V. ~~ Les Mémoires
Tout le monde peut écrire ses mémoires. Et ces dix dernières années en ont vu paraître de tous les genres : mémoires de généraux et de serg es, mémoires de duchesses et de gouvernantes, mémoires d'acteurs et de coiffeurs. Tous ne sont pas intéressants ; il faut attendre, pour les juger, que le temps ait trié ces publications de valeur très inégale. Et justement les mémoires du dixseptième siècle, très nombreux aussi, peuvent être aujourd'hui classés et appréciés.
Pour en parler d'une façon générale, quel est le mérite • propre des mémoires, — qu'ils soient écrits par Philippe de Gommines, par Mme de Caylus, par Saint-Simon ou par Marbot ? C'est de compléter l'histoire officielle, l'histoire que tout le monde voit se faire au grand jour; c'est de montrer, derrière la grande façade parée ou illuminée, souvent monotone, parfois énigmatique et muette, l'intérieur même du palais et de la maison ; de pénétrer dans la vie intime, de révéler les petites causes de grands événements ou les mesquines passions des grands hommes. C'est aussi de reconstituer la vie journahère et bourgeoise d'une époque, que les bulletins de victoire ou les actes admmistratifs ne nous font connaître qu'à demi.
Souvent ils ont un mérite de plus, celui du style. Là, nous avons la même surprise que dans les lettres. Des gens du monde, qui n'ont écrit que pour eux et pour leurs intimes, se trouvent supérieurs, par des dons de nature, à des auteurs de profession.
Mme de Motteville (1621-1689) nous a laissé des mémoires sur Anne d'Autriche, à laquelle elle fut attachée de 1643 à 1666, et qui ne furent publiés qu'en 1723, C'est un récit très simple, animé par la sympathie et l6 dévoue-
ment, d'un style agréable, et qui vaut par son exactitude et son impartialité.
Mme de la Fayette (1631-1693). —Nousne possédons probablement que des fragments des mémoires de Mme de la Fayette sur les années 1688 et 1689 (édités en 1731). L'auteur de la Princesse de Clèves est supérieure à Mme de Motteville. Elle reste psychologue en histoire ; et son analyse des sentiments et des actes de Louis XIV et de Jacques II nous fait regretter la brièveté de son ouvrage.
Mme de Caylus (1673-1729) est la nièce de Mme de Maintenon, et l'une des plus brillantes élèves de Saint-Gyr. C'est pendant sa vieillesse qu'elle dicta à son fils des Souvenirs, inachevés, sur la cour de France à la fin du dixseptième siècle (édités en 1770). Pour connaître Mme de Maintenon, le duc du Maine, la Dauphine, Saint-Cyr, la duchesse de Bourgogne, il n'est pas de plus aimable livre que les Souvenirs de Mme de Caylus. Son style est, selon Sainte-Beuve, un modèle d'urbanité.
Mémoires du cardinal de Retz. — Paul de Gondi, cardinal de Retz, né en 1614, fut nommé, en 1643, coadjuteur de l'archevêque de Paris, son oncle. 11 joua, pendant la Fronde, un rôle brillant et aventureux. Nommé cardinal, il s'assagit, et vécut dans une retraite studieuse, où il écrivit ses Mémoires, consacrés presque exclusivement à l'histoire de la Fronde. — Il ne faut pas demander à Retz un récit fidèle des événements ; ce sont plutôt des « faits vus à travers un tempérament ». Ce tempérament excessif, violent, égoïste, est aussi celui d'un écrivain vigoureux, qui annonce Saint-Simon par sa verve et par ses brusqueries ; qui, comme lui, excelle dans le portrait, mais surtout dans le portrait moral, et qui néglige le costume et l'attitude pour Tâme ; et qui est supérieur à Saint-Simon pour la clarté et le relief harmonieux du récit.
Il faut lire dans Retz la Journée des Barricades, comme modèle de narration historique, à la fois vivante et profonde. Parmi les porlraits, ceux du duc d'Orléans (Gaston), de M. le Prince (Condé), de MM.de Beaufort, de la Roche foucaukl, de Mmes de Longuevitle, de Chevreuse, de Montbazon, etc.
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'"^iltlIlMII I illillli
Saint-Simon (1675-1755). — Vie, — Louis de Rouvroy, dac. de Saint-Simon, était né malingre, délicat, rageur. Son père^ disgracié par Richelieu, le nourrit, tout enfant, de ses rancunes et de ses vanités. En 1691, Louis de Saint-Simon fut présenté au roi, et entra aux mousquetaires ; il démissionna bientôt, parce qu'il se crut victime d'une injustice, mais demeura à la cour et se maria. Il se donnait une grande importance, briguait toutes les hautes charges, et se rapprochait, en mécontent, du duc d'Orléans et du duc de Bourgogne, dont la mort fut pour lui une cruelle déception. En 1715, Saint-Simon entre au conseil de régence ; en 1721, il est nommé ambassadeur d'Espagne. Mais la mort du Régent (1723) met fin à sa caiTière diplomatique et politique. — Tout le reste de sa vie, plus de trente ans, Saint-Simon le consacrera à écrire ses Mémoires. Il s'enferme tantôt dans son château de la Ferté, tantôt à Paris dans son hôtel de la rue des Saints-Pères, où il a une magnifique bibliothèque.
Comment il compose. — La première idée des Mémoires lui vint alors qu'il était encore tout jeune ; et, dès l'âge de vingt ans, ij^^enait des notes sur les événements et surtout sur les personnagest En 1730, il commence à lire XolTôïïrnal de Dangeau, dont une copie lui avait été communiquée par le duc de Luynes. Dangeau avait, de 1684 à 1720, noté tous les événements, petits et grands, avec une exactitude de bon comptable. Saint-Simon le jugea « d'une fadeur à faire vomir » ; il le surchargea de notes, et le refit, puis le continua. — - Gomment ajoute-t-il à Dangeau? 11 le transcrit, pour la suite des faits, et quand il rencontre un nom ou une date de quelque importance, il s'arrête et développe. Il fait appel d'abord à ses souvenirs personnels : il y a des choses qu'il a vues, et des hommes qu'il a connus ; et il était un observateur prodigieusement attentif, « perçant de ses regards clandestins chaque visage, chaque maintien, chaque mouvement, et y délectant sa curiosité ». Et c'est toujours un témoin passionné. Lisez le récit fameux de la séance du Parlement, du 26 août 1718, où fut cassé le testament de Louis XIV ; il nous dit : « J'étouffais de silence... je suais d'angoisse... Mes yeux fichés, collés sur les bourgeois superbes... je me mourais de
La LITTERATURE FRANÇAlSÉ
joie ; j'en étais à craindre la défaillance ; mon cœur dilaté à l'excès ne trouvait plus d'espace à s'étendre... » Mais si passionné qu'il soit, ce témoin ne laisse rien échapper ; il voit tout, avec un relief effrayant. ~ A ses qualités d'observation, Saint-Simon joint la manie des informations orales. Toutes lui sont bonnes, qu'elles viennent de grands seigneurs ou de grandes dames, comme le duc de Beauvilliers et la princesse des Ursins, des ministres comme Chamillart, dont les filles (les duchesses de Lorges, de Mortemart et de la Feuillade lui donnèrent force détails sur la jeune duchesse de Bourgogne), ou de valets, de laquais et de servantes. Et c'est bien un peu ce qui nous gâte Saint-Simon ; il y a dans ses Mémoires tro£jde, commérages.
"Sa véracité. — M. Gaston Boissier dit, fort justement, que si les Mémoires de Saint-Simon sont utiles à l'histoire, ils ne sont pas de V histoire; et que nous avons trois raisons de nous en défier: l^Nous avons dans^ies Mémoires une œuvre de passion, d'orgueil et dé colère. Saint-Simon, entiché de ses etroftesidées de noblesse, tempérament nerveux et susceptible, en veut à tous ceux qui, de près ou de loin, ont méconnu, dédaigné ou blessé ses prétentions. 2<» Saint-Simon n'est pas intelligent, en ce sens qu'il admet tout ce qu'on lui raconte. « Dès qu'il s'agit de nuire à des gens qu'il n'aime pas, cet homme d'esprit, ce sceptique, devient d'une crédulité surprenante. Tout ce qu'il entend dire contre eux, si invraisemblable que ce soit, il le tient pour vrai ; il ne doute de rien parce qu'il les croit capables de tout. » 3*^ Saint-Simon n'est pas sensible. IL hait ses ejanj^mi^ de saug-froid, et celle haine raveu^le et Fégare.
Ainsi, gardons-nous, en" lisant ces Mémoires, de nous laisser séduire à la vertueusc> indignation de Saint-Simon, qui est sincère, mais qui est irresponsabie.
Son style, — Admirons, au conlraire, et-sans réserve, son style et sa langue.« Jene suis pas un sujet académique », disait-il ; en effet, rien n'est moins pur, moins correct, que sa manière d'écrire. Il ne faut pas, certes, le prendre pour modèle; mais il faut le louer d avoir su trou, ver, ponrrendre Taspect extérieurdes gens, l'ensemble d'un tableau, et pour analyser les sentiments des autres et les
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siens, des expressions à Ja fois imprévues et justes qui « assomment ». Ses grandes scènes (la séance du Parlement, la mort du grand Dauphin, le mariage du duc de Chartres, etc.), ses portraits (l'éveque de Noyon, Mme de Gesvres,la maréchale de Luxembourg, la princesse d'Harcourt, Mme de Castries, etc.), sont des merveilles d'es* j)rit et de vie. On ne se doute pas, aTant de le lire, de tout ce'lqTO notre vocabulaire contient d'expressions pittoresques et colorées. Les pages éloquentes et émues ne manquent point à côté de ces caricatures. Rien de plus beau que les portraits de Fénelon et du duc de Bourgogne.
Sa syntaxe est un singulier mélange de tours archaïques, embarrassés, dans lesquels il s'embourbe, — et de vivacité rapide, entraînante, vertigineuse. Il tient en cela de Rabelais, qui tantôt surcharge à l'infini ses périodes, tantôt procède par petites phrases cinglantes et brutales!
Publicalion. — A la mort de Saint-Simon, tous ses papiers furent saisis et transportés au ministère des Affaires étrangères, comme « concernant le service de l'État et du roi ». Les Mémoires furent consultés par quelques privir légiés ; Voltaire put en tirer quelques anecdotes pour son Siècle de Louis XIV; Choiseul en fit prendre une copie. En 1762, Tabbé de Voisenon en publia des extraits ; en 1788, on a une édition en 3 volumes, successivement augmentée en 1789 et 1791. Mais la première édition véritable des Mémoires de Saint-Simon parut en 1829, par les soins du marquis de Saint-Simon, son petit-fils (21 vol.). M. Chéruel, en 1856, en donna une nouvelle et plus complète édition (20 vol.). Enfin, l'édition de M. de BoisHsle, en cours de publication, dans la Cotlection des grands écrivains de ta France, ne laisse plus rien à désirer aux lecteurs de Saint-Simon.
