VII
contre ces fautes, que notre langue « ne peut porter, non plus que le latin un solécisme ».
C'est ce dernier mot qu'il importe surtout de retenir. Ronsard dans la Préface que je citais plus haut en a employé un autre, qui caractérise bien aussi sa pensée : « Je suis d'auis, dit-il, de permettre quelque licence à nos poètes françois, pourueu qu'elle soit rarement prise. » Ce terme de licence montre bien le progrès déjà fait; pour qu'il y ait des licences, il faut qu'il y ait une règle.
La grammaire française écrite, considérée comme code du langage, s'annonçait donc avec un bel avenir. L'idée de la rédiger n'était pas éclose dans le cerveau de quelque pédant. On peut dire que des écrivains, les uns l'acceptaient tout au moins comme un besoin, tandis que les autres la désiraient comme un appui, et comme une sauvegarde * .
1. Le seul des laiiueurs qui, à ma connaissance, ait essayé à cette époque de démontrer que le beau projet de régulariser le français n'élait qu'un rôve, est Ch. Bovelles, chanoine de Noyon. Il publia, chez Robert Kstienne, en 1533, trois petits traités intitulés : Liber dedi/ferenltR vulgarinm linguarum, et Gallici sermonis varietate. Quse voces apud Galhs sint faciilise et arbilrariœ, vet barbarœ : qux item ab origine Latina manarint. De hallucinalione Gallicanoram nominum. Je n'ai pas à m'occuper ici des deux derniers : le troisième est un recueil d'observations d'onomastique topographique; le second un petit dictionnaire étymologique du français, le premier, semble-t-il, qui ait paru. Quant au traité qui ouvre le livre, c'est bien, comme le titre l'indique, une étude sur les dilTérchces des parler» vulgaires et la variété de la langue française. Après en avoir déterminé à peu près les limites, l'auteur essaie de mettre en évidence son instabilité et les inconséquences de Tusage, sitôt qu'on se déplace, si peu que ce soit, même d'un village à un autre. Prenant chacune des lettres latines, Bovelles en observe de son mieux les déformations contradictoires, ébauchant ainsi sans le savoir les premiers éléments de la dialectologie française, mais, en revanche, très conscient de son but, qui est de montrer qu'on ne peut rien fonder sur une terre meuble. Un jour viendra sans doute, où, suivant la prédiction des prophètes. Dieu, purgeant les vices de toutes les langues de la terre, leur rendra la pureté de l'idiome primitif du paradis terrestre (p. 47j. En attendant, le français est profondément corrompu. La prononciation latine elle-même ne semble pas être à l'abri de certaines contradictions. Mais auprès d'elle la prononciation française n'est que confusion et erreur. Et toute tentative pour remédier à cet état de choses est vaine et condamnée d'avance A échouer (p. 42). Il n'y a aucun idéal à chercher pour les langues vulgaires, en particulier pour la nôtre. Cette idée est si chère au cœur de Bovelles qu'il l'a mise en titre de deux de ses chapitres, le quarante-septième et le quarante-huitième, qui donnent vraiment la clef de sou livre. » Negaverit itaque nemo superfluA fore et cassam disquisitionem ideœ in arani sermone vulgi. Quis enim in aliqua Galliae portione peculiaré scrutabitur linguA quam rite cOstituat, et asseueret totius fore Gallico; linguas ideft, qute sic perp^ diculû et amussim sui nitoris suœve rectitudinis attingat, ut nulli prorsus sit cœli horoscopo, nulli labioru vitio obnoxia ? Si quis enim Aquitanos culpaverit, uti iu Gallica lingua solœcismû et scribliginem facientes, cur eodem iure non et Cellas increp .erit et Belgas, quorum suam quisque linguam, in perpendiculum rectitudinis attoUet : intérque Gallos eam esse linguarum prçcipuam et potissimû defcndei? Ubinam igitur, et in qua Galliœ regioue locabimus totius Gallici sermonis archety pum? Ubi verfl illius scrutabimur ideam ? Nusquam sanè, nisi quis forte labia linquens vulgi, neglecto etiam quouis Galliœ solo, Latina linguam in doctorum virorum ore, in suo splcndore sedentem, et velut Gallici sermonis fontem inspectet : ut pote a locoru, temporum et horoscoporum casibus immunem. Et hanc ideo instituai^
Jacques Dubois. — Jacques Dubois, plus connu sous son nom latin deSilvius Ambianus {\ 478-1 555), était médecin, comme presque tous les g^rands savants de son époque ; comme eux aussi, il avait approfondi les langues anciennes, latin, grec, hébreu, et fait le tour de toutes les sciences *. Ainsi que Fernel, dont il fut le rival souvent heureux, il a toujours écrit comme il enseignait, en latin. Il est donc surprenant, à première vue, bien qu'il ait été à Montpellier et ait pu y subir Tinfluence des idées nouvelles sur le rôle de la langue française dans renseignement scientifique, qu'il ait été le premier à tenter la grammaire d'un idiome dont il n a jamais voulu se servir dans la lutte qu'il soutenait pour Galien. Quoi qu'il en soit, son ouvrage parut en 1531 (nouv. style, 1532), chez Rob. Estienne, sous le titre suivant : lacobi Syluii Ambia \\ ni in linguàm gallicam || Isagiùge, vnà eu m eiusdem Grammatica Latino- || gallica, ex Hebraeis^ Graeciset Lalinis authoribus \\ Cuin priuilegio || Parisiis, ex officina Roberti Stephani. (Achevé d'imprimer le 7 des ides de janvier^.)
Il nous dit lui-même qu'il pensa d'abord en faire un délassement*^, et se reposer ainsi d*un travail acharné, que lui avait causé une révision, ou mieux une refonte du livre de son maître, « De usu partium corporis humani ». Mais, comme il avoue tout de suite y avoir rencontré de très grandes difficultés, il est à croire qu'il eu abandonné son entreprise, si d'autres pensées ne l'eussent soutenu. Il est certain qu'il sentit, — et c'était, dans le milieu où il vivait, un mérite, — qu'il y avait des lecteurs « studieux de la langue française ■» » et qu'il s'en trouvait même parmi les savants ^ ; se mettant
Gallici cuiusquc scrmonis ideam, quam excof^ilata; a doctis regulœ a labiorum vitijs, violari non sinant. Imo ad custoiiendam uuiformilatem illius, nuUa on ora severe castijçanl, nuUum non deten^unt et expoliuni labium » (p. 43<. Il est piquant de constater que dans le temps même où ces questions imprudentes étaient posées, et pendant que le livre de BoveUes achevait de s'élaborer, le premier grammairien français : Jacques Dubois, presque un compatriote de Hovelles, mettait son livre sous la presse.
