CHAPITRE PREMIER CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES
Dès le XIV®, mais surtout au xv® siècle, nous l'avons vu, le français était entré dans une nouvelle voie, et avait commencé à subir profondément Tinfluence du latin. Néanmoins, il s'en faut bien que révolution du français ait complètement perdu au xv® siècle son caractère populaire et spontané. Le travail instinctif des masses <est accompagné , quelquefois contrarié par le travail des « savants » ; celui-ci ne domine et n'étouffe pas encore l'autre. La raison principale en est, je crois, dans la situation respective du latin et du français, qui reste la même : le premier garde encore à peu près intact le privilège d'être la langue littéraire et scientifique ; le second est toujours tenu à un rang inférieur. Le nombre de ceux qui le considèrent comme capable de devenir un instrument de haute culture est toujours restreint. Par suite les expériences d'écrivains pour perfectionner cet instrument restent encore <iispersées et intermittentes.
Au contraire, au xvi® siècle, l'idée de cette hiérarchie des langues se déracine un peu partout; des hommes supérieurs paraissent qui, sans nier la suprématie du latin, dont le culte au contraire se renouvelle et se réchauffe, veulent, pour diverses raisons, politiques, sociales, religieuses, scientifiques, tirer leur « vulgaire » de l'obscurité et, comme dit Tun d'eux, le « magnifier ». Or il ne leur semble pas, au moins pendant la première période, que, tel qu'il est, le français puisse suffire à son rôle nouveau de langue littéraire et scientifique ; ils tentent alors toutes sortes d'efforts, souvent divergents, pour le mettre à la hauteur de la situation à laquelle on l'appelle. Suivant moi toute Thistoire de
Histoire de la langue française, II. \
notre idiome au xvi* siècle est là : il continue bien sa vie spontanée, que rien jamais n'interrompt ; mais les petits événements qui la marquent disparaissent dans les troubles que causent des tentatives systématiques et souvent violentes, pour le transformer. De là les divisions qui suivent. J'essaierai d'abord de montrer comment le français lutte avec le latin, et pénètre à sa place dans les différentes sciences. J'étudierai ensuite les tentatives des savants pour le fixer, en lui faisant une grammaire, — pour le simplifier, en lui donnant une orthographe rationnelle — pour l'enrichir, en développant son vocabulaire. Je tâcherai enfin de démêler dans l'histoire intérieure de la langue, ce qui parait plus proprement appartenir à son évolution spontanée.
L'idée de mettre les sciences en français était, malgré tous les \ préjugés, si naturelle, qu'elle devait être ancienne. Savants et souverains semblent avoir senti à plusieurs reprises quels bienfaits naîtraient d'une vulgarisation plus grande des connaissances. Charles V avait favorisé de pareilles tentatives, pour l'amélioration intellectuelle et morale de ses sujets. Mais les événements avaient depuis lors si cruellement détourné vers d'autres besoins les préoccupations générales, que, malgré la bonne volonté de plusieurs autres rois, au temps où l'imprimerie se répandit, les œuvres de vraie science en français étaient encore peu nombreuses. L'instrument de vulgarisation était trouvé ; les livres faisaient défaut ; l'idée même qu'il y avait nécessité d'en grossir le nombre n'avait pas mûri. Ce fut aux hommes nés à la fin du xv® et au commencement du xvi® siècle de comprendre l'importance du travail et de le fournir.
Il semble, a priori, étrange que pareille époque ait fait pareille tâche. Comment s'est-il trouvé des hommes pour l'entreprendre, alors que la Renaissance semblait devoir détourner l'admiration vers les seuls anciens ? La contradiction n'est qu'apparente : Thurot l'a très finement résolue, en montrant comment le culte le plus exclusif du latin a indirectement servi les progrès du français ' .
D'abord les efforts que firent les cicéroniens pour restituer la langue latine dans sa pureté antique, contribuèrent à l'abolir comme langue vivante. Elle n'avait pu se maintenir dans l'usage quotidien qu'à condition de se plier aux besoins quotidiens, d'accepter quelques solécismes usuels et surtout une multitude de barbarismes, que le travail de la pensée moderne et l'usage même de la
1. Extraits des mss. français XXII, 2* partie, p. 498 et 50 i.