VL — Les romans*
Avec les lettres et les mémoires, nous groupons les romans, qui sont, au dix-septième siècle, un des divertissements de la société polie, et qui font partie de ce que l'on peut appeler proprement la littérature mondaine.
On a cru pendant longtemps que le roman digne de ce
nom n'était né qu'au dix-huitième siècle, avec Timitation des romans anglais. Nous sommes revenus de cette erreur ; la littérature française est fertile en romans, depuis le moyen âge jusqu'à nos jours; et le dix-septième siècle, s'il n'a laissé qu'un chef-d'œuvre classique en ce genre, a produit un très grand nombre de romans. Leur succès nous révèle, mieux peut-être qu'une tragédie de Racine et qu'un sermon de Bossuet, le goût dominant du dix-septième siècle ; et ils ont eu à leur tour une influence considérable sur la poésie.
Honoré d'Urfé (1568-1625). — L'Astrée (1610-1627). — Une double imitation, espagnole et italienne, donna naissance au roman pastoral, dont VAslrée, d'Honoré d Urfé, est le chef-d'œuvre.
En Espagne, la Diane de Montemayor (1542) racontait les^ amours de bergers et de bergères conventionnels, dans un joli cadre de nature. Traduite en 1578, cette œuvre célèbre et distinguée eut en France un succès considérable. — Au même genre appartient la Galalhée de Gervantès (1584). — L'Italie, de son côté, produisait des pastorales dramatiques: YAminla, du Tasse (1581) et le Paslor fidOjde Guarini (1585). — La société française, sous Henri IV et sous Louis XIII, était passionnée pour ce mélange piquant de naturel et d'affectation; elle Lapplaudissait au théâtre ; aussi était-elle disposée à bien accueillir un roman français écrit dans le même goût, et qui flattait son idéal de délicatesse et de galanterie.
Honoré d'Urfé avait passé sa jeunesse dans son château, sur les bords du Lignon, petite rivière aux bords charmants qui arrose la plaine du Forez. Gompromis dans les troubles de la Ligue, il fut d abord emprisonné, puis banni ; et c'est à Ghambéry qu'en gentilhomme désœuvré il écrivit VAslrée. Il en publia les deux premières parties en 1610, la troisième en 1619; la quatrième fut éditée par son secrétaire, Baro^ en 1627, et ce secrétaire en ajouta une cinquième, contenant le dénouement, d'après des notes laissées par d'Urfé. LAsh^ée se trouva ainsi former cinq volumes, divisés chacun en douze livres.
L'intrigue du roman n'est pas en elle-même fort compH-
quee. Le berger Céladon aime la bergère Astrée. Celle-ci se laisse persuader que Céladon la trompe, et le bannit de sa présence ; Céladon, désespéré, se jette dans le Lignon. Mais on peut toujours se rassurer sur le sort d'un lieros qui se noie au premier volume d'un roman qui en comprend cinq. Céladon est sauvé par les nymphes du Lignon. 11 est aimé de la nymphe Galathée (comme hnée par Didon, comme plus tard Télémaque par Calypso) ; mais il résiste à cet amour, et s'enfuit dans une caverne, ou il dresse un autel à Astrée. Enfin, après bien des manèges, des réconciliations, des brouilles, des enchantements, etc.. Céladon épouse Astrée. Cette intrigue est croisée par plusieurs autres; et des récits, des nouvelles viennent souvent s'encadrer dans l'histoire principale Le développement en est lent et diffus. Les dissertations galantes, les analyses raffinées y retardent sans cesse la marche des événements. C'est précisément ce qui fit les délices du dix-septième siècle; et l'on peut dire que toute la psychologie du théâtre est en germe dans V Astrée,
L'héroïne est une bergère hautaine et capricieuse, qui tait de Céladon son esclave, et dont l'amour paraît surtout dans les regrets et les remords que lui inspire après coup sa sévérité. Elle aime Céladon, mais elle lui impose par orgueil et par souci de sa gloire, des épreuves analogues a celles qu\ine grande dame du moyen âge exigeait de son chevalier. Céladon est amant dévoué et fidèle jusqu a la mort. Il nous paraît manquer d'énergie • mais pour les lecteurs du temps, cette soumission absolue à la temme aimée était vraiment héroïque. Le berger Silvandre représente l'amour raisonnable et calme. Hylas le berger inconstant et railleur, jette une note d'amusant réalisme dans ce livre trop sentimental.
U Astrée ne fit pas seulement les délices des femmes les plus spirituelles, depuis Mme de Rambouillet jusqu'à Mme de Sévigné. Elle fut goûtée, et longtemps, par les esprits les plus sérieux. Saint François de Sales, Huet, Fatru, Boileau, La Fontaine en parlent avec estime ou avec enthousiasme. Au dix-huitième siècle, on la lisait encore, et Jean-Jacques Rousseau fit un pèlerinage au château a Urfe, sur les bords du Lignon.
Des Granges. — Littérature. 15
Le succès de VAslrée devait faire naître des imitations. Les plus célèbres furent celles de Pierre Camus, cvêqne de Belley (lo83-1653), qui voulut rendre le roman moral et religieux. Il composa un grand nombre d'ouvrages, où les aventures les plus bizarres se mêlent à la dévotion la plus tendre, en un style qui prétendait à la délicatesse pittoresque de saint François de Sales. Les lecteurs ne lui manquèrent pas ; mais il n'est plus lisible.
D'autre part, le genre pastoral amène une réaction, qui se traduit par les spirituels romans de Charles Sorel (1599-1674) : VHisloire comique de Franciori (1622), où les personnages sont tirés de la société la plus vulgaire, et surtout le Berger extravagant (1628), qui serait, si Fauteur avait eu du génie, notre Don Quichotte.
Le roman d'aventures. La Galprenède. — Il faut d'abord citer GoMBERViLLE, dont le Polexandre {163^) eut un succès retentissant, justifié par une grande variété dans les descriptions ; puis Desmarets de Saint-Sorlln, qui publia /'^r/V//2^(1632).
Mais le maître du genre, le Dumas père du dix-septième siècle, est La Galprenède (1609-1^63), dont on ne connaît plus guère le nom que par les railleries de Boileau. Outre plusieurs pièces de théâtre, La Galprenède publia des romans de cape et d'épée, dont il emprunta le sujet à riiistoire. Cassandre (1642-1645, 10 vol.) a pour héros Alexandre le Grand, le Scythe Oroondate et la princesse Statira, fille de Darius. L'endievétrement des faits historiques et du romanesque y est assez ingénieux. Plus célèbre encore fut Cléopâlre (1647, d2 vol.), reine d'Egypte, aimée de Juba, prince de Mauritanie; c'est là que paraît le fameux Artaban, dont la fierté est restée proverbiale. On a signalé la parenté tout à fait authentique des héros de La Galprenède avec ceux de Gorneille ; c'est la même conception de l'amour fondé sur Testime, et de la volonté triomphante. La société du temps les confondit dans une admiration commune : Mme de Sévigné revenait souvent à La Galprenède. Et le dix- huitième siècle le connaissait encore.
Le roman héroïque et précieux. — Mlle de Scudéry. —
Madeleine de Scudéry (1608-1701), qui devint une des plus
illustre^ précieuses, et dont les samedis continuèrent en l'altérant, Finfluence des réunions de la Chambre bleue entreprit avec son frère Georges une série de romans' dont le succès dépassa celui de tous les précédents. Les sujets sont tirés de l'histoire, celle delà Turquie [Ibrahim oul IlluslreBassa, 1644), de la Perse antique [Arlamène, ou le Grand Cijrus, 1648), de la Rome des rois (Clélie, 1654) etc Il est probable que les aventures, les coups d'épée' les batailles, etc., sont la part de Georges, le capitan « à la fertile plume ». Les analyses de caractères, les dissertations morales, toute la partie psychologique, celle qui ht surtout le succès et qui constitue roriginahté de ces romans, sont de Madeleine. « De cette collaboration sortit une œuvre vraiment curieuse sous sa double apparence • quelque chose, toute proportion gardée, comme un roman de Dumas père, revu par Paul Bourget (1). »
Le plus célèbre de ces romans est le Grand Cyrus, Cyrus fds de Cambyse, sous le nom d'Arlamène, est amou^^eux de Mandane, fille du roi des Mèdes. 11 la dispute à ses ravisseurs, et conquiert l'Asie pour la retrouver et 1 epou^ ser. Nous sommes fort choqués aujourd'hui des anachronismes de mœurs et de sentiments que présenteTe-^ Grand Cyrus; et de cela justement les contemporains furent charmés, parce que Mlle de Scudéry n'avait pas du tout prétendu peindre les anciens. On sait, depuis que Victor Cousin a retrouvé la clef du Gvaad Cyrus, que, dans les personnages de ce roman, Mlle de Scudéry a voulu représenter la société de son temps. Cyrus, c'est le Grand Condé • Mandane, Mme de Longueville ; on y retrouve également presque tous les habitués de l'Hôtel de Rambouillet et des samedis, jusqu a Mlle de Scudéry elle-même sous le nom de Sapho. Ces caractères sont bien tracés, avec une apphcaticn un peu laborieuse et diffuse ; mais les traits psychologiques devaient être à la fois fort exacts et très dchcats pour que les originaux cux-mém.es s'v soient reconnus sans déplaisir.
Clélie est encore un roman à clef (Mme Scarron, la future Mme de Maintenou, y paraît sous les traits de la
(1) P. MoRiLLOT, le Roman en France, Masson, 1892, p. 81.
vertueuse Lyriane). C'est là que figure la fameuse Carte du Tendre. Il y faut voir un agréable et très ingénieux badinage, devant lequel il est tout à fait ridicule de s'indigner. Lisez cette carte, comme une analyse des différentes sortes d'amour ou de tendre. Trois villes portent ce nom de Tendre: Tendre sur Estime, Tendre sur Reconnaissance, Tendre sur Inclination les routes qui y conduisent sont jalonnées de villages, qui forment comme autant d'étapes. Si l'on arrive très vite à Tendre sur Inclination, le chemin est plus difficile et plus long vers Tendre sur Estime. Et vraiment, quand on sait l'interpréter et la dégager du jargon galant, cette carte est bien celle d'un pays où Ton n'a point fait de nouvelles découvertes (1).
Ces romans héroïques et précieux eurent un succès mondain exagéré sans doute ; mais c'était du moins une littérature distinguée, morale, qui fait honneur par sa psychologie à la société qui l'a inspirée et qui s'y est reconnue. Il ne faut pas oublier, non plus, Tinfluence de ces analyses sur la tragédie racinienne.
Le roman réaliste. — Le dix-septième siècle a connu tous les genres de romans. Nous avons déjà cité ceux de Ch. Sorel, en réaction contre VAstrée.
Il faut y ajouter les deux ouvrages de Cyrano de Bergerac (1619-1655) : VHistoire comique des états et empires de la lune, et 1 Histoire comique des états et empires du soleil, œuvres moitié sérieuses, moitié burlesques, d une audace et d'une truculence qui font songer à Rabelais et à Swift.