1. Le catalogue de ses ouvrages est dans les Mémoires de Nicéron, XXIX, p. 96. Ils ont été réunis sous le titre de Jac. Sylvii Ambinni, Opéra medica... Adjnncta est ejasdem VUa et Icon, opéra et studio Renali Morœi, Doctoris Medici Parisiensis. Geneva, 1630. f*. On trouvera dans cette Vie des renseignements très détaillés sur la naissance, la jeunesse et la carrière de Dubois, qui eut une autre célébrité que celle que lui fit son avarice, quoi qu'en dise Goujet.
2. Cf. Livet, La grammaire française et les grammairiens du XVI* siècle^ Paris, 1859 (Dubois, p. 1-18). Cf. Georg Ilulh, Jacques Dubois, Verfasser der ersten tateinfranzôsischen Grammatik, 1531;. Programm des K6nigl. Marienstift. Gymnasiums, Stettio. 1899.
3. « Cui otio nuUa mihi aptior seges visa est bac ipsa scrmonis Gallici inventionc simulac traditione. Quas res duas dumanxie parturio, animi contentione non minori, opus mihi esse cxperior, tanto; molis erat linguœ Gallica? rationem invenire et in canonc» conjicere... »>
S. •« A'I lectorem linguic gallicip studiosuni. »
5. « Mei laboris fructum non mediocrem fore video, ex magna etiam doctorum cxpeclatione... operte pretium me facturum putavi .. [Ad Lector.^ p. 1).
f ...Non injuria sermonem Gallicum excolere aggrcssus sum : ut posteris velut
de ce nombre, il osa proclamer qu'on ne pouvait pas toujours répéter des mots sans les avoir étudiés, comme des perroquets, et paraître étranger dans sa langue maternelle.
D'autre part, il crut reconnaître que le désordre de la langue vulgaire venait en grande partie de Tabsence de règles. Nul ne sait, dit-il, s'il en existe, ou du moins ce qu'elles sont, n'y ayant rien d'écrit là-dessus : la confusion est extrême jusque dans la conjugaison. Mais cet état comporte un remède facile : la langue française, en apparence gâtée et incohérente, est simple et pure ; elle peut se lire et se comprendre presque avec la même exactitude, la même précision, la même brièveté et la même facilité que les écrits les plus corrects, les plus purs et Ifes mieux ordonnés de la latinité ».
Cette conviction de Dubois suffirait à la rigueur pour faire comprendre comment il a songé à traiter de grammaire française ; elle n'explique pas pourquoi il en a traité comme il l'a fait, ni les étrange tés de sa méthode et de son plan.
Son livre est composé de deux parties. Dans la première, Vlsagtoge (1-90), l'auteur étudie la nature des lettres, leur parenté mutuelle, qui leur permet d'être changées les unes pour les autres, les dix figures : prothèse, épenthèse, paragoge, aphérèse, etc., qui, en introduisant dans les mots des sons nouveaux, en en faisant disparaître d'autres, servent à les constituer. Ces principes posés, il essaie de fixer des règles de transmutation des mots, tout en se rendant compte que ces règles ne font en somme que répéter en partie les théories et les exemples donnés à propos de la parenté des lettres. Quoi qu'il en soit de ce désordre, le caractère de tout ce
praîluceam, ista limatius, copiosius et fœlicius iractaluris : ac noslrae œtatis hominibu8 animos excitem, ui horis saltem succisiuis, interniissa paululû linguarum exoticaru disquisilione tam solicita, sui scrmonis rationem cOdiscant, ne picarum aut sturnorum more à parenltbus audita, sed numquam animadversa, nunquam perpèsa nunqua intellecta, sciiiper cfTundant : quû sit fœdum homin<^ni in ea lingua vider! hospitô, in qua natus est. »
1. " Ut Latini tcrtias plurales praetcriti perfecti personas duplices sortiti sunt, cl Graeci suas propc omncs sccundum varia idiwmata varias habent : codem modo Galli quorundam temporum, maxime pni'teriti imperfecti indicativi, optativi et conjunctivi, apud fc^ntis suîc varios populos, personas easdem varie et souant et scribunl, tam sunt vulgo corrupta confusaque omnia sermonis Gallici vesti^ia : ob id, opînor, quod et artem suac linj^ua; aliquam esse nesciunt : aut si esse sciant, quœ lamen sit, penitus ignorant. Neque mirum, nulla enim : quod sciam de sermonis Gallici proprietale scripta in hûc usque diô aut vidi, aut a quoquam visa audivi. Nos tamen, Deo opt. max. nostra incepta sccundante, operô daturi sumus diligente, ut lingua Gallica quàm maxime simplex sit et pura. Latini sermonis imitatione, ex quo maxima ex parte Gallicus deHuxit : possit({ue et legi et intelligi non multo minori integritatc, fide, compendio, facilitate, quam Lalinorum musac omnino castissimas, purissirnse^ constantissima; » {Jsagtage, 119).
Iraité initial est très net : c'est ce que nous appellerions une phonétique.
La deuxième partie est une grammaire, très incomplète, qui traite successivement des huit parties du discours : nom, pronom, verbe, adverbe, participe, conjonction, préposition et interjection, en en donnant les définitions et les formes. C'est ce que nous appellerions une morphologie (90-159).
Mais, il faut y regarder de plus près pour comprendre exactement Tagencement de Touvrage.
La grammaire de Dubois n'est pas une grammaire française : c est une grammaire latino-française, ce qui ne veut dire ni grammaire du français rédigée en latin, ni grammaire simultanée du latin et du français, mais, si je comprends bien, grammaire du français rapporté au latin. C'est trop peu de dire que l'auteur compare sans cesse l'un à l'autre : il cherche dans le latin le type d'où le français est sorti et dont il doit toujours se rapprocher. On comprend dès lors ce que signifie cette phonétique qui précède. Elle suit exactement la même méthode que la grammaire, non seulement cherchant à montrer les mutations que les Français ont imposées aux lettres, mais les justifiant aussi souvent que cela est possible par des changements analogues que les Latins eux-mêmes leur avaient fait subir*. Et dans l'ensemble de l'ouvrage, elle joue un rôle essentiel ; pour bien dire, elle en est la base indispensable, puisqu'elle sert à établir par le détail la parenté des deux langues. Somme toute, la grammaire de Sylvius ainsi constituée est une grammaire — je n'ose pas dire historique — puisque l'auteur fait à peine une ou deux fois allusion au passé de la langue, — mais une grammaire étymologique. C'est de ce point de vue, il me semble, qu'il faut la comprendre et la juger.
