les filles de rebut qu'envoyait la métropole \ et excitaient les concupiscences.
Une coquetterie raffinée ajoutait à leur attrait et séduisait non seulement les jeunes hommes, mais les gens mariés. Le baron de WimpfTen signale l'existence d'un véritable commerce par lequel des femmes blanches — je n'ose pas les appeler des dames — accordaient, moyennant rétribution, la permission à leurs esclaves d'aller passer la nuit avec des blancs ^.
Il n'était pas besoin de ces entremetteuses. Les liaisons se multi-
1. Dcssalles, Hist.. Ant.. t. IV, p. 493. Il cite les Cartons de Saint-Domingue, Gazettes, i7-4o (Arch. de la Marine), et les Lois et Coust. de Saint-Domiiujiie, par Moreau de S'-Méry, t. III, p. 827.
M. d'Arqiivan écrit en 4713 : « Nous ne voyons dans ce pays-ci, que négresses et mulles à qui leurs maistres ont troqué la liberté en échange de leur pucelage « (dans Vaissicre, S^-Doin., p. 75), et M. de La Rochalar observe, en 1734, qu'au quartier de Jacmel, à la revue qu'il a passée, il a remarqué que « presque tous les habitants sont mulâtres ou en descendent » (/6.).
2. Dessalles, Hist. Ant.. t. V, p. .^21. Il emprunte le texte aux Cartons Saint- Domingue, 1766 (Arch. de la Marine). Vaissière explique ses craintes (S'-Dom., pp. 22i et suiv.).
3. On comparera les textes cités par Vaissière, S'-Doin., p. 77.
4. l'or, à Saint-Domingue, 1788-1790, t. II, p. 88. Lett. XXX. Il cite Dellon, t. II, ch. 28.
Il en était de même en Afrique. Le Père Lover, dans sa Relation, raconte comment les Négresses du Gap Bernard courent après les blancs, auxquels du reste les maris « les prostituent « volontiers, et pour fort peu de chose, aussi bien que leurs sœurs et leurs filles (p. 71). Il arrivait môme que les blancs ne revenaient pas, restant avec leurs conquêtes.
Histoire de la lawjue française. VIII, 2. 71
pliaient, irrésistiblement '. Des hommes, appartenant à des familles nobles, parfois illustres, ne savaient pas résister à la tentation. L'on voit... les rejetons des grands noms de France — un parent des Yaudreuil, un Châteauneuf, un Boucicaut, dernier descendant de l'illustre maréchal de France — passer leur vie entre un bol de ta6a et une négresse concubine ^
Si cru qu'il soit, le tableau que nous fait Moreau de Saint-Méry est à lire dans son ensemble: u C'est... à l'état de courtisane que les mulâtresses sont presque généralement condamnées, et elles y sont associées avec les femmes esclaves. Ce commerce illégitime qui offense les mœurs et la morale religieuse est cependant regardé comme un mal nécessaire, dans les Colonies où les femmes Blanches sont en petit nombre, et surtout dans celle de Saint-Domingue, où cette disproportion est encore plus grande. 11 semble qu'il prévienne de plus grands vices : les faiblesses des maîtres pour les esclaves sont cause que l'esclavage est adouci. On est même en quelque sorte autorisé à dire, que la chaleur du climat qui irrite les désirs, et la facilité de les satisfaire, rendront toujours inutiles les précautions législatives qu'on voudrait prendre contre cet abus, parce que la loi se tait où la nature parle impérieusement
« L'influence du climat, le goût du luxe, l'éloignement pour les époux de leur classe (les esclaves nègres), qui sont les maris les plus soupçonneux et les plus despotiques, tout porte les femmes de couleur à fuir le mariage et à se livrer à un concubinage lucratif, qui satisfait mieux leurs inclinations voluptueuses, et auquel elles doivent leur liberté » ^ On comparera tout ce que rapporte La Roncière, d'après des témoins, de la coquetterie et des raffinements que
1. Un ancien habitant de Saint-Domingue nous a renseignés sur les mœurs et prouvé qu'il ne s'agissait pas seulement d'escapades, mais que le concubinage était extrêmement répandu : « Le sexe, de quelque couleur qu'il soit, n'y est effectivement point farouche. Les hommes, pour se mettre à la mode du pays, vivent ordinairement avec une femme de couleur qu'on nomme ménagère ; mais c'est souvent le moyen d'envover son ménage à tous les diables » (Ducœurjoly, Man. hab. S'-Dom., t. II, p. 81-82).