Et pendant que l'on se délectait aux belles inventions de La Calprenède et aux raffinements de Mlle de Scudéry, Scarron (1610-1660) publiait le Roman comique (1651), histoire véridique d'une troupe de comédiens ambulants et de provinciaux ridicules. Les principaux personnages sont Destin, Léandre, La Rancune, comédiens; L'Étoile, La Caverne et Angélique, comédiennes; le poète Roquebrune ; l'avocat Ragotin ; M. de la Raguenodière, gentilhomme campagnard. Tous ces individus, aux caractères
(1) Les éditions desiPrec/ewsesr/J/cu/es, de G. Larroumet (Garnier) et de P. Crouzet (Didier-Privat) contiennent un fac-similé de la Carie du Tendre,
tranciîés, aux ridicules grotesques, s'agitent au milieu do descriptions d'un pittoresque à la Téniers.
Furetière (1620-1688), célèbre surtout par la publication de ce Dictionnaire qui le fit exclure de l'Académie française, ne doit pas être confondu avec les Grotesques du dix-septième siècle. 11 fut l'ami des plus grands classiques, Boileau, Molière, La Fontaine, Racine. Son Roman bourgeois (1666) est aussi une revanche spirituelle contre les excès du roman héroïque et précieux. L'intrigue se passe dans le monde des procureurs et des avocats, du quartier Maubert. Le réalisme en est moyen, c'est-g-dire excellent, relevé par une pointe de satire ; c'est le ton piquant du Repas ridicule et du Lutrin. On le lit encore avec intérêt.
Le roman psychologique. — Mme de la Fayette (1634- ' 1693). — Il est peu de femmes plus sympathiques, dans ce dix-septième siècle qui en compte de si distinguées et de si aimables, que Mme de la Fayette. A une instruction aussi solide que celle de Mme de Sévigné, à une haute vertu, elle joint un charme mélancolique particulièrement attrayant pour nous. Dans son salon, elle reçut lelite de la société aristocratique et intellectuelle, Gondé, Mme de Sévigné, La Fontaine, La Rochefoucauld ; à ce dernier, elle inspira des doutes salutaires sur la sévérité exagérée de ses Maximes, et elle pouvait dire, quand elle eut obtenu qu'il adoucît sa morale : « Il m'a donné son esprit, mais j'ai réformé son cœur. »
Mme de la Fayette a d'abord publié une nouvelle intitulée Mlle de Montpensier (1662), récit dont l'intérêt repose déjà tout entier sur une méprise de l'amour. Puis, en 1670, ce fut Zaïjde. Là, les aventures romanesques tiennent trop de place. Mais plusieurs passages y trahissent un récitaient d'analyse, sans fadeur et sans préciosité. Enfin, en 1677, Mme de la Fayette publie, sous le nom de Segrais, la Princesse de Clèves.
Ce qui frappe le plus dans ce petit chef-d'œuvre, c'est d'abord la brièveté. Mlle de Scudéry menait ses héros jusqu au dixième volume: deux cents pages suffisent à Mme de la Fayette. De plus, on trouve dans ce roman la même simplicité d'action que dans une tragédie de
Racine. C'est une crise d'âme, et le genre d'amour qui y est analysé est de la passion et non de la galanterie.
En voici le sujet: Mlle de Chartres a épousé le prince de Clèves, pour qui elle n'a que de « l'estime ». La princesse est une femme très vertueuse et qui se croit sûre d'elle-même. Cependant le duc de Nemours, avec qui elle danse au Louvre, fait sur son âme une impression qui la trouble ; et Nemours cherche toutes les occasions de lui déclarer son amour. La princesse, qui se sent envahir par une passion involontaire, prend le parti héroïque de tout avouer à son mari et de lui demander protection contre ce péril. M. de Clèves admire la vertu de sa femme; mais il meurt bientôt de cet aveu et de l'involontaire jalousie qui le ronge. La princesse, après sa mort, refuse d'épouser Nemours et se retire dans un couvent.
Il faut lire ce petit roman pour en sentir le charme pénétrant et la beauté morale. Le style en est exquis.
Les Contes de Perrault. — Enfin, il faut faire une place dans la littérature française aux Co/ifes que publia Charles Perrault en 1697. — Ce Perrault est le dernier de quatre frères dont le second, Claude, est le célèbre architecte de la colonnade du Louvre (1). C'est lui qui souleva, à l'Académie française, le fameux débat sur les anciens et les modernes. Il pubHa d'abord des vers dans différents recueils à la mode, et donna ainsi les Souhails ridicules et Peau d'âne. Puis il laissa la poésie pour la prose, et fît paraître séparément, puis réunit en 4697 les Contes, sous le nom de son fils, âgé de dix ans. Qui ne connaît le Petit chaperon rouge, la Belle au bois dormant, etc. ? — Ces contes n'ont pas été inventés par Perrault. Ils couraient de bouche en bouche, et font partie du folk-lore universel. Mais c'est une singulière fortune pour Perrault que de les avoir pour ainsi dire fixés dans une forme définitive, et d'y avoir pour toujours attaché son nom.
(1) Claude Perrault était d'abord médecin. Boileau a conté son histoire au début du quatrième chant de VArf poétique : «... De mauvais médecin devint bon architecte ».
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D'Haussonville, Mme de La Fayette {Collection des grands écrivains français). Hachette.
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a„ rhT"? '"Racine (.639-699), élevé à Port-Royal, débute au théâtre en .664, par la ThébaUe. Son premier succès est Andromaque [m-j);\\ renonce au théâtre en .677, aprL lMchec momentané de Phèdre. ^ 1 ecnec
2° Racine puise ses sujets dans l'histoire, la légende, les poètes tragiques grecs. Il est avant tout préoccupé de îes rendre °r a?
en'e r S;,r''"H''';' '^■^-P^"'" '^"""'^ l'illusion de !a vie ; seuîen^.nf V H ' P'"" " dénouement, aucun fait, mais seulement ie ,eu des, passions et l'analyse psychologique
fait llrl^rT' tragédies de Racine est Vamolr. - Racine dan/i """'"'-.-^^'^"t selon la mode de son temps ; mais
fa îor .T""'^"^''"^"', "''^"^^ ; «btien? surtout
la force tragique par la Jalousie.
4° Imitateur des anciens, Racine leur emprunte le premier desstn de ses caractères, et il y ajoute toutes les acquisitions psychologiques des temps modernes. Parfois, il n'a pas su évitef les disparates entre les traits anciens et les traits nouveaux
5» Ecrivain en vers. Racine est dramatique et scénique et
autant plus naturel que ses personnages sont plus passionnés.
6» En prose, Racine a laissé des Lettres, des fragments d'une Histoire de Louis XIV, et surtout l'Abrégé de l'histoire de Port- Hoyat, publie seulement après sa mort.
7» Poètes contemporains : - Corneille n'abandonne le théâtre quen 1674 : son frère Thomas donne, de 1672 à 1678, ses pièces à succès ; Pradon reste célèbre par ia querelle de Phèdre ; Ouinaut est un médiocre poète tragique mais écrit des /îVre?5 d'opéras (Proserptne, Armide, etc.), qui sont en leur genre des chefs-d'œuvre.
Vie. — Enfance. — Jean Racine appartenait à une famille dont les antécédents influèrent sur son éducation et sur sa vie tout entière. En effet, à La Fat^é-Milon, où le père de Racine était contrôleur du greniei-àsÎTvTnrent se réfugier, en 1G38, quelques-uns des plus célèbres jan-
sénistes, Lancelot, Le Maître et Séricouvt, Dispersés par une première persécution, ils avaient cherché un asile * dans les familles favorables à leurs idées, et en particulier chez les Vilarî de La Ferté-Milon, proches parents des Racine. Jean Racine naquit le- 21 décembre 1639; deux ans après, sa mère mourait, et, deux années plus tard, son père<i|Le petit Racine, orphelin, fut recueilli par sa grand-mère Marie des Moulins, sœur de Mme Vitart. Or, cette Marie des Moulins avait une fille religieuse au couvent de Port-Royal, la mère Agnès de Sainl-Thècle ; elle . y avait aussi deux sœurs religieuses ; et elle-même, veuve en 1649, elle alla rejoindre sa fille et ses sœurs. Désireuse de faire élever son petit-fils dans les mêmes idées, elle l'envoya au coWbg^Q de BeciLivais (1), dirigé par des jansénistes, A Tâge de seize ans, Racine quitta Reauvais, pour entrer dans l'école que dirigeaient, auprès de Port-Royaldes-Ghamps, les Messieurs eux-mêmes, les Granges.
Sur le penchant septentrional de la colline qui regarde le vallon, subsiste l'ancienne maison qui servait d'école, et qui n'a pas été détruite ; elle a même conservé sa physionomie du dix-septième siècle (2). — C'est là, en recons^ tituant par la pensée l'abbaye détruite, qu'on peut évoquer le souvenir de ces solitaires, dont le petit Racine fut l'élève ; c'est là que, pendant trois ans, Racine subit, loin de toute distraction extérieure, l'influence profonde de ses maîtres, le charme discret et pénétrant d'une campagne harmonieuse et calme, campagne qu'il a décrite dans ses premiers vers. Sous ces ombrages, il passait de longues heures à lire dans le texte grec les tragédies d'Euripide ou le roman d'Héliodore, Théagène et Chariclée, Mais, surtout, il fut élevé dans des sentiments religieux d'une sévérité scrupuleuse, dans cette morale janséniste dont rintransigeance est à la fois la gloire et le défaut ;
(1) De la ville de Beauvais ; il y avait à Paris même un collège de Beaavais^ qui tirait son nom de son fondateur, un évêque de Beauvais, et dont la chapelle subsiste aujourd'hui dans la rue Jean-de-Beauvais.
(2) Cf. Port-Roijal'des-Champs, notice historique, par A. Gazier, 4" éd., 1905. Pion ; — et Le Pèlerinage de Porl-Roijalf par André Hallays, 1903. Perrin.
et cette première éducation laissera cliez Racine une impression tellement profonde, tellement indélébile aue ses succès dramatiques seront empoisonnés par lé souvenir de sa pure et religieuse jeunesse, et qu'il voudra après 1 échec momentané de Phèdre, se faire chartreux' pour expier comme il l'a dit, les scandales de sa vie passée' Racine acheva ses études au collège d'Harcourt, à Paris' co lege qui se trouvait à peu près sur l'emplacement actuel du lycée Saint-Louis. Cette maison était, elle aussi toute dévouée au jansénisme.
Débuts poétiques. - Nous arrivons à l'année 1660 où Racine publie sa première pièce de vers, une ode intitulée : la Nymphe de la Seine, et composée pour le mariage du roi. Circonstance curieuse et presque ironique le jeune poète, qui devait devenir l'ami docile de Boileau' demanda, pour cette œuvre de début, les conseils dé Chapelain. — Dès cette année-là, il commence à songer au théâtre, comme en fait foi sa correspondance. - Il occupait alors une petite place chez son oncle Vitart intendant de la famille de Chevreuse ; et déjà il s'émancipait de la sévère discipline de Port-Royal. Sa tante la mere Agnès, écrivait à son sujet des lettres encore plus désolées que sévères. Mais Racine, fatalement entraîné par son démon poétique, résistait à ces appels ; il se liait avec La Fontaine, et surtout avec les amis de La Fontaine • et ce miheu-là ne ressemblait guère à celui de Port-Royaî.