Il est certain que, appréciées d'après les règles que nous suivons et les résultats où nous sommes arrivés, les étymologies et les canons phonétiques de Sylvius nous paraissent téméraires et parfois enfantins. Si l'on admet que a peut se changer non seulement en e, ae, aa, comme cela arrive réellement dans tel (talis), grain (granum), faux (falsum), mais en i dans vider (vacuare), en o dans
J. Ainsi les Latins changent :
b fine : subcedo = succedo. De même cubare = cSbcer.
b en g : subgero = snggero, — jubilare =jSbgler.
c en g : seco = segmenlum. — rodere = rôger ou ronger.
d en c : adcedil = accidit. — impedire ^ empescer.
r en s : valerias= valesius. — père =pe»e.
toucher {tsingeve)^ en ou, dans ouvert (apertum), toutes les dérivations, même les plus absurdes, sont possibles K Et en effet Dubois, ouvrant la série des étymologistes qui ont fait à la science une réputation ridicule, en reçoit de tout à fait comiques ^. Encore fautil dire à sa décharge que l'exemple des grammairiens anciens Ta induit dans cette voie fausse, qu'il a même eu parfois des doutes et des scrupules ^, D'autre part, l'idée qu*il avait eue d appeler en témoignage les parlers de toute la France est une idée juste et féconde, une de celles dont sont sorties la grammaire comparée et la philologie moderne *. Il entrevoit aussi la distinction des mots savants récents et des vieux mots populaires ^. Enfin parfois, assez souvent même, au hasard, je le veux bien, il rencontre juste, et les étymologies qu'il a données pour un très grand nombre de mots, dont quelques-uns assez difficiles, se sont trouvées exactes ^.
Le grand défaut de cette grammaire historique, c'est d'avoir été en même temps pratique et théorique. Tous ces développements étymologiques nuisent à l'exposé de l'état de la langue, qui se trouve écourté et manque par bien des endroits. — En outre, ce qui est plus grave, ils le faussent parfois complètement. En effet, pour Dubois, la conviction que le français est du latin déformé, est non seulement une opinion sur ses origines, mais une règle pour la manière de le restituer. Nombre d'expressions dans son livre trahissent cet état d'esprit : les formes françaises identiques aux
t. On regrette peu, dans ces conditions, le grand Etymologicum, que Dubois se proposait de donner, dont il parle meniez à quelques endroits, comme d'un travail presque accompli. Si ce traité a été termine, il est resté inédit, et semble perdu. Celui de Bovelles n'est pas supérieur. Tous deux furent suivis, à peu de distance, par Guil. Postel, qui a fait un recueil des mots dérivés du grec dans son livre : Lingnarum duodecim characteribus differenliam alphabelum. Paris, Denys Lescuicr; la préface est de 1538.
2. Marcher a mercari forte quia « impiger extremos currit mercator ad Indos ». Cf. p. 91 : o Nos ab horarum bonarum multitudinc felicem horosutn heureus vocamus « ; p. 51 : « insula, isle. hinc islandre forte et à viris » ; 37 : « caelebs à cœleslium vita ».
3. « Ne te mirari oportet quod etyma quuedam absui*diuscula (qualia tibi forte videbuntur nonnuUa) tradidimus, quum multo absurdiora apud Probum, Marcellum, Varronem, Perottum, Calcpinum, et alios Latinorum etymographos inuenias ; ut intérim Suidam. Hesychium, Etymologicum, cicterc)8que taceam » (Ad lectoiMMU, p. 4. Cf. p. 53).
i. l\ cite à chaque page le parler picard (p. 22, 88, 110, etc.), et parfois le bourjçuignon (p. 48, 135), le lorrain (p. 7^, le normand fp. 21, 31, 121. 127, etc.), le lyonnais (p. 104), le wallon (p. 88). Il parle même, à plusieurs endroits, de Tusage en pays narbonnais et provençal (p. 135. 109, 132, 7, 64, 78).
5. Voir p. 7 : « Forte quod haec haud ita pridem à doctis in usum Gallorum ex fonte vel Grœco vel Latino inuecta sunt »» (Cf. p. 16, 58).
6. L'origine des substantifs en ce. p. 78, est bien indiquée, de même pour la prothè«*e de e (p. 57), Tépenthèse dans pouldre, gendre^ épingle. L analyse des composés avec l'impératif est juste (p. 81 et 117). Enfin parmi les étymologies exactes et difficiles, on peut citer celles de tnnle, jour.
latines sont les vraies (yera) ; les autres sont des inventions des Français (p. 129) ; ailleurs il dira qu'il ne reste que des « vestiges de la langue française », expressions étranges qui montrent quelle idée il se fait du langage contemporain, corruption qu'il s'agit de purifier. Au reste une phrase de sa préface, qui paraît vague, mais s'éclaire singulièrement par les vices mêmes de son livre, nous donne toute sa pensée : « J'aurai, dit-il, réalisé mon désir, si l'éclat naïf de la langue française, depuis longtemps presque détruit et terni par la rouille, se trouve quelque peu ravivé, et si, faisant une sorte de retour à son point de départ, elle recouvre une ps^rtie de sa pureté primitive, par le moyen des recherches que j'aurai faites de l'origine de ses mots dans l'hébreu, le grec et le latin, sources d'où notre parler est venu presque tout entier ^ . »
Ce n'est pas à dire, bien entendu, que, d'un bout à l'autre, Sylvius rejette les formes françaises, pour adopter celles des Anciens ; sous peine de renoncer à faire une grammaire française, il était contraint de s'arrêter en chemin, et il le fait avec bon sens sur une foule de points*-. Il n'en reste pas moins vrai qu'il faut se souvenir toujours, si on veut comprendre sa grammaire, que l'idéal était pour lui dans un français qui aurait été le moins irrégulier possible par rapport au latin.
A-t-il à choisir entre plusieurs formes dialectales? ce n'est pas sur l'usage français qu'il se fonde, mais sur l'usage latin. On pourrait croire que c'est parce qu'il est Picard qu'il préfère mi \\ moi (p. 107); c'est seulement parce qu'a ses yeux, comme à ceux d'Érasme, les Picards ont retenu plus fidèlement la prononciation latine. Que e, pour o/, vienne de Normandie ou d'ailleurs, peu lui chaut, du moment que estelle rappelle mieux siella que estoille. Ce critérium là est le vrai. Les Parisiens ont beau s'égayer aux dépens de la prononciation des provinces ; on parle bien quand on parle avec les Latins, pcrfectc cum Latinis^ (p. 7).
1. « Mihi vcro ipsc intérim voli côpos esse videlior, si naliuum lin^^ufe Gallica? nitorô iamdiu propô cxolelû et situ obsitû, nOnihil dctcrsero, ac velut pctliminio in puritatis pristin.iî partô rcstitucro : corrojçat|i scilicct ex Hebraeis, Graecis, LatiniH vocum Gallicarû origine : à quibus ceu fontibus nostra propè uniucrsa elocutio manauit. » Ad Lectorem.
2. Tout d'un coup nidme, pajj^e li3, il interrompt une discussion avec de Xebrissa et Aldus en sécriant : « Sed quo fcror? grammatica Latina scribo, non Gallica. « A la page suivante, il signale comme des latinismes ceux qui disent capesser, facesaer, iccerser. de capestere, facessere, accersere.
