AU TEMPS DE GUSTAVE III
Le théâtre français, qui, ainsi que nous l'avons vu, sauf de courts intervalles, n'avait jamais interrompu ses représentations depuis 1744, faisait salle comble. Ce sont des raisons d'économie qui le firent fermer en 1772. Dix ans plus tard il se rouvre et Monvel, abandonnant la Comédie française, y paraît dans toute sa gloire'. Il est lecteur du Roi. Mieux. Des « petits commédiens français » (des amateurs, des enfants?) jouent sur une deuxième scène comédies et opérettes. Le succès du théâtre indigène, pourtant modelé souvent sur le nôtre, s'en trouvait compromis". Le soir où périt Gustave III, on jouait les Folies Amoureuses . On employait des exécutants français : Gallodier, Marcadet, M™* de Tillet et Soligni, mêlés à des acteurs dressés h la française comme Hiortsberg, élève de Monvel. Le roi mort, l'habitude était si bien prise que le dévot Gustave IV lui-même ne pourra se passer de cette distraction ^
« La bonne éducation chez nous, dit un contemporain, demande qu'on apprenne à écrire et à parler le françois ; les maîtres qui l'enseignent sont des personnes d'importance dans nos maisons, parce qu'ils ne s'énoncent que dans leur langue maternelle, quoique les pères et les mères de familles ne comprennent rien aux entretiens qu'ils ont avec leurs enfans. Ce sont eux qui nous transmettent tout le raffinement des usages parisiens, et ils vont jusqu'à nous prouver que notre propre langue n'est qu'un misérable jargon indigne de toute attention. Aussi nos jeunes demoiselles savent elles à l'ordinaire écrire et parler le françois médiocrement avant de savoir encore lire le suédois, je ne dis pas même le lire agréablement et comme il faut, mais couramment et à se faire entendre » '".
A la Cour de Louis XVI des Suédois firent figure : le comte de Stedingk, lieutenant-colonel au service de la France, et le trop célèbre Axel Fersen, qui fut mêlé plus tard, comme on sait, à la triste affaire de Varennes.
A l'Académie des Sciences de Stockholm, le français était en usage, sans du reste jouir d'un privilège exclusif. Au concours de 1769 sur la question : « Comment dans une population très foible,
1. En 1787, quand il joua à Bruxelles, et à Lille, il revenait de Suède.
2. A l'occasion de l'anniversaire du roi en 177 5-, on joua Zaïre, en suédois. C'était un compromis (voir Gaz. Deux-Ponts, 19 janv., cf. '2'2 fév.).
3. Pour donner une idée de l'empire de la France en ce domaine, ajoutons que des programmes des fêles mondaines ou autres, qui n'ont rien de spécialement français, sont faits en français. ^ oir l^^ entreprise de la forêt enchantée. Course de tète, de baijue et joutes contre la quintaine tenues à Drottningholm, au mois d'août MDGCLXXXV, imprimé à Stockholm, I. Royale, in-i".
4. « Medborgarcn », 17SH (Le Concitoyen) cité par le professeur Olivarius — Sur V Universalité de la langue française dans le IVo-d littéraire, physique, politique et moral, l" juillet 1797, p. 1.
un Etat peiit-il tirer le meilleur parti de ses habitants ? », il y eut six mémoires, trois en suédois, deux en allemand, un en français. Une bonne partie des Mémoires relatifs soit h la vie privée, soit aux affaires publiques, que les archives ont conservés, sont en français '.
jyjme Marianne d'Ehrenstrôm, née en 1773, avait un frère page à la Cour de Gustave III. M""" d'Ehrenstrôm parlait le français élégant du xviii* siècle ; elle a publié sur l'essor intellectuel de ce tempslà deux intéressants volumes en langue française : « Notice sur la littérature et les beaux-arts en Suède » (Stockholm, 1826), et « Notice bibliographique sur M. de Léopold » (Stockholm, 1833). Le poète Léopold a fait en français des quatrains pour elle".
Des journaux de langue française parurent à Stockholm : La Gazette française (17i2-1772), Le Mercia-e de Suède (1772), Les Variétés politiques et littéraires (1769).
Ajoutons que l'Eglise française de Stockholm prospérait toujours sous la conduite de Catteau Calleville, esprit distingué, dont le Tableau général de la Suéde (1789), un de ses premiers ouvrages, fut remarqué ^.
Assurément les idées anglaises avaient pris là comme ailleurs un essor rapide, mais la plupart des Suédois ne les connaissaient qu'à travers les livres et les journaux français*.
A eux seuls les divers manuels de langue révéleraient la faveur dont jouit le français. Ils se succèdent avec une extraordinaire rapidité, ce qui prouve, il est vrai, qu'aucun d'eux ne donnait entièrement satisfaction, mais ce qui montre aussi le désir qu'on avait de s'assurer la possession de l'idiome \