Séjour à Uzès. - Retour à Paris (1663). - Sa famille tenta un etiort suprême pour l'arracher au monde. Un de ses oncles, Antoine Sconin, vicaire général à Uzès, le fit venir auprès de lui, en lui promettant un bénéfice s'il consentait à entrer dans les ordres. Racine partit pour le Midi. On a de lui un certain nombre de lettres datées (1 Uzes et adressées soit à son oncle Vitart, soit à labbé Levasseur. Elles sont charmantes, ces lettres ; elles pétillent d'esprit ; il y est fort peu question de théologie et beaucoup de la campagne, des moissons, des cigales • beaucoup aussi des poètes latins et italiens, et des poésies auxquelles Racine travaille. S'il parle de son futur bénénce c'est pour nous initier à un procès que lui valent ses amhi-
tiQiis ecclésiastiques, procès qui lui inspira une telle horreur pour la chicane, qu'il s'en vengera plus tard dans les Plaideurs. Bref, en 1663, Racine revint à Paris, tout heureux d'avoir perdu ce procès, auquel, dit-il, ni ses juges ni lui n'entendirent rien. Décidément, sa vocation poétique était la plus forte, et les circonstances s'en mêlaient.
A peine de retour, Racine publia une Ode sur la convalescence du roi. Il reçut à cette occasion une gratification de 600 livres, et crut devoir en remercier Louis XIV par une nouvelle pièce intitulée : la Renommée aux Muses. C'est une allégorie : on y voit la Renommée, la déesse aux cent voix, qui, s'adressant aux Muses, leur annonce qu'un monarque éclairé, ami de la poésie, prend désormais les gens de lettres sous sa protection.
Débuts au théâtre (1664). — Ces pièces de circonstance n'empêchaient point Racine de travailler à une tragédie qui devait être bientôt représentée. La Thébaïde ou les ^ i'mres ennemis fut donnée par^Racine à Molière, qui jouait avec sa troupe sur le théâtre "3îï ' PalâTi^oyal : Ta première représentation eut heu le 20 juin 1664. 6n aurait peine à trouver, dans cette médiocre Thébaïde^ la promesse d'un grand génie dramatique. — L'année d'après, le 4 décembre 1665, Racine faisait jouer Alexandre j et cette fois, ce n'était plus seulement Corneilîe^q[ïïTTTmitait, mais encore Quinault. Alexandre eut un grand succès : la pièce était dans le goût du jour, — dans le mauvais goût, s'entend. Si Racine eût persévéré dans cette voie, il eût été applaudi sans discussion, et il serait aujourd'hui oublié sans appel.
Alexandre est tout de même une date importante dans la vie de Racine. D'abord ce fut la^cause de sa rupture avec Molière. Tandis que la troupe de Moïîéïé répétait cette tragédie au Palais-Royal, Racine, mécontent des interprètes, porta sa pièce à l'Hôtel de Bourgogne, et on la joua^concurremment sur les deux théâtres. Molière se fâcha. D'autant plus que Racine, poussant plus loin ses mauvais procédés, fît passer la meilleure actrice de Molière, Mlle du Parc, à l'Hôtel de Bourgogne. Ainsi fut brisée, dès ses débuts, une amitié qui pouvait être féconde, — at^ous les torts sont du côté de Racine. Voilà la première nïanifestation
tX LITTÉRATURE FRANÇAISE
do cet esprit iixjla-blc et suéicepUblc, par lequel Racine se créa tant d'ennemis parmi les contemporains. Mais, en somme, les relations des deux poètes étaient relativement récentes.
Racine et Port-Royal. — Que dire, au contraire, de l'attitude que Racine prit tout à coup à l'égard de Port-Royal et de ces maîtres respectables auxquels il devait tout. La mère Agnès avait redoublé ses avertissements, et Nicole, / un des plus illustres solitaires, avait écrit : « Un poète de théâtre est un empoisonneur public, non des corps, mais des âmes des fidèles, qui se doit regarder comme coupable d'une infinité d'homicides spirituels (1). » Cette phrase t(;ui^cha Racine au vif ; et, s'inspirant des Provinciales de Pascal, il écrivit contre Port-Royal une lettre
fui est un chef-d'œuvre d esprit et un acte de la plus ingratitude. Une seconde lettre allait suivre la prciîère,'td?^qffî5^ Boileau, avec sa droiture et son bon sens, fit remarquer à Racine « qu'il attaquait les plus honnêtes gens du monde ». Ajoutez que ces honnêtes gens étaient alors persécutés. Racine ne publia pas sa seconde lettre, — et la première devait lui causer un jour d'incurables remords.
Quoi qu'il en soit, il^axaii rompu avec Port-Royal. Il était devenu, en 1667, par son Andromaqiie, le plus grand poète dramatique de son temps. De 1667 à 1677, Racine fait jouer sept tragédies, toutes représentées à l'Hôtel de Bourgogne. Toutes réussirent ; mais les unes triomphèrent presque sans aucune difficulté, comme Andromaqiie, Bérénice et Iphigénie; d'autres, comme Brifannicns, Bajazet, et surtout Phèdre, rencontrèrent de violentes résistances.
Retraite de Racine (1677). — Cependant, en 167]L Racine était entré à rA^adoe^rançaise, et, en 1674, il fut nommé conseiller du roi. Fêté au théâtre, reçu à la cour, recherché de 'tous pour son génie et pour son esprit mordant. Racine n'était pas heureux. La moindre critique le mettait
(1) Nicole s'exprimait ainsi dans une de ses lettres sur les Hérésies imaginaires (Dec. 1665), dirigée contre Desmarets de Saint-Sorlin, auteur des Visionnaires, r'n ve^^it d'attaanp" Port-Royal.
ÏIACINE ÈT LA THAGEDIE DE 1G60 A I7OO 461
hors de lui ; en vain, ripostait-il par des préfaces amcres et par des épigrammes mortelles. Le souvenir de Port- Royal le hantait : là-bas, sa vieille tante, la mère Agnes, attendait toujours le retour de cet enfant prodigue ; Lemaître, Lancelot, Nicole, Arnauld, parlaient de lui en soupirant. Dans cet état d'esprit, Racine vit plier un instant, sous les efforts d'une cabale, sa tragédie de Phèdre, à laquelle la princesse de Rouillon et la duchesse de Ne- 'vers voulaient opposer 1^ Phèdre de Pradon. Le poète pouvait aisément se consolerd^instant de dépit payé bientôt par un triomphe définitif et durable. Mais, dans les dispositions troublées où il se trouvait, Féchec momentané de Phèdre lui parut un avertissement du Ciel. On lui rapporta justement qu'Arnauld, le Grand Arnauld, le plus sévère des jansénistes, avait porté sur sa dernière tragédie un jugement favorable; et Rpileau se chargea de les i^éconcilier. Il n'y a guère de scène plus simple et plus touchante. Roileau amène Racine. Celui-ci, au seuil de la chambre, dès qu'il aperçoit Arnauld, sent son cœur se fondre et ses jambes se dérober sous lui ; il est redevenu le « petit Racine» de Port-Royal ; il tombe à genoux, en pleurant. Arnauld lui crie qu'il se relève, et comme Racine n'en veut rien faire, Arnauld se jette lui-même à ses pieds ; c'est ainsi qu'ils s'embrassent.
Decejour, Racineest mortpourlemonde; l'amour de Dieu lui est rentré au cœur, et l'a si bien repris qu'il veut s'enfermer dnns un p.lmira. Il se résout, enfin, sur l'avis de son confesseur, à se marier. Sa femme, Catherine de Romanet, était simple et bonne, instruite, mais peu sensible aux charmes de la poésie. Elle lui donna sept enfants (1).
Dernières années. — Pendant cette période qui s'écoule de 1677 à 1699, date de la mort de Racine, sa vie est calme, consacrée soit à Louis XIV qui l'a nommé son historio-
(1) L'aîné, Jean-Baptiste, à qui son père adressa des lettres exquises, mourut vieux garçon à soixante-neuf ans ; le dernier, Louis Racine, écrivit un Mémoire sur la vie de son père, les poèmes de la Grâce et de la Religion, et eut un fils qui mourut au tremblement de terre de Lisbonne (1755). Des cinq filles, trois furent religieuses, une seule se maria. ■ -
gr^he, soit à sa famille : il se partage entre ces deux afîcc^ lions égales. 11 a pour Louis XIV une admiration at- . lendrie. Aussi n'hésilera-t-il pas à revenir à la poésie dra- / matique, qu'il a complètement abandonnée, pour écrire, à la prière de Mme de Maintenon, sa tragédie à'Esther, jouée à Saint-Cyr en 1689 avec le plus brillant succès. Notez bien qu'il ne croit pas alors faire œuvre de théâtre ; il intitule Eslhev : Ouvrage propre à être récité el chanlé. Deux ans après, il donne Athcilie; mais la réussite (ï Eslhev a inquiété Mme de Maintenon, qui craint de développer chez ses élèves de Saint-Cyr le goût du monde et la \ coquetterie. Alhalie sera jouée sans décors ni costumes, à Versailles, devant le roi.
Est-il vrai que Racine, peu de temps avant sa mort, fut disgracié par Louis XIV, comme cela semble résulter d'une de ses lettres à Mme de Maintenon? La question est obscure. Louis Racine, son fils, écrit qu'il aurait fait parvenir au roi un Mémoire sur les souffrances du peuple, et que Louis XIV en aurait voulu au poète de son indiscrète intervention dans les affaires de l'État. — D'autres font remarquer que Racine était resté très ouvertement Tami des Messieurs de Port-RoyaU plus suspects que jamais et vivement persécutés. — Toujours est-il qu'en effet la faveur du roi se démentit quelques instants, et que Racine en fut très vivement affecté. Mais cette faveur lui fut promptement rendue ; et quand le roi apprit sa mort, le 21 avril 1699, il parla de lui en termes élogieux et émus, f Racine avait sollicité comme un honneur d'être enseveli au cimetière de Port-Royal-des-Champs, aux pieds de M. Hamon. Lors de la destruction de cette abbaye, en 1711, on transporta les restes de Racine à l'église Saint- Étienne-du-Mont, où ils sont encore, et où l'on peut lire son épitaphe latine, composée par Roileau.
Histoire de son théâtre. — La Thébaïde ou les Frères ennemis (16G4). — Pour composer sa première pièce, Racine s'est inspiré des Sept contre T/ièbes d'Eschyle, des Pliéniciennes d'Euripide, des Pliéniciennes de Sénèque, du poème épique de Stace, la Tfiébaïde, et d'une pièce française, VAntigone de Rotrou (1688). Le sujet essentiel, c'est la rivalité fameuse des tleux fils d'OEdipe,Etéocle et Polynice, qui finissent par se don-
RACINE ET LA TRAGi5dIE DE 1G60 A I7OO
ner mutuellement la mort. Mais, en disciple de Corneille, du Corneille d'Œdipe. Racine mêle les fadeurs de l'amour galant à cette épouvantable histoire.
