‹ Histoire de la langue française (volume 3)Chapitre 241 sur 324 · Leconte de Lisle, Poèmes antiques, p. 140 {La Source · texte numérisé non relu

Leconte de Lisle, Poèmes antiques, p. 140 {La Source

Il peut y avoir incompatibilité entre un nom et un adjectif ; le gazon n'est pas frileux :

Le printemps qui sourit parmi les giboulées, Éclaire le gazon frileux dans les allées^.

Mais la pensée du poète est parfaitement claire : le lecteur, devant ce paysage de printemps hâtif, doit ressentir une impression de froid. Les exemples du procédé sont nombreux : l'adjectif devient, si je puis dire, un adjectif de suggestion. Joint grammaticalement à un nom, il qualifie de fait un autre nom, qui peut même ne pas être exprimé.

La fatigue nous désenlace.

Reste ainsi, ma mignonne. Je veux

Voir reposer ta tête lasse

Sur l'or épais de tes cheveux^.

II revient tout joyeux à son feu de colza

Et pose à son retour des baisers triomphants Sur les fronts inégaux de ses petits enfants^.

Où donc aujourd'hui se promène Le flot soyeux des courtisans* ?

Ce sont les cheveux qui sont épais ; c'est le pêcheur qui est triomphant ; ce sont les enfants qui sont de taille inégale ; ce sont les courtisans qui sont habillés de soie.

Parfois l'adjectif se rapporte au sujet réel ou au sujet psychologique de l'action :

Ils allaient à tâtons, consultaient les commères Du village, et prenaient des conseils très prudents Pour l'âge où le petit devrait faire ses dents ^.

Dans les verres épais du cabaret brutal

Le vin bleu coule à flots et sans trêve à la ronde*.

Le curé et le fossoyeur font preuve d'une prudence exagérée ; les buveurs sont brutaux.

Il arrive que le groupe adjectif-nom exige une véritable traduction ; les « ennuis économes » sont les soucis d'économie du cultivateur ; les tapis ne sont pas sourds, ils assourdissent les bruits.

1. Coppée, Poésies, 1864-1869, p. 146. — Cf. : De Guerne, Bois sacré, p. 94 : « C'était un soir lunaire. » Comprenez : un soir où il y avait de la lune.

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