3. Voir sur cette prononciation de e pour oi : eslelle, esloiUe, prononciation normande, p. 21 et 130. Cf. : Les gens de Flanrlre disent très bien bosc. mieux que les Français qui en ont fait bois (p. 31); end, qui s'entend à Tournai pour inr/e, est meilleur que en fp. k4 ».
i38 IlISTOïRK DE LA LANGUE FRANÇAISE
Ailleurs la tendance est plus nette encore. Avec l'appui dune forme parlée, Dubois se laisse aller à la tentation de faire rejoindre au français le type de la langue originelle, en faisant directement violence à Tusage reçu. Tantôt c'est le verbe aimer ^ dont il voudrait refaire toutes les personnes en a^fame^ tu âmes * ; tantôt Tindéfini quelque^ qu'il transformerait volontiers en quesque^ à cause de quisquis^. Ailleurs c'est la règle d'accord des participes construits avec avoir ^ qu'il voudrait voir bouleverser suivant la syntaxe latine, espérant qu'avec un peu d'accoutumance on s'habituerait à dire g'ha^i receuptes tes lettres^ d'après habeo receptas tuas literas ^.
Bref Dubois a donné là un mauvais exemple, qui n'a été que trop suivi. Mais à vrai dire, s'il n'eût pas ainsi conçu son livre, il est très douteux qu'il l'eût fait. Seul, ce rattachement intime du français au latin pouvait ennoblir la tâche aux yeux de ce latiniste.
Nous avons perdu malheureusement l'œuvre de Dolet, qu*il appelait, à l'imitation d'un livre étranger, V Orateur françoy s ^ dans lequel se trouvait une grammaire en même temps qu'un traité d'orthographe.
Drosai. — Drosai*, dont je tiens à marquer ici le nom à sa date, n'est pour ainsi dire jamais cité parmi les grammairiens français, sans doute à cause du caractère de son livre, où il est traité successivement de grammaire latine, grecque, hébraïque et française. Le court abrégé qu'il a donné mérite cependant au moins d'être signalé. Pour tout ce qui est de la dérivation « des dictions hebraiques, grçques et latines en dictions françoises», il renvoie a Sylvius (p. ISi) ; il lui emprunte aussi sa classification des verbes (p. 138) ; pour le reste, il s'en remet trop souvent à ce qu'enseignera la pratique des auteurs.* Mais, dans sa forme concise, le tableau de Drosai contient beaucoup de choses, et
1. « Mihi magis placei sine diphtongo g-ani^\ tu amés, il amH, cl sic totam faccre coniugationcm, ut ab co amicus ami, arnica amie, amabilis, amiable, anior anio'ur, anio'ure'us ab amorosus, in quorum nullo diphtliongum illam a'i invenies » ^p. 133, 13t).
2. « Quescun à quisquam unus g-é n'en ha'i qucsque, à, nû indc habco quenquam, vel quidquam. Il n'i cnlral home qucsquè, qu'il so'it : ab, ibi, id est co iiô intrabit liomo quisquis sit » {p. 113).
3. P. 123-124. Thurol, Hisl. de la pron. franc. ^ I, xxv, fait à Sylvius des reproche» semblables à ceux que j'ai à lui faire ici.
4. Grammaticœ qnadrUinguis partiliones, in gràtiam pueràrum : autôre loànne Drosœo^ in ulrôq ; iùre doctôre illnstrissimo, Parisiis, Ex officina Chrisliani Wecheli snb Sculo Basiliensi, in vico lacobseo, Anno M. D. XLIIU C. Pr. lieg. ad qiiadr. La Préface, adressée aux professeurs de la jeunesse, est datée de Caen, ides de sept. I.')'i2 II est traité des lettres françaises, p. 13-16; des syllabes françaises cl latines, 25-30. La grammaire proprement dite commence à la page 133, sous ce titre : « Les Dictions de la langue françoise », et va jusqu'à la page 155. L'existence de ce livre avait été signalée à mon insu en 1896 par Stcngel, dans le« Mélanges de philologie romane dédiés à Cari Wahlund, p. 195.
des observations bien choisies et intéressantes. En outre, ce qui est remarquable, le voisinage des langues anciennes, s'il incite Tauteur à quelques rapprochements, ne l'embarrasse pas dans des théories fausses, mais lui fait souvent, au contraire, marquer avec beaucoup de netteté les caractères distinctifs de notre langue ^ En somme, on regrette qu'avec ces qualités de méthode il n'ait pas donné la grammaire dont il parle *.
Meigret. — Meigret avait depuis plusieurs années déjà exposé son système de réforme orthographique, lorsqu'il publiât sa grammaire''. Il y reprend ses propositions, les complète et les justifie; mais ce n'est pas là son but principal : il voyait, en effet, très nettement le rôle et l'utilité dune grammaire, appelée à fixer l'usage et à résoudre les difficultés, comme la loi doit vider les différents entre les hommes (p. 86 r°). La base sur laquelle il prétend l'appuyer n'est plus la règle des anciens ; sous ce rapport, il est en opposition directe avec son prédécesseur*.
D'abord, à vrai dire, il est très mauvais étymologiste. Le phénomène de l'épenthèse d'un d dans pondre le trouve hésitant, et la dérivation de aller rapportée à l'hébreu hallac n'éveille, au contraire, en sa pensée aucun scrupule. Ailleurs, il ne doute aucunement que le complément de la négation pas ne soit emprunté au grec pas (f° 129 r*»). D'autre part, dans son système orthographique, il avait proclamé que, les origines des mots fussent-elles avouées, elles ne devaient en rien commander leur forme : pour être logique, et Meigret l'était, il fallait admettre aussi que la grammaire ancienne était sans autorité sur la grammaire moderne.
1. Drosai voit et note Tabsencc d'adjectifs français correspondant aux adjectifs latins en eus (133) lapideus, de pierre; l'absence de neutres, de cas; Texistcnce de rarticlc défîni; la substitution des infinitifs aux gérondifs (138); il distingue assez bien le passé simple, « temps de l'action jà piéça passée » du passé composé (139), etc.
2. F. 15 i M le les hay toutesfois (les dictions consignificatiucs, propositions, aduerbesj,.... mises en tables, tût les Latines que Françoises en ma grammaire Françoise. »
3. Le trellé de la. grammt^re françoqze^ fet par Louis Meigret, Lionoes. Paris, 1550. Réimprimé par \V. Foerster, Hcilbronn, 1888. J'ai traduit dans ce chapitre l'orthographe de Meigret en orthographe moderne, pour ne pas trop dérouter mes lecteui's. Je garde l'orthographe authentique en note dans les citations textuelles.
4. Le silence qu'il garde au sujet de Vhagfnge a pu faire supposer qu'il ne la connaissait pas. Je croirais plus volontiers qu'il a évité, lui qui changeait tant de choses, d'attaquer la grammaire étymologique, comme il attaquait l'orthographe étymologique. Mais dans plusieurs passages, particulièrement p. 103 v**, où il parle de ceux qui veulent refaire les formes du verbe amer au nom de je ne sais quelle « raçioçinaçion », c'est bien, il me semble, la théorie de Dubois qu'il réfute et sa méthode qu'il rejette, en choisissant un des exemples où son devancier l'avait appliquée de la manière la plus fâcheuse.