1665. Alexandre le Grand. — Le sujet, cette fois, est tiré de Quinte-Curce, qui nous a laissé un récit en latin des exploits d'Alexandre. Mais bien que Racine se vante, dans sa préface, d'avoir suivi fidèlement l'histoire, c'est le romanesque qui domine dans cette tragédie. Le fond en est simple. Alexandre •a poursuivi ses conquêtes jusqu'aux Indes ; là, il se trouve en présence de deux rois, Taxile et Porus ; le premier se soumettrait volontiers, et n'est pas un adversaire bien dangereux; Porus résiste, il est vaincu, et tombe aux mains d'Alexandre : celui-ci pardonne à Porus, et lui rend ses États. Mais, pour faire une tragédie, il faut de l'amour, et l'on sent, par avance, que l'amour, dans un pareil sujet, « servira d'ornement et non de corps ». La seconde tragédie de Racine est donc, par le mélange de la grande politique et de l'amour galant, un compromis entre Corneille et Quinault, les deux poètes qui se partageaient alors la faveur du public. La pièce n'en eut que plus de succès, mais elle reste datée. Racine la dédia à Louis XIV.
1667. Andromaque. — La nouveauté d'Andromaqiie fut aussi vivement sentie que celle du Cid ; le succès en fut éclatant et soutenu. On avait dit : Beau comme le Cid; on aurait pu dire : Vrai et naturel comme Andromaque. Cette nouveauté consistait essentiellement en deux points, auxquels se rattachent tous les autres : simplicité de l'action, où tout dépend d'une décision d'Andromaque, et l'amour-passion substitué à Tamour de tête (Corneille) et à la galanterie (Quinault). Aussi avons-nous une querelle d' Andromaque, comme une querelle du Cid. Les poètes jaloux, Thomas Corneille, Boursault, Le Clerc, Quinault, Pradon et le grand Corneille lui-même, auxquels se joignirent des critiques comme Conrart, Ménage, Chapelain ; des spectateurs qui avaient pour idéal le genre plus héroïque de Corneille (Mme de Sévigné, la Grande Mademoiselle, le duc de Longueville, etc.) résistèrent, pour des raisons « professionnelles » ou sentimentales, au charme d'Andromaque. D'autre part, Saint- Évremond, alors en Angleterre, écrivit à M. de Lionne une lettre sur Andromaque et Atlila (représenté la même année) : il ne trouvait dans la pièce de Racine que des beautés spécieuses, et exprimait l'opinion des partisans de Corneille. Molière fit représenter sur son théâtre du Palais-Royal, le 25 mai 16G8, la Folle Querelle de Subligny, sorte de pamphlet dialogué à travers une intrigue rudimentaire, et peut-être y collabora.
HlUî^Hp^H An<,ff'' PO»-- lui jeune cour, et sa dédicace à " ulaft plafrl^ clairement à qui désormais il
1668. Les Plaideurs. - Pour se venger d'un procès uerdii et peut-être aussi pour prouver qu'il n'était pas moins capawè
^emam d Andromaque et à la veille de Britannicus, écrit une charmante comédie en trois actes. Il imite, pour une partie de l'intrigue, les Guêpes d'Aristophane, mais il ne doit au'à a tradition française (Pathelin, les « chats-fourrés de Rabelais, etc.), et a ses amis Boileau, Furetière, La Fontaine et
îatfr^el ."Jn" "-^"^«".f^it . « l'«"berge du Mouton-BlaLc! fa satire a la fois si aiguë et si spirituelle des iuees et des niai deurs. Le style de cette comédie est exquii^^et annonce "e meilleur Regnard. D'abord accueillis froidement, les pZleurs amusèrent beaucoup Louis XIV, et chacun voulut y avoi. ri comme lu.. Depuis 1668, la pièce n'a jamais quitté le répertoire 1669. Britannicus. - Les plus déterminés partisans de Racme avaient surtout loué les tendresses d'Andromaque ■ ils n en avaien point senti la force, et semblaient reconna tre aue Corneille restaU sans égal dans la tragédie historique Racine
de Tacite. 1 se donnait ainsi le mérite d'une plus grande origma lté pu.squ U avait à créer de toutes pièces son action et 1 choisissait dans l'histoire romaine la période la plus sombre comme les caractères les plus violents. Malgré cer- ^rd^Vn r''' ^.'■'•'«""'■«««.«'i'^POsa et resta, selon iLpres- S H „I K " ^-.P'*'''^ '^■^^ connaisseurs ... Mais d'abord irrite d une cabale qu'il croyait directement inspirée par Cor-
Sti'^né'dr..n '^r^^"'' 'i'" '-'^'«l était
égratigne de cette même plume qui avait écrit la petite lettre
contre Port-Royal. Là encore, Boileau intervint ; sur ^ses remontrances Racine supprima cette préface de sa seconde édition, et en fit une autre, exempte de toute personnalité. - Dans Britannicus, Racine adoptait donc, lui aussi, le genre de la tragédie historique ; il égalait Corneille au premier et au troisième acte ; mais ce dont il faut le louer, c'est d'être en même temZ reste lui-même, en limitant exactement son action à "ne crise
(1) Sur la Folle Querelle, et, en général, sur tous ces ennemis î DEtTouR '"«"''oyons, une fois pour toutes, au livre de
Jfl'l^i^^^^u '^'' la première représentation par BoursauH. cité pai M. F. Hemon [Cours de littérature, Britannicus, p. 1)!
RACINE ET LA TRAGÉDIE DE 1 66o A 1700
morale, et en se réduisant à la peinture du monstre na!s<=;ant Briîanniciis fut dédié par Racine au duc deChevrousc, dont son oncle Vilart était intendant.
1670 Bérénice. ~ Bérénice est tirée de deux lignes de l'historien latm Suétone: Titus reginam Berenicem... ciii efiam nan^ Uns polliciîas ferebatar.., sîatim ab Urbe dimisit invitas inviiam
T r ''■''^Vl^r^ '^'^ allusion à l'amour
de Louis XIV pour Marie Mancini, nièce de Mazarin Est-il vrai, d'autre part, que Henriette d'Angleterre, qui peut-être eût épousé Louis XIV sans la « raison d'État », choisit elle-même cette situation dramatique, et la proposa également au vieux Corneille et au jeune Racine, pour les mettre aux prises'? Cette anecdote, racontée d'abord en termes vagues par Fontenelle en sa Vie de Corneille (1729), reprise et précisée par Louis Racine en 1747 et par Voltaire en 1764, semble aujourd'hui abandonnée. M. G. Michaut, qui l'a examinée de près, en démontre 1 invraisemblance (1). Par contre, il semble bien que Racine ait voulu jouer un mauvais tour à Corneille, en s'emparant d'un sujet qu'il savait que Corneille traitait et devait gâter tandis que lui, Racine, y trouvait exactement ce qui convenait lé mieux à sa poétique et à son style. Bérénice est la tragédie racinienne par excellence et la préface en est un véritable manifeste Racine la dédia à Colbert. ' ' ^^"^^''^^
Voilà déjà deux pièces, Britannicus et Bérénice, qui ne sont point imitées de tragédies anciennes, mais entièrement construites par Racine ; nous allons en trouver une troisième plus originale encore. . .
1672. Bajazet. - C'était un sujet tout contemnorain. M. de Cezy, ambassadeur à Constantinople, avait raconté à Paris les circonstances qui accompagnèrent la mort de Bajazet, frère du sultan Amurat. Le chevalier de Nantouillet rapporta cette anecdote à Racine, qui en tira sa tragédie. Mais Racine devait connaître aussi une nouvelle de Segrais, parue en 1656 et où le sujet est déjà traité. « Quelques lecteurs pourront s'étonner dit-il dans sa seconde préface, qu'on ait osé mettre sur la scène une histoire si récente ; mais je n'ai rien vu dans les règles du poème dramatique qui dût me détourner de mon entreprise. » Toutefois, Racine ajoute qu'il faut, en pareil cas placer son action dans un pays étranger. « L'éloignement du pays repare en quelque sorte la proximité de temps » Racine ne s est point embarrassé, dans Bajazet, de la couleur locale
(1) G. Michaux, la Bérénice de Racine (Paris, 1907). Cf. feuilleton de Em. Faguet, dans les Débats du 8juillet 1907.
extérieure, si chère aux romantiques ; il a plutôt cherché une couleur locale intime, si l'on peut parler ainsi : l'action, dans ses péripéties et dans son dénouement, ne saurait s'être passée ailleurs que dans cet Orient où les passions prennent une intensité particulière ; ni Acomat, ni Roxane, qui en sont les protagonistes, ne pourraient être des Grecs, des Romains ou des Français. — On croit que les spectateurs de 1672 virent, en Roxane sacrifiant Bajazet à son amour jaloux, quelques traits -de la reine Christine de Suède qui avait fait assassiner son favori Monaldeschi à Fontainebleau, en 1657. — A dater de Bajazet, les pièces de Racine n'ont plus de dédicaces ; le poète pouvait se passer de protecteurs. Mais les critiques les plus violentes ne lui manquèrent pas (1).
1673. Mithridate. Racine revient à la tTagédie historique. Pour Mithridate, il n'a pas non plus de devancier à imiter ; et c'est dans Plutarque, dans Dion Cassius et dans Appien qu'il . prend son sujet. Le mélange de la politique et de l'amour y est tenté une fois de plus. On ne peut dire qu'il y soit aussi logique que dans Bajazet, et Ton a accusé Racine d'avoir abaissé Mithridate qui, au plus fort de la lutte contre les Romains, semble détourné de ses vastes desseins par sa jalousie de vieillard amoureux. Bien plus, il emploie, afin de forcer Monime à déclarer sa préférence pour Xipharès, un procédé digne de la comédie et renouvelé de Molière {FAvare), Ces critiques sont aisées à réfuter ; elles l'ont été victorieusement (2). Quoi qu'il en soit, d'ailleurs, cette tragédie, où le sens historique, tel que doit l'entendre un poète, est d'une singulière profondeur, contient une des plus belles figures de femme de tout le théâtre classique, Monime. ^es partisans de Corneille ne pouvaient plus que se taire : Mithridate parlait comme César et Sertorius ; et jamais femme de Corneille n'avait parlé comme Monime.
1674. Iphigénie en Aulide. — Sous quelle influence Racine revient-il à Euripide, auquel il n'avait rien emprunté depuis Andro- Iliaque, et qu'il imite successivement dans Iphigénie et dans P/îèc/re?Nous savons qu'il prépara encore une Iphigénie en Tauride (dont nous possédons le premier acte en prose) et une Alceste, dont quelques vers sont cités par lui-même dans sa préface
(1) Voir, en particulier, la célèbre lettre de Mme de Sévigné (16 mars 1672), où se trouve le dithyrambe en faveur de Corneille: « Vive donc notre vieil ami Corneille !... »
(2) Cf., en particulier, Bernardin, édition de Mithridate (Delàgrave) et F. IIÉMON, Cours de titlérature, Racine (Delagrave).
