CHAPITRE III. LA REVOLUTION
et une torche. Voilà le courant sur lequel a vogué Tes prit français pendant deux siècles, caressé par les raffinements d'une politesse exquise, amusé par un essaim d'idées brillantes, enchanté par les promesses des théories dorées, jusqu'au moment où, croyant toucher les palais de nuages qu'illuminait la distance, tout d'un coup il perdit terre et roula dans la tempête de la Révolution.
Tout autre est la voie par laquelle a cheminé la civilisation anglaise. Ce n'est pas l'esprit de société qui l'a faite, c*est le sens moral, et la raison en est que l'homme là-bas est autre que chez nous. Nos Français qui en ce moment découvrent TAngleterre en sont frappés. « En France, dit Montesquieu, je fais « amitié avec tout le monde; en Angleterre, je n'en « fais à personne. Il faut faire ici comme les Anglais, « vivre pour soi, ne se soucier de personne, n'aimer t personne et ne compter sur personne. » Ce sont « des génies singuliers, >» partant solitaires et tristes. « Ils sont recueillis, vivent beaucoup en eux-mêmes « et pensent tout seuls. La plupart, avec de l'esprit,* « sont tourmentés par leur esprit même. Dans le dé- « dain ou le dégoût de toutes choses, ils sont mal- « heureux avec tant de sujets de ne l'être pas. » \\X Voltaire, comme Montesquieu, revient incessamment sur l'énergie sombre de ce caractère. 11 dit qu'à Londres il y a des journées de vent d'est où Ton se pend; il conte eh frissonnant qu'une jeune (ille s'est coupé la gorge, et que Tamant, sans rien dire, a racheté le couteau. Il est surpris de voir « tanj
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de Timons, de misanthropes atrabilaires. » De quel côté trouveront-ils leur voie? Il y en aune qui s'ouvre lx)us les jours plus large. L'Anglais, naturellement sérieux, méditatif et triste, n'est point porté à regarder la vie comme un jeu ou comme un plaisir; il a les yeux habituellement tournés non vers le dehors et la nature riante, mais vers le dedans et vers les événements de l'âme; il s'examine lui-même, il descend incessamment dans son intérieur, il se confine dans le monde moral et finit par ne plus voir d'autre beauté que celle qui peut y luire; il pose la justice en reine unique et absolue de la vie humaine, et conçoit le projet d'ordonner toutes ses actions d'après un code rigide. Et les forces ne lui manquent pas dans cette entreprise; car l'orgueil en lui vient aider la conscience. Ayant choisi sa route lui-même et lui seul, il aurait honte de s'en écarter; il repousse les tentations comme des ennemis; il sent qu'il combat et triomphe*, qu'il fait une œuvre difficile, qu'il est digne d'admiration, qu'il est un homme. D'autre part, il se délivre de l'ennui, son ennemi capital, et contente son besoin d'action; le devoir conçu donne un emploi aux facultés et un but à la vie, provoque les associations, les fondations, les prédications, et, rencontrant des âmes et des nerfs plus endurcis, les lance, sans trop les faire souffrir, dans les longues luttes, à travers le ridicule et le danger. Le naturel
1. « The consciousness of si lent endurance, so dear to every Englishman , of standing ont against something and not giviog io. » Tom Broum's School-days,