Meigret montre à plusieurs reprises cette indépendance, qu'on était en droit d'attendre de lui. Ses maîtres sont bien Donat et Priscien : mais il ne leur emprunte que les notions générales, ou, parmi les autres, celles qui s'appliquent et conviennent h la grammaire française ^ Quoique le latin ait un neutre, Meigret n'en reconnaît pas au français (f. 34 r®). Le verbe latin possède un gérondif et un supin ; le français point, il y supplée par l'infinitif (f. 73 V**). Les adjectifs en bundus sont fréquents en latin, ils ne sont pas encore reçus en français (f. 33 v"). On disait en latin lUicraSy écrire d'après cela en français : fey reçu vnes lettres^ chose que d'aucuns croient élégant, est au contraire rude et sans propos (37 V»).
Bref, Meigret est partout l'adversaire des grammairiens qui d'un lien de filiation voudraient faire un lien de dépendance; dans un passage caractéristique, il a attaqué ces gens qui, « d'une telle inconsidération du pouvoir et de l'autorité de l'usage veulent asservir une langue à une autre », en montrant l'absurdité de leur <( superstition » (104 r»)2.
Il n'y a point d'autre règle du langage que l'usage. Meigret lui est tout h fait soumis. Au lieu que les règles qu'on fait de grammaire commandent à l'usage, au contraire les règles sont dressées sur l'usage et façon de parler, lesquels ont toute puissance, autorité et liberté (103 v^).
Meigret a même déjà la notion d'un bon et d'un mauvais usage ; il n'ira pas chercher la langue chez le populaire, qui confond des mots comme monition et amonilion (105 r®), ni chez les paysans, qui ont des tours rustiques (121 \ 11 note que des poètes emploient parfois une syntaxe à eux (59 v®), que la mode déforme des conjugaisons régulières (86 r"). En un mot il a l'idée très arrêtée que tout le monde ne parle pas bien, même à Paris, mais qu'au milieu
1. 26" « sans loutefoçs se prescrir' aocunc loç contre Tuzajc de la prononçiaçion Frâçoçzç : corne font pluzieurs, qi dizet nou' dussions dir' einsi suyuant Iç règles Latines, ç Grecques : aôqels pour toute satisfacçion il faot repôdre, qe nou' deuons dire, corne nou' dizons, puis qe jenerallemçnt l'uzaje de parler la reçu einsi : car ç'çL çeluy qi don' aothorité ao' vocables : De vrey il s'çn çt trouué, qi ont voulu dire q'il falloçt dire Aristotele, comme s'il n'étoçt çn la puissance de l'uzaje d'çmprunter ce qe bon luy a sçmblé du vocable Aristoteles, ç Içsser le demourant. »>
2. « le m'emçruelle bien qu'il ne s'çn treuue qelcun qi débatte cy, as, a : auons^ auez, ont : vu qe nou' l'auôs trop elranjé de habeo, duqel on dit qe nou' l'auons tiré. Suyuant la supçrstiçion dç'qels nou* dussions dire je habe, tu habes, il habe, habons, habez, il' habet » (104 V). Cf. Mathieu, Deuis, 1560, 4 v®. « Ce seroit aussi grande audace de vouloir faire parler le peuple de France en sa langue patriote selon les rèjjles des Latins, et d'applicquer la propriété de l'une à l'autre en grâces et manières de dire par nécessité, et qu'autrement ne se feroit que de trancher les montagnes. »
de toutes ces contradictions, on peut démêler un langage courtisan, celui des gens <( bien appris ». Aussi proclame-t-il à la face des latiniseurs, ou, comme il dit, des « François-Latins », qu'il y a une « congruité » (26 v*»), et que, tout de même qu'ils ont scrupule de recevoir un vocable qui n'est pas dans Cicéron, le courtisan français n'a pas moins Toreille malaisée à contenter, qu'une façon de parler propre est aussi désirée et aussi bien accueillie en langue française qu'en n'importe quelle autre (5i v**)
On le voit, ce respect de l'usage annonce déjà celui que témoigneront les gens du xvii® siècle. Aussi l'attitude que Meigret prend vis-à-vis de cet usage semble-t-elle souvent plutôt celle d'un contemporain de Vaugelas que de Sylvius. N'étant point un pédant de l'antiquité, Meigret hésite plusieurs fois à trancher et à résoudre, de crainte de « forcer l'usage » (121 r**). Il mentionne souvent qu'il accepte deux manières de dire : fai passé et je suis passé, — je laisserai et je lairrai (93 v**) Par-ci sonne mieux à son oreille que par-ici, mais il ne veut pas condamner «e dernier (128 r°). Cette prudence dans la décision n'est pas timidité — Meigret avait montré qu'il savait être théoricien, — c'est sagesse et observation réfléchie des rapports de la grammaire et de l'usage. En orthographe on peut détruire et construire, en grammaire proprement dite on ne peut qu'observer, accepter et mettre en ordre ^ .
Je ne prétends pas pour cela que la grammaire de Meigret soit un chef-d'œuvre. 11 se sert avec bonheur des divisions des anciens, mais dans ces cadres tout faits il ne sait pas introduire la clarté. En outre, des défauts graves de composition éclatent à plusieurs endroits ; il y a des chapitres relativement peu importants, comme celui des noms de nombre, qui se prolongent démesurément; d'autres, comme celui de la formation des noms (46 v"), qui sont complètement sacrifiés. A ces défauts de proportion s'ajoutent des confusions, des redites. 11 a fait avec grande raison un chapitre de l'article (19 v»), mais il n'y traite que /<?, la, et la plupart des observations qui se rapportent à de, du, à, aux sont rejetées dans le chapitre de la préposition, ou y sont reprises (119 v®).
Sur la doctrine, il serait facile de prendre Meigret en défaut ; il ignorait tout de l'histoire de notre langue, même ce que plusieurs de ses contemporains savaient. Aussi se borne-t-il parfois à
1. n est juste d'ajouter que sur quelques points Meigret n'a pas été aussi prudent ; il a essayé par exemple de supprimer par raisonnement la tournure : c'est mot, c'est
loi (75 V).
observer, quand il devrait expliquer ^ ou, ce qui est beaucoup plus grave, se fourvoie-t-il souvent quand il explique.
Enfin, il y a dans son livre une très grave lacune ; la syntaxe manque, ou du moins, comme il le dit lui-même, il ne « la poursuit que par rencontres », c'est-à-dire qu'il y a çà et là. en très grand nombre, j'en conviens, des remarques et des règles, la plupart justes, mais aucun corps de doctrine.