LÏIphigénie. Ce retour à Tantiquité grecque eut sans doute une cause déterminante ; mais nous ne la connaissons pas. — Rotrou avait déjà fait une Iphigénie en 1640. Racine ne lui doit rien ; il suivit d'assez près son modèle grec, uniquement préoccupé de rendre vraisemblable une action mythologique ; l'invention du personnage d'Ériphile lui permet une méprise et un heureux dénouement. — La pièce, une des mieux écrites de Racine, eut, d'abord à Versailles le 18 août 1674, puis à Paris en janvier 1675, un très grand succès : elle répondait à la manière fastueuse et galante dont on entendait alors la mythologie. On essaya d'opposer à VIphigénie de Racine celle de Leclerc et Coras ; mais la tentative échoua ; on ne connaît plus cette dernière tragédie que par une excellente épigramme de Racine.
1677. Phèdre. — C'est à VHippohjle d'Euripide et quelquefois à celui de Sénèque que Racine emprunte sa Phèdre. Mais, cette fois, il dépasse de beaucoup ses modèles ; il crée en Phèdre un caractère nouveau, inconnu à l'antiquité, et qui est peutêtre son chef-d'œuvre de psychologie féminine. Euripide ne lui fournit qu'une donnée et un dénouement ; les motifs d'action sont de Racine. On a pu soutenir avec le grand Arnauld, que Phèdre était une chrétienne à qui la grâce avait manqué. — La manœuvre tentée contre Iphigénie îni renouvelée, et cette fois, elle réussit mieux. La duchesse de Bouillon, née Marie-Anne Mancini, son frère Philippe Mancini duc de Nevers, et, Mme Deshoulières, suscitèrent un rival à Racine en la personne de Pradon. Celui-ci eut, on ne sait comment, sans doute par un rôle de théâtre, connaissance de la Phèdre de Racine, en répétitions à l'Hôtel de Bourgogne ; en trois mois il bâcla la sienne, qui fut jouée, quelques jours après celle de Racine, à l'Hôtel Guénégaud. Afin de faire tomber la pièce de Racine, ses ennemis louèrent les deux salles pour les six premières représentations ; ils occupèrent les loges de Guénégaud et firent le vide à l'Hôtel de Bourgogne. On échangea, entre les deux partis, des sonnets injurieux; on promit à Racine des coups de bâton; il fallut l'intervention du Grand Condé pour faire cesser la querelle. D'ailleurs, aussitôt que Iepa6//c eut accès dans l'un et l'autre théâtre, la Phèdre de Pradon tomba à plat, après la septième représentation, tandis que celle de Racine se relevait et commençait sa triomphale carrière. Il est donc inexact de dire : la chute de Pfièdre, à moins que l'on n'applique cette expression à Pradon. Mais il est vrai que Racine avait été profondément touché par cette aventure, et que ce fut la « goutte d'eau »> qui fait déborder le vase. Il renonça au théâtre. — Onze années s'écoulent, pendant lesquelles il se contente d être historiographe du roi^ et surtout excellent père de famille.
^^'^ tA LITTÉRATURE FRANÇAISE
168'J. Esther. - Mme de Maintenon, qui faisait représenter des tragédies aux jeunes filles de Saint-Cyr, jugea qu'elles avaient « trop bien joué Andromaque », et demanda à Racine « de lui faire dans ses moments de loisir, quelque espèce de poème moral ou historique, dont lamour fût entièrement banni » Pour Racine, c'était un ordre ; et cependant, il hésita. Enfin, étant tombe sur le sujet d'Esther, il écrivitcet « ouvrage propre a être récité et chanté ». On sait, par Mme de Sévigné. Mme de Lafayette, Mme de Caylus, quel en fut le succès. Les allusions, peut-être non prévues par Racine, y contribuèrent beaucoup ; on compara Mme de Maintenon à Esther, ce qui ne pouvait compromettre Racine. Mais, chose plus grave, on voulait voir dans Aman, Louvois, et dans les Juifs persécutés, les ^ixsemstes e^t, les protestants ; n'alla-t-o« pas jusqu'à comparer aMardocheele Grand Arnauld ? Cet ouvrage composé pour un pensionnat, et dont les rôles avaient été taillés pour des jeunes liJles, a survécu aux circonstances et a pu, sans rien perdre de son charme ni de sa fraîcheur, passer sur le théâtre. Pour la première fois. Racine avait écrit des chœurs-, il y réussit à merveille.
1691 Athalie. - Le succès d^Eslher fit naître Athalle, qui réussit moins, d'abord parce que les circonstances et les conditions de la représentation furent moins favorables, mais surtout parce que Racine avait trop dépassé le cadre étroit et les sentiments réduits qui convenaient à ses actrices et à leur punnc. Il fallut attendre bien des années, après la mort de Racine, pour que la grandeur Athalie fût sentie. Ce n'était plus une elegie que le poète empruntait à la Bible ; c'était
profondeurs mystérieuses, à la fois fiumain et divin. Boileau disait : « C'est votre plus bel ouvrage ; le public y reviendra. » Ainsi Racine achevait sa carrière sur un chef-d'œuvre inattendu. A son génie profane, orme par la connaissance des passions et de l'antiquité, la religion avait ajouté un sens particulier de lau-delà. La méditation de la Bible et des Pères, le souvenir des extases de Portiioyal, venaient se mêler, comme un ferment nouveau, à sa psychologie. Ajoutons-y une pratique de la cour, et de l'hisloire, qui explique certaines parties des rôles de Joad et d'Abner. r^nV,^^^ Racine n'écrit plus rien pour le théâtre, même poui celui de Saint-Cyr. Il ne s occupe même pas de revoiries éditions de ses pièces. Il est tout entier à ses devoirs de chrétien.
Racine et les règles. — Pour établir une poétique de Racine, il suffit de lire ses préfaces, comme pour connaître la poétique de CorneiRe, on étudie ses examens et ses dis-
RACINE ET LA TRAGÉDIE DE l66o A I7OO
cours. Mais combien l'impression est différente ! Tandis; que Corneille paraît toujours ressentir un secret dépit contre Aristote et ses commentateurs, Racine semblfijio regarder les règles que comme les condttions^necessaires de la tragédie. Cela tient à ce que la « crise morale », à latfuelle Racine réduit toute sa pièce, acquiert par les trois unités, loin d'en être gênée comme les actions historiques et impîexes de Corneille, plus de concentration et de force. On dirait que ce système dramatique, en préparation depuis le seizième siècle, n'ait été inventé que pour lui. Il y entre et s'y installe; il y est chez lui» Aussi, chaque fois qu'il touche à cette question, écartet-il d'un geste discret toute polémique. Dans la première préface d'Alexandre, il raille « les subtilités de quelques critiques qui prétendent assujettir le goût du public aux dégoûts d'un esprit malade, qui vient au théâtre avec un ferme dessein de n'y point prendre de plaisir, et qui croient prouver à tous les spectateurs, par un branlement de tête et par des grimaces affectées, qu'ils ont étudié à fond le poétique d'Aristote ». Dans la préface de Bérénice, il dit : « Il ne faut point croire que cette règle (la simplicité d'action) ne soit fondée que sur la fantaisie de ceux qui Vont faite,.. Je les conjure d'avoir assez bonne opinion d'eux- mêmes pour ne pas croire qu'une pièce qui les touche et qui leur donne du plaisir puisse être absolument contre les règles. La principale règle est de plaire et de toucher. Toutes les autres ne sont faites que pour parvenir à cettepremière, » Nous verrons que Molière [Critique de VÉcole des femmes, scène VII) et Boileau lui-même [Arlpoétique, III) ne parlent pas un autre langage. Racine dit enfin, dans sa dédicace d'Andromaque h Henriette d'Angleterre, duchesse d'Orléans : « Qu'il me soit permis d'en appeler de toutes les subtilités de leur esprit au cœur de Votre Altesse Royale. »
Les sources de Racine ; l'histoire et la légende. — Corneille fondait sur des témoignages authentiques les sujets extraordinaires qu'il choisissait de préférence pour exalter la volonté humaine, et, dans ses préfaces comme dans ses examens, il justifiait les moindres changements apportés par lui à l'histoire. Racine emprunte ses sujets soit à des
La littérature PrançaIsè
poètes grecs comme Euripide, soil à l'iii s Loire -grecque ou romaine, soit à Fantiquité biblique ; une fois, dans Bajazet, il s'inspire d'un fait contemporain. Il n'est pas moins scrupuleux que Corneille à expliquer, dans chacune de ses préfaces, les modifications qu'il se croit obligé de faire subir aux données de l'histoire ou de la légende. Toutes ces modifications, il les subordonne, nous allons le voir, à la vraisemblance, à la dignité tragique des personnagesy à la théorie du héros dramatique qui ne doit être « ni tout à fait bon, ni tout à fait méchant ». IMais pourquoi tant de précautions pour s'excuser des liberiés qu'il a prises: Fâge d'Astyanax, de Britannicus et de Narcisse; le caractère deJunie, «justifié par Sénèque, dans son Apocolokyntose » ; Ériphile, autorisée par Pausanias ; Aricie, « qui n'est pas de son invention », mais qui paraît dans Virgile; Assuérus, expliqué par Hérodote etXénophon, etc.? Ne nous y trompons pas. Ces préfaces sont destinées aux ennemis, el en particulier aux partisans du Grand Corneille, qui reprochaient à Racine de ne pas être comme son illustre rival, fidèle à l'histoire. Racine tient à leur prouver qu'il a, lui aussi, ses autorités. Au fond, sa véritable opinion est dans les déclarations suivantes : « Il ne faut point s'amuser à chicaner les poètes pour quelques changements qu'ils ont pu faire dans la fable; mais s'attacher à considérer l'excellent usage qu'ils ont fait de ces changements, et la manière ingénieuse dont ils ont su accommoder la fable à leur sujet. » (Deuxième préface d'Andromaque,)
L'« action » dans Racine ; la vraisemblance. — Nous touchons ici à une différence fondamentale entre le théâtre de Racine et celui de Corneille, Racine dit : // nij a que le vraisemblable qui touche dans la tragédie (préface de Bérénice). Or, qu'est-ce que le vraisemblable, au théâtre? C'est l'illusion de la vérité et de la vie, dans l'action et dans les caractères. Nous lisons le récit d'un crime : nous éprouvons de l'horreur et de la surprise. Mais si nous connaissions intimement les personnages qui en sont les auteurs et les victimes ; si nous n'ignorions rien de leurs antécédents; si nous avions été les confidents de leurs pensées et de leurs sentiments, et surtout si nous avions
racine; ET LA TRAGEDIE DE iGGo A I7OO 471»
pu assister, à leur insu, au développement réciproque et aux chocs successifs de leurs passions, alors, tout nous deviendrait clair; etcet événement criminel ou monstrueux ne serait plus pour nous que la conséquence logique et vraisemblable d'un état passionnel.
^ ^^^^ ûf' un fait par l'analyse des passions qui Vont produit. Cette vra^^^ générale entraîne la vraisemblance relative des parties : enchaînement, progression, nécessité.
