CHAPITRE IL DRYDEN
de Swift, un peu vaniteux, louant ses propres écrits jusqu'à dire « qu'on n'a jamais composé et qu'on ne « composera jamais une plus belle ode » que sa pièce sur la fête d'Alexandre, mais communicatîf, aimant ce renouvellement d'idées que la discussion ne manque jamais de produire, capable de souffrir la contradiction et de donner raison à son adversaire. Ces mœurs montrent que la littérature est devenue une œuvre d'étude, non d'inspiration, un emploi du goût, non de l'enthousiasme, une source de distractions, non d'émotions.
Son public, ses amitiés, ses actions, ses luttes aboutissent au même effet. Il vécut parmi les grands et les gens de cour, dans la société de mœurs artificielles et de langage calculé. Il avait épousé la fille de Thomas, comte de Berkshire ; il fut historiographe, puis poète lauréat. Il voyait fréquemment le roi et les princes. Il adressait chacune de ses œuvres à un seigneur dans une préface louangeuse écrite en style de domestique, et qui témoignait d'un commerce intime avec les grands. Il recevait une bourse d'or pour chaque dédicace, allait remercier, introduisait les uns sous des noms déguisés dans son Essai sur le Dramey écrivait des introductions pour les œuvres des autres, les appelait Mécène, TibuUe ou Pollion, discutait avec eux les œuvres et les opinions littéraires. L'établissement d'une cour avait amené la conversation, la vanité, l'obligation de paraître lettré et d'avoir bon goût, toutes les habitudes de salon qui sont les sources de la littérature classique, et qui enseignent aux
hommes Tart de bien parler*. D'autre part, les lettres, rapprochées du monde, entraient dans les affaires du monde, et d'abord dans les petites disputes privées. Pendant que les gens de lettres apprennent à saluer, les gens de cour apprennent à écrire. Bientôt ils se mêlent, et naturellement ils se battent. Le duc de Buckingham écrit une parodie de Dryden, le Rehearsal^ et prend une peine infinie pour faire attraper au principal acteur le ton et les gestes de son ennemi. Plus tard Rocbester entre en guerre avec le poète, soutient Settle contre lui, et loue une bande de coquins pour lui donner des coups de bâton. Dryden eut, outre cela, des querelles contre Shadwell et une foule d'autres, puis à la fin contre Blackmore et Jeremy Collier. Pour comble, il entra dans le conflit des partis politiques et des sectes religieuses, combattit pour lès tories et les anglicans, puis pour les catholiques, écrivit la Médaille, Absaîon et Achitophel contre les whîgs, la BçUgio Laki contre les dissidents et les papistes, puis la Biche et la Panthère pour le roi Jacques II, avec la logique d'un homme de controverse et l'âpreté d'un homme de parti. Il y a bien loin de cette vie militante et raisonneuse aux rêveries et au détachement d'un vrai poète. De telles circonstances enseignent l'art d'écrire clairement et solidement, le discours méthodique et suivie le style exact et fort, la plai ganterie et la réfutation, l'éloquence et la satire; car ces dons sont né-
1. « Si quelqu'un me -demande ce qui a si fort poli notre conver« •ation, je répondrai que c'est la cour. »
Dryden, Défense de VÉpilogue de la Conquête de Grenade,