Néanmoins, dans le livre de Meigret on rencontre déjà les éléments essentiels d'une grammaire française sérieuse, solide et complète. L'usage est observé en général non seulement avec fidélité, mais avec sagacité, par un esprit délicat, qui ne confond pas les faits, mais au contraire les analyse avec finesse. Le chapitre sur l'article est faible, mais les caractèVes du défini, de l'indéfini et des partitifs sont étudiés plus loin et assez bien démêlés (120 r® et s.); les adjectifs possessifs sont distingués, suivant qu'ils « s'adjoignent ou non leur possédant » (60 r®), le déterminatif ce est mis à part des démonstratifs proprement dits, qui empiètent si souvent sur lui (54 r® et s.), le rôle de y pronom est esquissé, et même réglé avec pénétration pour certains cas difficiles (58 v®) ; les deux constructions du régime des verbes passifs avec de et par sont relevées et comparées sommairement (121 r**) ; la valeur différente des expressions formées avec en et un substantif, suivant qu'on y introduit ou non l'article, est marquée avec une grande exactitude (123 v*); l'importance des locutions adverbiales, telles que à V italienne, de vitesse, si considérable en français, est soulignée (126 v**). Bref, sur tous ces points et d'autres encore, où l'auteur n'était guidé par personne, il a fait preuve d'une netteté et d'une justesse d'esprit remarquables.
On s'est plusieurs fois égayé des essais qu'il a faits pour déterminer et noter les accents dans les phrases françaises, et écrire la musique des syllabes sur une portée ; admettons qu'il a eu tort de recourir à l'invention de mots bizarres et démesurés, et qu'il eût fait sagement d'attendre pour en décrire les modulations, qu'il eût entendu : la Constantineopoliieine megalopolitanizera. Le désir de bâtir un système complet et cohérent l'a égaré ici comme souvent ailleurs 2. Aussi bien était-il presque impossible qu'il arrivât à résoudre le problème, en se le posant dans cette complexité. Voir
1. 118 V» : Il note les tours comme « la rue Saint Anthoine », «« Téglise Saint Paul », mais sans deviner la raison pourquoi on tait la préposition de.
2. On verra par exemple au chapitre des noms de nombre comment il reconstitue les séries incomplètes d'adjectifs en uple (42-43).
EFFORTS POUR CONSTITL'tR LiNE GRAMMAIRE 143
OÙ s'élève la voix dans toutes sortes de combinaisons de monosyllabes, de nombre et de nature variable, était au-dessus des forces de n'importe quel observateur dépourvu d'instruments. La nature même de laccent d'acuité, tel qu'il était dans les langues anciennes, devait Tempêcher de s'attacher d'abord à l'accent d'intensité, le plus sensible en français, le seul qu'il eût quelque chance de distinguer. 11 n'en est pas moins vrai que cet effort est le plus curieux et le plus pénétrant qu'on ait fait jusqu'à notre siècle, pour éclaircir cette matière obscure, et que la tentative de Meigret, tout infructueuse qu'elle ait été, pour « défricher cette doctrine », était digne de sa hardiesse.
Aussi bien, il est temps de le dire, Meigret voit souvent loin, parce qu'il ne se contente pas de noter et d'enregistrer : il désire pénétrer et expliquer les faits. Cet esprit de recherche est présent partout dans son livre. Nulle part cependant il n a donné de résultats plus remarquables que dans le chapitre du verbe, où il n'y a presque aucune définition qui ne soit commentée, et accompagnée de théories, parfois erronées, mais souvent justes et profondes. Assurément les efforts de Meigret sont souvent restés vains. Toute la logique qu'il déploie pour démontrer que la forme aimé dans je me suis aime, fai aimé les dames, est un infinitif et non un participe passif (6i r® et s., 68 r<* et s.) ne peut changer la nature de aimé. Or c'est là la clef de voûte de son système. Toutefois cet effort a conduit au moins l'auteur à des réflexions très justes, à la vue confuse mais assurée que dans : fai aimé les dames, fai écrit unes lettres, il y a autre chose que la réunion du verbe avoir et du participe passif, telle qu'elle est dans : j'ai maison faite, qu'il s'y trouve une forme verbale complexe, où avoir a perdu de son sens, où aimé de son côté a perdu sa construction passive, et que l'ensemble formé par ces deux mots a pris une nouvelle valeur temporelle.
Ailleurs cette étude l'a mené plus loin encore, jusqu'à la solution d'une des questions les plus obscures de la grammaire française. On cherche encore aujourd'hui une formule nette qui rende compte de la double valeur des temps du passif français, et il y a quelques années seulement, MM. Glédat et Koschwitz échangeaient à ce sujet des observations. 11 est certain que l* homme est tué et la France est mal gouvernée ne sont pas au même temps, quoique la forme verbale soit la même; l'un marque l'état présent résultant de l'action passée, si bien qu'on traduirait le premier à l'actif par : on a tué Vhomme, et il est mort^ le second par : on gouverne mal
i44 HISTOIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE
la France, Meigret a très bien vu cette différence essentielle. Il y a plus, il a vu même la seule manière dont elle s'expliquait, je veux dire par la signification des verbes. Disons en gros que les temps passifs de ceux qui marquent une action à terme fixe, comme tuer, payer, ont le sens accompli, et se rendraient à Tactif par des passés. Les autres verbes qui marquent une action susceptible de se continuer ou de se répéter indéfiniment, ont un présent passif, qui exprime vraiment le présent : je suis aimé de Dieu, D'autres sont capables de marquer une action à terme fixe, ou, au contraire, une action qui se continue indéfiniment, suivant le contexte : par exemple hallre. Il suffit d'y ajouter un adverbe pour changer le sens. Comparez je suis battu et je suis battu tous les jours. Le temps est tout autre K
1. Cr. sur ce point de grammaire, H. Yvon, dans les MéUnges Brunol, p. 351 et suiv. Cet article fait allusion à ma théorie. Je croyais, en effet, avoir trouvé par des observations toutes semblables la solution de cette difficulté, non encore entièrement vidée, et je me proposais même de l'exposer, loi'squc, en relisant Meijrret, j'ai trouvé mes idées nrincipales indiquées assex nettement dans un des passades les plus orignaux de son livre . La découverte ne m'eût pas fait grand honneur. Au contraire, elle lui en fait, à mon sens, un très grand, à lui, en montrant jusqu'où, sans guides, sans tradition, il a su s'jL-ver par la seule puissance de l'observatitm et du raisonnement. Voici sa doctrine :