Mais cette conception de la vraisemblance pourrait être celle du roman. Comment devient-elle plus spécialement, celle du théâtre?
1« Racine, au lieu d'espacer son intrigue la réduit au minimum. Il se sent en complet désaccord sur ce point avec Corneille et ses partisans : « Que faudrait-il pour contenter des juges si difficiles ?... Au lieu d'une action simple, chargée de peu de matière, telle que doit l'être une action qui se passe en un seul jour, et qui, s' avançant par degrés vers sa fin, n'est soutenue que par les intérêts, les sentiments et les passions des personnages, il faudrait, etc. » (Première préface de Britannicus.) — « Il y en a qui pensent que celte simplicité est une marque de peu d'invention. Ils ne songent pas qu'au contraire toute Vinvention consiste à faire quelque chose de rien, et que tout ce grand nombre d'incidents a toujours été le refuge des poètes qui ne sentaient dans leur génie ni assez d'abondance, ni assez de force pour attacher durant cinq actes leurs spectateurs par une action simple, soutenue de la violence des passions, de la beauté des sentiments et de l'élégance de Vexpression. » (Préface de Bérénice). — « Faire quelque chose de rien », voilà ce qu'ilfaut bien comprendre. Les cinq actes de Racine sont consacrés à la crise finale qui suppose des crises antérieures. L'exposition nous apprend par suite de quelles circonstances les personnages se trouvent, au début de la pièce, dans un état déjà si violent. Ainsi : au début à'Andromaque, on nous dit que « depuis plus de six mois » Pyrrhus hésite à épouser Hermione, parce qu'il aime Andromaque; -^'t que celle-ci, malgré les menaces de Pyrrhus enverg^le petit Astyanax arrive toujours, sans se prononcer, à obte-
nir un nouveau délai. Et pourquoi la tragédie commencet-elle maintenant? Qu'est-ce qui va, après cette série de disputes et de crises, déterminer la dernière, celle qui aboutit à la catastrophe ? G est l'arrivée d'Oreste : voilà le fait initial. Oreste met Pyrrhus en demeure de se décider ; celui-ci exige une réponse immédiate d'Andromaque;
etledénouement sortnécessairementduow/d'Andromaque. Mais entre le fait //izï/aZ (l'arrivée d'Oreste), et le fait final (la mort de Pyrrhus et d'Hermione), il ne se passe rien ; ^ et c'est cet espace, laissé vide par les faits, que Racine ^ remplit par sa tragédie. On comprend sans peine que les trois unités soient le cadre obligé de semblables pièces.
2« D'autre part, Racine évite avec le plus grand soin de « rien mettre sur le théâtre qui ne soit très nécessaire. Les plus belles scènes sont en danger d'ennuyer, du moment qu'on peut les séparer de l'action et qu'elles l'interrompent au lieu de la conduire vers sa fin. » (Préface de Milhridale.) Et cela est dirigé contre les scènes épisodiques de Corneille. Mais aussi, il faut que l'action soit complète ; et à ceux qui lui reprochent le cinquième acte de Britannicus, Racine répond : « J'ai toujours compris que la tragédie était l'imitation d une action complète, où plusieurs personnes concourent, et cette action n'est point finie que l'on ne sache en quelle situation elle laisse ces personnes. » (Première préface de Brilanniciis).
3^ D'un bout à Fautre de la pièce, Racine est préoc-^ cupé d'enchaîner ses péripéties par une suite d'actions et de réactions, et de donner aux variations de sentiments des causes psychologiques. Le type de ce genre d'action est Andromaque, dont la formule est une proportion : « Hermione est à Oreste ce qu'Andromaque est à Pyrrhus. » Mais les autres pièces ne sont pas moins bien construites, en ce sens que tous les changements de situation sont abandonnés à des changements de sentiments : — si Roxane, qui aime Ra jazet, se décide aie perdre, c'est qu'elle découvre son amour pour Atalide ; — si Titus renvoie Bérénice, cest qu'en lui le devoir de chef d'utat l'emporte cur lamour ; — si Néron tue Britannicus, c'est pour se débarrasser d'un rival et de la tutelle de sa mère, etc.. De là, chez Racine, une singulière cohérence, une liaison
ininterrompue qui tient au fond même de l'action et non à des artifices de métier.
4;^ De là aussi la plénitude et la logique de ses dénouements qui, préparés dès l'exposition, sont, comme nous l'avons dit, la conséquence fatale des conflits engagés entre des passions violentes. Cette logique est d'autant plus admirable qu'elle sort de « raisons du cœur que la raison ne connaît pas ». On peut étudier à ce point de vue les rôles d'Hermione, de Roxane et de Phèdre; ceux de Néron et de Mithridate. — C'est pour que nous soyons toujours satisfaits, en lanî qu'hommes, de ces dénouements, que Racine en élimine avec scrupule toute intervention extérieure et tout merveilleux. On sait comment il transforme et rend naturel celui d'Iphigénie. 11 se garde, dans Bajazef, d'attribuer la mort du jeune prince au retour d'Amurat son frère : il faut que la jalousie de Roxane en soit la seule cause. 11 ne veut pas que l'intervention des Romains soit nécessaire pour que Monime appartienne à Xipharès : il. fait revenir sur la scène Mithridate mourant, pour que ce soit Mithridate qui donne Monime à son fils.
Les passions. L'amour, la jalousie, la galanterie. — Il
n'est pas juste de dire que Racine n'a représenté cp^e l'amour. ll^siLpeindre 1-ambition politique chez l'homme et chez la femme : Mithridate, Acomat, Agamemnon, MatliaïïV Aman, Agrippine, Athalie. Dans Joad et dans Abner, il incarne des formes diverses du sentiment religieux et dujojajisme. Dans Burrhus, Narcisse, Ulysse, combien de nuances qui témoignent d'une profonde connaissance de la cour et delà diplomatie. Aadromaque, c'est la fidélité conjugale et l'amour maternel. Aucun de ces personnages n'est faible. Et l'on peut dire qu'irn'est point une passion humàîh~e que Racine n'ait connue et analysée. — Mais il est vrai d'affirmer que le ressort essentiel de ses tragédies, c'est Famour. Comment l'a-t-il compris et analysé?
1° Voltaire fut impertinent, je le veux bien, et il força la note, quand il écrivit sur les Xipharès, les Hippolyte, etc., le célèbre couplet qui se termine par ces deux vers :
Et l'amour, qui marche à leur suite, Les croit des courtisans français.
Pourtant il y a du vrai dans cette boutade. Au théâtre, le public, qui est toujours pris aux entrailles quand il entend parler Hermione ou Andromaque, Agrippine ou Néron, - Roxane, Phèdre, Athalie, devient plutôt respectueusement indifférent aux discours amoureux des Atalide, des Aricie, des Xipharès, des Antiochus. Là, en effet, la passion toute parafait place à la rhétorique amoureuse; c'est parla que Racine annonce Marivaux. Il ne pouvait en être autrement": L'amour réservé, Famourquise voileou qui s'ignore, l'amour hésitant et prudent qui cherche à éliminer de lui-même, dans son expression, tout ce qui pourrait brusquer, choquer ou surprendre, cet amour-là est par sa nature même une sorte de manège plus ou moins hypocrite. Son rôle est de séduire, de décevoir, de s'insinuer, et il n'y arrive qu'en usant d'une coquetterie savante et d'un langage étudié. Or, les procédés de la coquetterie, par cela seul que les femmes en sont les arbitres, se démodent très vite ; et, pour plaire, il faut toujours exagérer un peu la mode, pousser la politesse jusqu'à la préciosité, l'ardeur jusqu'à la folie romantique, le respect jusqu'au mysticisme platonicien. Par contre, aussitôt que le nouveau manège, séduisant hier par son originalité imprévue, a passé dans les livres ou sur la scène, une femme d'esprit rira du soupirant qui userait, pour lui faire la cour, de formules apprises par cœur. De là, pour la galanterie, un perpétuel renouveau, une incessante recherche; de là, pour le poète, qui peint l'amour des amoureux, la nécessité fatale de reproduire un jargon qui*plaît aujourd'hui et qui demain paraîtra fade ou fané. Là, en effet, pas moyen de peindre la nature ! La nature, en amour, ne commence qu'avec la passion. Hermione est naturelle; Pyrrhus ne peutTêtre. Phèdre est naturelle ; Aricie et Hip- ^ / polyte causent d'amour comme on en causait en 1677, il dans les salons de Paris. Ainsi, Racine, quand il met en \| scène ses jeunes gens et ses jeunes lilles, ne pouvait échap- Vper à une loi que Shakespeare lui-même a subie.
2° Mais voici maintenant par où il égale le meilleur Shakespeare, et par où il s élève de toute la hauteur d'un génie vraiment divin au-dessus de tous les poètes dramatiques français : tandis que Corneille lui-même, tandis
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que Voltaire, tandis que Victor Hugo, n'abandonnent pas le langage conventionnel que V amour parlait de leur temps, même quand ils veulent exprimer V amour-passion, Racine en pareil cas devient la nature même. Tout art, toute élégance ou toute figure disparaît : c'est la vie qui se révèle avec une simplicité tellement puissante qu'on oublie absolument qu'il y a là une œuvre littéraire, écrite à une certaine date. Mais comment arrive-t-il à donner cette puissance et ce naturel à Tamour-passion ? — - p^r la jalousie, La jalousie, dans un cœur résigné, peut être une de ces souffrances dont on meurt lentement. Dans un cœur vindicatif et orgueilleux, elle devient fureur. Nulle passion ne peut mieux préparer et expliquer un dénouement tragique. La Bruyère a dit : « L'on veut faire tout le bonheur, ou, si cela ne se peut ainsi, tout le malheur de ce qu'on aime. » [Du Cœur), Songeait-il à Hermione enécrivant cette pensée? ■— L'amour, pour être tragique, doit être une souffrance; il doit passer par des alternatives d'angoisse et d'espérance; il doit déterminer le sentiment qu'on est méconnu, . payé d 'ingratitude, trahi, et qu'on doit se venger : vous trouvez tous ces éléments dans Famour jaloux, et non dans l'amour heureux ou galant. Ajoutez qu'il n'est point de forme de l'amour qui soit plus universellement comprise et sentie, parce que le fond de la jalousie, c'est î'égoïsme. — Aussi Racine en a-t-il mis partout. Dans toutes ses tragédies, l'amour échappe à la fadeur galante par l'introduction de la j^^lousie^et, par elle, l'action prête à tomber, se renouvelle. — Àntiochus [Bérénice), c'est la jalousie résignée; Mithridate est le vieillard jaloux; Néron est la brute jalouse; Ériphile est jalouse par dépit, Roxane et Phèdre le sont par tempérament. Mais le type^ complet, c'est Hermione : orgueil, égoïsme, aveuglement, i réaction après le crime et union dans la mort, toutes les phases de la jalousie sont là. Le « Qui te l'a dit? » d'Hermione est du sublime psychologique, comme le « Qu'il mourût I » d'Horace est du sublime de sentiment.
