CHAPITRE VII LE THÉÂTRE FRANÇAIS
Le théâtre a-t-il joué en Suisse, comme propagateur de la langue française, le rôle considérable qu'il a joué ailleurs? Il faudrait, pour répondre, être mieux renseignés que nous ne le sommes sur les passages de troupes et les représentations. Certains indices permettent pourtant d'espérer que des trouvailles intéressantes seraient possibles.
De toutes façons la vie théâtrale de tout le siècle ne se réduit pas aux démêlés du châtelain de Ferney avec les pasteurs de Genève et aux polémiques soulevées par la Lettre sut^ les Spectacles. Genève est un petit monde à part, que ses voisins suisses ne regardent pas toujours avec sympathie. Ont-ils partagé son aversion pour le théâtre? Cette aversion même était-elle générale dans la petite république ? et fallut-il attendre l'arrivée et les maléfices de Voltaire pour voir la « manie histrionnante » causer troubles, scandale et zizanie dans la cité de Calvin?
Les recherches de Kunz-Aubert permettent de répondre catégoriquement : non. Dès la fin du xvii* siècle, bourgeois et gens du peuple s'en allaient applaudir à Carouge, à Grange-Canard, les troupes de campagne : en 1690, le Magnifique Conseil veut interdire ces escapades impies, et il doit renouveler ses défenses en 1712, six ans avant la première d' Œdipe'.
L'art de tourner les difficultés. — En 1726, on brave presque ouvertement la prohibition, par un procédé emprunté sans doute, pour surcroit d'abomination, à certaines facéties carnavalesques. Les bourgeois s'entendaient avec des artistes amateurs, « qui faisaient mine de forcer l'entrée de la maison et donnaient le spectacle » ".
Comédiens venus de France. — En vain, par arrêt du 23 février 1732, le sol de la république fut-il interdit aux histrions réprouvés : cinq
4. Voir Ulysse Kunz-Âuberf, Spectacles d'Autrefois. 2. U.,Jb.
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ans plus tard on proposera ouvertement d'admettre les comédiens dans la ville ; le 17 février 1738, le Conseil délibérera sur les mesures de police concernant le spectacle du jeu de paume de Saint-Gervais, et la troupe de Gherardi, venue de Lyon, débutera un mois après'.
Elle joue entre autres, avec le Regulus de Pradon, Le Menteur et Cinna, Iphigénie, Tartuffe et L'Arare, Le Joueur, U Ingrat et Le Glorieux, et enfin deux œuvres assez nouvelles: L'Enfant prodigue de Voltaire (1736), et L'Ecole des Amis de La Chaussée (1737). Le succès est considérable : en 6o représentations la troupe gagne de quoi payer 18 000 livres de dettes contractées en France ; ses adversaires les plus résolus sont obligés de reconnaître sa bonne conduite et le Conseil l'autorise à revenir l'année suivante, malgré les protestations réitérées du Consistoire".
Par malheur la seconde campagne ne fut pas aussi fructueuse ; Gherardi, harcelé par ses créanciers, donna prise aux vitupérations des pasteurs qui n'avaient pas désarmé: le 17 août 1739, sa troupe lut expulsée ; il ne viendra plus de comédiens à Genève pendant vingt-sept ans'^
Mais on continue à jouer en contrebande : en mars 1744, un maître à danser prête sa salle pour jouer Mahomet, il est repris et menacé; Polreucte est représenté en famille en 1748, on avertit les délinquants de s'abstenir. Quand Voltaire s'installe aux Délices, avec les intentions que l'on sait, il trouve un milieu tout préparé ; les particuliers qui viennent jouer Zaïre avec Lekain — et qu'on invite à ne pas recommencer — accueillirent sans aucun doute avec joie cette nouvelle occasion de goûter au fruit défendu.
La querelle de la prohibition. — On connaît la suite : D'Alembert faisant dans V Encyclopédie l'apologie de Genève, sauf en ce qui concerne l'interdiction opposée à l'art théâtral^, l'attaque menée par J.-J. Rousseau (1758), la riposte de D'Alembert, l'intervention de Marmontel (1759), pour ne parler que des pièces principales du débat. La controverse ne mit pas fin au régime de prohibition; il fut peut-être un peu moins rigoureux, mais il subsista. Ne pouvant agir contre le philosophe installé en terre française, le Magnifique Conseil s'efforça au moins d'empêcher la propagation du mal : il