101 r*. « Ao regard du passif, il ne sinifie non plus aocun tçms, qe l'actif : excepté toutefois q'il faot çntçndre. qe qant sa signiftcaçion çt tçlle q'çlle dénote p^rfçcçion, ç fin d'acçion ; allors il sinifie l'elTçt ç la passion prezçnte de l'acçion passée : corne si je dy, vn home blessé çt mal de s«>ç : nnu' n'expozerons pas, vn home q'on blesse, qo^ q'il soçt conjoint a vn vçrbe de tçms prezçnt : ny ne pourra cçte manière de participe, établir le prezçnt de l'indicatif : Içllemçnt qe combien que je die, je suys blessé, il ne se pourra rczoudre par l'actif prezçnt, on me blesse : d'aotant q'etant l'acçion reçue, çlle ççsse : mçs çn cç signifi' il tçms prezçnt : q'il dénote la passion, ç l'effçt prezçnt. Car tout ajant, ç paçiçnt sont çn mçme rçzon q'çt le lieu duqel, ç le lieu aoqel. Nous appçllons çn philozophte le lieu duqel, qe Iç' Latins appçllet terminus a quo : ç çt a dire, duqel part ç comçnçe le mouuemçnt : ç le lieu aoqel, qe l^ Latins appçllet terminus ad quem^ çeluy aoqel finit le mouuemçnt : come donqes la passion ç l'elTçl de l'acçion seront reçues sans aocune continuaçion, nou* pourrons dire relTçt, ç la passion prezçns, étant l'acçion cessée : çxçmple, je direy bien par l'actif, je payé Piçrre, çn luy contant Iç' deniers duz pour Iç' reçevoçr ; mçs il ne sera pas si niçe de dire q'il çt payé de moç, qe premieremçnt je n'aye cessé de conter jusqes a fin de payemçnt : come donqos je l'aorcy payé, il pourra dire, je suys payé de vous : laqçllc façon de parl*»r ne se pourra rezoudre par son actif : de sorte qe (come la r^zon de la rezoluçion dç' passifs le reqierl) il die, vou' me payez : attçndu qe l'acçion ççssée son seul efTçt demeure : de sorte q'il la nou' faodra rezoudre par le prétérit de l'actif: come, vou' m'aué payé. En sçm'^labl' aosiqantje dy, je suys çnjçndré de mon perc, nou' ne l'expozçron' pas, mon père m'çnjçndre : par çc qe l'acçion de la jeneraçlon çt cessée, qi a été le comçncçm:;nt du mouuement partant de l'ajant, ç finissant ao lieu aoqel tçnt l'acçion qi çt la jcneraçiou de moç sans subseqçnte continuité. Mçs si cet' acçion a continuité, allors ce participe passif peut sçrvir à tou' tçms : ç si peut sans vçrbe étant ctmjoint at» nom sinifier passion prezçnle : come çn çç trçt, l'hom' çymé du mondt» n'çt pas tousiours çymé de Dieu : nous çxpozerons, l'hom' çymé du monde, qe le mond' çyme : ç n')n pas q'il a çymé. K si nou' dizons, je suys çymé de Dieu, nou' l'çxpozerons, Dieu m çyme : par ce qe ççt vn' acçion sans sinificaçion de fin. Il çt vrey qe combien q'aocuns vçrbes signifiet elTçt, ç fin d'acçion, aocuns avçrbes ajoins leur donet toutefoçs cnntinuaçion : de sorte qe nou' Iç' pouuons rezoudr' <;n leur actif prczent : come, vu hom ' batlu tou' Içs iours, par vn home qu'on bat, ç m»n pas q'on a battu, si le vçrb' a<»q^'l il çt conjoint ne le forç' a qelq'aotre tçms : come.
M. Livet, frappé de la valeur de Meigret, Va déjà appelé le fondateur de la grammaire française. Il mérite en effet doublement ce litre, si Ton veut entendre par là qu'il a fondé non seulement la grammaire de la langue française, mais la grammaire à la française. Presque au terme de son livre, il invoque la nature en faveur de la construction de la phrase française, et se félicite de ce qu'on met en tête de la proposition les choses « qui tombent d abord sous les sens de l'homme » (143 v®). Ce mélange de l'observation avec la logique qui la rehausse, la soutient et souvent aussi la fausse, annonce la Grammaire générale.
PiLLOT. — Pillot paraît devoir être laissé en dehors de la liste des grammairiens que je dresse ici. En effet, bien qu'il soit Français, étant né sans doute à Bar-sur-Seine, et qu'il ait fait imprimer son livre à Paris *, il travaille surtout pour les étrangers ; c'est même pour cette raison et afin que l'ignorance du français n'empêchât point de se servir de son livre, qu'il l'a rédigé en latin et non en français 2. Toutefois, Pillot espère aussi rendre service à ses compatriotes ^ : son Institutio s'est répandue en France, comme le
vn home battu lou' Içs jours, a voulçntiers çhçrçhé vçnjançe : car lors nou' dirons vn home qon a battu aosi bien q*on bat. M^s si nou' dizons, je suys tou'lçs jours battu, nou' Iç' rezoudrons par le prezçnt indicatif, on me bat tou* Içs jours. Or faot il çntçndre q'aocuns de çç' participes passifs n'ont pas sinificaçion passive : ç n'ont qe l'actiue : come, venu, allé, mort : çntçndez qe ie comprçns sous la sinificaçion uctiue, ççUe qe Iç' Latins app^Uet neutre : combien qe proprement la sinificaçion se doçt dir actiue, la ou Tajant reçiproqe Tacçion a soç, ou T^mploy' a vn aotre : come, je me' plçs, je vou' plçs : je m'çyme, je t'çyme : ce qe de marnes il faot jujer du passif : combien qe Iç' reçiprocaçions se font par vne m^me locuçion actiue : car aotant sinifie, je me suys eymé, qe qi diront, j'ey été çymé de moç. Nous dizons çeuz la proprement neutres, qi n'ont ne reçiprocaçlon, ny ne sont tranzitifs çn aotre pçrsone : come je dors. M^s il faot entendre qe tou' Iç' participes qi ont termin^zon du passif, e ont sinificaçion actiue, sont aosi de tçms pterit : come venu, allé.
1. Gallicœ lin \\ guœ Inslilaiio^ \\ lalino sermone con || scripta. Per lohannem Pillotum II Barrensem... Parisiis. || Ex officina Steph. Groulleau, in vico nouo D. Mariœ commorantis, sub intersig^nio || S. Joannis Baptistœ || 1550. ^Musée pcdagog^ique, Ré8er>'e, 4il50).
On trouvera dans Sten^el (o. c. n* 11 ; cf. p. 8) la liste des nombreuses réimpressions du traité de Pillot (1551, 1555, 1558, 1560, 1561, 1563, 1572, 1575, 1581, 1586, 1620, 1621,1622, 1631, etc.), faites tant en France qu'à l'étranger. Je ne les ai pas vues toutes : mais une collation attentive de l'édition originale avec celle de 1581 (la dernière qu ait revue l'auteur) m'a montré que le progrès de Tune à l'autre est absolument insignifiant (L'éd. de 1581 est au*Mus. péd., Rés., 42793).