Racine imitateur des anciens, et novateur. — Le respect avec lequel Racine parle des anciens a souvent donné le change sur son originalité. Nous avons déjà vu que,
sur onze tragédies, qualre seulement [la Thébaïde, A.ndromaqiie, Iphigénie et Phèdre)son{ imitées de pièces grecques. Dans Brilanniciis, il s'inspire de Tacite; dans Mithridaie, de plusieurs historiens ; dans Esther et Alhalie, de la Bible. Enfin, on peut dire qu'il a tiré tout de lui-même, dans Bérénice et Bajazel,
Comment a-t-il soudé ou juxtaposé ses emprunts et ses observations directes?
1^ Racine a emprunté aux anciens des étals psychologiques ^ei, dans une certaine mesure, les situations qui mo- ^tivent et expliquent ces états. Les anciens, en effet, nous ont laissé, de certaines passions, des peintures dont la vérité générale et absolue nous est garantie par ce fait seul que, après tant de bouleversements et de changements, nous y reconnaissons encore le fond de la nature humaine. Rien de plus légitime, par conséquent, que de leur demander ce premier et vigoureux dessin, d'une simplicité vraie, d'une idéale beauté, que nous aurions quelque peine à retrouver nous-même, si nous cherchions à la reconstituer d'après le modèle oiuanL Mais déjà nous ne saurions trop nous prémunir (à moins que notre but ne soit un pastiche archéologicolittéraire) contre la tentation de conserver, dans cette imitation des anciens, des traits qui appartiennent exclusivement à une civilisation disparue, et qui ou bien ne seront pas saisis par nos contemporains, ou bien ne pourront s'harmoniser avec des traits plus récemment découverts.
2° D'autre part, pour compléter et enrichir la psychologie encore très simple des anciens, le poète moderne y ajoutera tout ce que le même senlimenl el la même passion ont gagné de durable dans l'intervalle qui nous sépare de l'antiquité. Ici, autre danger, et plus spécieux. Tout à l'heure, il était relativement facile de distinguer, chez Homère ou chez Euripide, l'absolu du relatif, le vrai du passager ; maintenant, le poète est exposé à confondre un aspect tout superficiel de la passion, une mode du sentiment, le jargon dont on se moquera demain, avec les réelles acquisitions du cœur humain depuis le moment fixé par le modèle qu'il imite, jusqu'au moment où lui-même il écrit.
Ainsi, quand Racine compose le rôle d'Andromaque, on peut dire qu'il ipnd habilement en un tout complexe et
vivant les traits anciens etles nuances modernes de Tamour niaternëî et conjagal. De même quand il ajoute à Phèdre la jalousie et le remords. Dans de pareils rôles, comme dans ceux de Néron, d'Agrippine et d'Athalie, Racine n'a conservé de l'antiquité que l'humain, et n'y a rien ajouté que de durable.
3*^ Mais en est-il toujours ainsi? Ne lui est-il pas arrivé^ soit de conserver, par respect exagéré de ses modèles, ou j parce qu'il écrivait pour des auditeurs à qui la mythologie j et l'histoire ancienne étaient très familières, de conserver, 1 dis-je, des éléments d'une antiquité trop exclusive et qui ne/ peuvent supporter avec vraisemblance le voisinage d'élé-' ments nouveaux, — soit de marquer par des ivRiis conîempo^ rainSy destinés à se démoder, certains héros tragiques chez lesquels la vraisemblance relative nuit à la vérité absolue?
On a souvent signalé, à propos d'Iphigénie, l'évidente contradiction entre le sujet de la pièce et les mœurs des personnageSo En effet, ce sacrifice humain dont l'horreur, tout atténuée qu'elle est parles artifices du poète, obsède dès la première scène l'esprit du spectateur, n'est pas, ne doit pas être une de ces catastrophes passionnelles toujours vraisemblables (à la condition d'être préparées), quel que soit le degré de civilisation des individus. Des gens très polis, très galants, très majestueux, pourront oien peu à peu et sous l'empire d'une passion savamment graduée, en arriver à se retrouver impulsifs et instinctifs, et à faire le geste brutal de l'assassinat. Mais dans Iphigénie, par un singulier raisonnement (dont le milieu est tout à fait responsable), Racine pour rendre vraisemblable ce meurtre d'une jeune fille n'est préoccupé que d'un point : éviter le merveilleux 1 II croit que, là seulement, serait rinvraisënïblahcf:. Il veut se passer de Diane, et il invente la romanesque Ériphile. Et il n'a pas songé, au contraire, que le merveilleux seul sauvait le fond du sujet, en nous transportant franchement à une époque préhistorique, légendaire, où des guerriers pouvaient considérer comme légitime le sacrifice d'une vierge à la divinité. Il a créé cette autre invraisemblance irréductible qui consiste à nous présenter comme les auteurs de ce meurtre raisonné des rois et des diplomates de style
478 LA LTTTIlRATURE FRANÇAISE
Louis XIV, dans une société où les jeunes filles reçoivent la parfaite éducation dlphigénie, où les Achille unissent à la bravoure chevaleresque d'un Condé la galanterie d'un Lauzun... Croit-on servir la gloire de Racine en dissimulant qu'il y a là traces de soudures et disparates ?
J'ose à peine insinuer que Phèdre elle-même paraît offrir a un œil non prévenu quelques contradictions. Mais là, ce sont seulement des traits isolés, des allusions mythologiques dans le goût de son temps, certains embellissements de détail, queRacine supprimerait aujourd'hui. Etpeut-ètre aussi moderniserait-il tout à fait son sujet : la poésie verbale, sans doute, y perdrait ; mais l'unité de vie y gagnerait assurément. Car il n'est pas de pièce où Racine ait atteint un plus fort degré de réalisme; là sa psychologie confine à la physiologie; — et vous conviendrez que les souvenirs de la Crète avec son labyrinthe, et les allusions à la descente de Thésée aux enfers, et le monstre incohérent trop bien décrit par Théramène, ne parviennent pas à se fondre harmonieusement avec la peinture si hardie d'une passion vraie. Bajazet, certes, n'est pas supérieur à Phèdre; mais je sais qu'au ihéAive. Bajazel est une des pièces de Racine qui offre le plus d'unité et de franchise, parce que l'érudition n'y vient jamais gâter la vie.
Le style de Racine. — Voltaire voulait que l'on écrivît, à chaque page de Racine: beau, sublime, admirable ! — lecture de Racine donne, en effet, tout d'abord, une impression générale d'harmonie, de justesse, de poésie mesurée et continue. Mais c'est au théâtre qu'il faut le juger; ou du moins il faut savoir le lire comme un auteur qui a écrit pour que ses vers « passent la rampe ». Le style, si parfait à la lecture, ne révèle ses qualités propres que dans la bouche des personnages que Racine fait parler. Il est, d'abord, précis, en ce sens que, dans les analyses de sentiments, toutes les nuances sont exprimées de manière à nous paraître claires et distinctes. Ensuite, il est approprié aux situations : élégant, quand c'est un Rritannicus, un Pyrrhus, un Xipharès, qui en usent; souple et insinuant, avec un Narcisse ou un Mathan; violent ou superbe, chez une Agrippine ou une Athalie; tendre et élégiaque, chez
une Ândromaque ou une Monime ; il acquiert un étonnant degré de majesté et de torce chez un Agamemnon, ou chez un Joad. Mais reconnaissons que, dans les passages calmes^ ce style nous paraît souvent trop distingué; les images et les métaphores y sont trop bien balancées; les inversions y sentent Fart. Où ce style étonne le plus, je veux dire où l'on sent le moins que « c'est un style », c'est quand « la passion toute -pure » anime les personnages. Hermione, Roxane, Phèdre, Agrippine, Joad, etc., quand ils entrent dans leurs fureurs^ rejettent toutes les élégances et tout l'appareil de la rhétorique. L'inversion et l'anacoluthe ne sont plus alors des figures ou des procédés : elles ont je ne s^^is quoi d'involontaire qui s'accorde avec les sursauts du cœur. Bien plus, la langue, en sa force directe, va jusqu'au trivial j c'est la naturë.
La versification de Racine est simple et « scénique sans nulle recherche, toujours harmonieuse, et, dans les moments passionnés, très vigoureuse.
Œuvres en prose de Racine. — Racine est un excellent prosateur. Nous avons de lui des Lellres assez nombreuses, — celles qu'il écrit pendant son séjour à Uzès, en 1661-1662, à l'abbé Le Vasseur, à Vitart, etc., — celles qu'il échange avec Boileau, de 1687 à 1699, — celles qu'il adresse à son fils Jean-Baptiste. Les premières ont autant de charme piquant que les autres ont de gravité simple et douce; partout, il y a de l'esprit. — Nous possédons seulement quelques fragments de Vllisloire de Louis XIV écrite par Racine en collaboration avec Boileau et Valincourt. La plus grande partie a été détruite par un incendie. — Mais si l'on veut se faire une idée exacte de Racine prosateur et historien, il faut lire son Abrégé de Vhisloire de Port- Royal, publié après sa mort. Là, dans une langue sobre, aux délicatesses exquises, il plaide, sans en avoir l'air, pour son cher Port-Royal. C'est un admirable mémoire d'avocat. — Citons enfin, parmi ses discours académiques, sa réponse à Thomas Corneille (1684), qui contient un magnifique et tout à fait critique éloge du grand Corneille.
Contemporains et successeurs de Racine. — Il faut se rappeler les lattes de Racine contre tant de rivaux qui
essayaient de lui disputer la faveur du public, et ne pas
I isoler dans son temps comme dans la littérature N'oubliez pas, d'abord, que Corneille, de 1664 à 4674 a produit de nombreuses tragédies, non des meilleures sans doute mais que son grand nom protégeait. Suréna, la dernière est de la même année qaVphigénie. — Thomas Corneille' dont nous avons déjà parlé, t)btenait de très gros succès-
II donnait en 1672 (l'année de Bajazei) son Ariane, et en 1678 (un an après Phèdre) son Comte d'Essex.
Quinault (1635-1 688) fut un médiocre poète tragique, et son Astrale (1663) mérite les railleries de Boileau ; mais il composa de^ twrets d'opéras (Proserpine, Armide, etc.) dont Lulli écrivit la musique et qui sont remarquables par 1 harmonie et la douceur de la versification
z>5f '^'''li^^^^"^^^^' ^^^^^^ que par sa
Phèdre, Mais il a écrit un très grand nombre de tragédies dont la moins mauvaise est un Régulas (1688)
nanl^ ^^^''n ^^^^^^^^^^ ^"^^^^^ 1^ Germanicus de Boursault (1679), le Genseric de Mme Deshoulières (1680) des tragédies de La Chapelle, de Mlle Bernard, etc.,'non pas qu on doive en retenir môme les titres, mais pour que l'on sache bien que la tragédie était toujours en grande faveur Bacine eut deux imitateurs fort compromettants en Cam- PiSTRON (1656-1723) et La Grange-Chancel (1677-1758) Nous les retrouverons au chapitre de la tragédie du dixhuitième siècle.
BIBLIOGRAPHIE
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