2. « Gallicisisti verbis (grammatici) vtûtur, vt à suis tantâm videri possint, cùm (meo judicio) scribentem de aliqua re institutionem, opoKeat exterorum et imperitorum prcecipuam habere rationem. Neque enim qui Hebrœas, Grnîcas, aut Latinas Grammaticas componunt, Hebralcè, Grœcè aut Latine scientibus, sed potiùs scire cupienlibus componunt » (Préface).
3. « Spcro non modo exteris huius linguœ candidatis, sed et ipsis quoquc Gallis laborem meum profuturum, hac saltem in parte, qu6d hic possunt omnes breuissiniis canonibus de ijs ccrtiores fieri : de quibus plerlque omncs dubitant, et altercftiur • (Préface).
Histoire de la langue françaite, II. 10
grand nombre des éditions françaises Tatteste; elle y a été lue, consultée, et peut-être apprise ; Técarter serait donc illogique et injuste.
La notoriété qu'ont faite à cette œuvre d'abord M. Loiseau, et ensuite M. Stengel ', ne doit pas égarer sur les mérites réels de Pillot qui ne saurait en aucune façon se comparer à Meigret. Son livre est un résumé très sec où, à chaque instant, des formules de prétention remplacent Texposé qu'on attend, renvoyant soit aux grammaires anciennes, soit à l'usage ^. Encore faut-il en retrancher toute la dernière partie, très considérable, celle qui traite des mots invariables ; les exemples en sont, de Taveu même de l'auteur, pris au Dictionnaire de Rob. Estienne -^ Le reste se compose d'un très bref exposé de la prononciation (1 à 7 r'*), de courts chapitres sur les articles (7 v*»-8 v*»), le nom substantif et adjectif (8 v^-lir^), les pronoms (14 r**-20 r®), et enfin le verbe (20 r^-SS \^). Ce dernier est vraiment le cœur de l'ouvrage de Pillot. L'auteur avait promis de le donner très complet (p. 21 r**) ; il a tenu sa promesse. Les paradigmes des auxiliaires, puis des verbes en er, ir, o/r, re, réguliers ou non ; ceux des neutres et des anomaux y sont donnés en détail, sous une forme claire et lisible. Mais il ne faudrait chercher là ni des explications, ni aucune de ces théories pénétrantes que l'ouvrage de Meigret présente en si grand nombre. Les formes des temps et des modes sont énumérées et classées, mais l'auteur se borne là ; il n'est et ne veut être qu'un praticien *. Encore faut-il entendre que la pratique ne semble pas comprendre pour Pillot l'emploi correct des formes grammaticales. Il n'a pas eu l'idée, sauf quelques remarques isolées, de traiter de la syntaxe.
Toutefois, renfermé dans les limites que je viens de dire, son livre est un témoin sérieux à consulter sur l'état de la prononciation et delà morphologie à cette époque. Pillot latinise moins que
1. Voir Loiseau, Étude hitlorique et philologique sur Jean Pillot... Paris, Thorin, 1866. Pillot n'est que le centre de cette étude, qui porte sur toute l'histoire de la grammaire au xvi* siècle, et même sur l'histoire antérieure ou postérieure de la langue. Cf. Stengel dans la Zeitschrift fiir franzôsische Sprache und Littérature XII,
2. « Sed hœc omnia obiter attingerc satis sit , frcqucns Icctio et usus loquendi perfectius ista docebunt » (1550, 18 r").
3. « In altéra (parte) de ctetcris particulis indeclinabilibus multa cxcmpla subiunximus, quse potuisscnt omitti, si omnes haberent illud dictionarium médiocre, à Roberto Stephano cxcusum, è quo ista exempla hue fere ad verbum transtuli vt omnibus satisfacerem. et ne quid desidcrare posset, in nostro libello, studiosus gallicœ lingu» » (108 r*).
4. n Multa velut definitioncs vocabulorum artis prœtermisi, tum qu6d à reliquis grftmaticis peti possunt, tum quôd ad institutum nostrum (qui gallice loqui non définire docemus) nihil facere videbantur » (Préface).
d'autres K Le grave défaut de son observation, mais c'est une qualité sous certains rapports, c'est qu'il a pour Tusage de la cour un culte exclusif; il estime que mieux vaut s'égarer avec elle que bien parler avec les autres ^, Il y a donc lieu de se défier par endroits d'une prédilection si aveugle. M. Loiseau a déjà noté quelques oublis relatifs à la formation des participes passés, au passé antérieur, totalement négligé comme s'il n'eût pas existé ; des erreurs aussi, la confusion de le relatif et de le article, la distinction à peu près imaginaire d'un optatif et d'un subjonctif français, qu'on retrouve également dans Meigret. Mais ces fautes sont, en somme, en petit nombre. Guidé par les Latins et par ses devanciers ^, Pillot, dans la courte carrière qu'il voulait parcourir, risquait peu de se perdre. 11 est arrivé en effet à son but, mais en donnant l'impression très nette qu'il n'eût pas pu aller beaucoup plus loin. C'est un esprit judicieux, sans profondeur. Le succès de son livre s'explique par la facilité, la netteté, la brièveté de l'exposition. Il n'avait ni la lourdeur de celui de Meigret, ni l'aspect rébarbatif d'une nouvelle orthographe ; en outre, il était écrit dans une langue internationale.
Robert Estienne. — La grammaire de Robert Estienne * est >/ très connue. Et le seul érudit qui ait eu la patience de suivre l'histoire de la philologie française à ses débuts ne lui a point, malgré quelques réserves, marchandé les éloges^. M. Livet était évidemment prévenu par la grande réputation du célèbre imprimeur, mais il a été trompé par les rapprochements qu'il a multipliés d'un bout à l'autre de son chapitre entre le traité de Robert et ceux de Henri. Tl y a chez le dernier tant de science, d'idées originales, souvent profondes, que l'ouvrage de son père gagnait singulièrement à être soutenu par les siens.
1. On relèverait cependant des latinismes, comme cau^a habendi =â cause d'avoir! (23 V).
2. « Hic tanta poUet authoritate ut prtestet cum ea crrare quam cum cœteris bene loqui, et satis sit alle^care ipsa dixit » (13 v*). Cest la raison pour laquelle il n'hésite pas à enregistrer les superlatifs en issime, qu*il y a entendus, sans les reprendre, comme l'avaient fait Dubois et Meigret {Ibid.); les formes de subjonctifs «n Usions^ que d'autres jugeaient efTéminées, obtiennent pour la même raison sa préférence, et ceux en assions (aymassions) sont qualifiées par lui de poitevins (281-).
3. Lauteur connaît Bovelles, Dolet, les opuscules de Robert Estienne et les ouvrages de Meigret antérieurs à sa grammaire.
4- Traicte de la grammaire française (s. \.) Robert Estienne, in-f» et in-8, 1557. Elle \^ parut Tannée suivante en latin, fut réimprimée en 1569 dans les deux langues, et '^ encore en 1582, par son fils Henri qui la joignit à ses Hypomneses de Gallica lingua. Dans cette édition, elle a subi des changements sérieux.