CHAPITRE IV I
SIÈCLE
Sommaire: i° Le lyrisme du dix-neuvième siècle est succès- il sivement romantique, parnassien et symboliste,
2» Lamartine (1790-1869) n'est pas un poète de profession. Di- ■ plomate, député, ministre, il écrit des vers d'inspii-ation. — En 1820, les Premières Méditations ré^ondeni au goût et aux besoins du public ; Lamartine y exprime l'angoisse et les espérances d'une âme qui s'apaise dans la Nature et en Dieu. — Dans les recueils suivants, et dans son épopée de Jocelyn, il abuse de sa . facilité ; mais on y rencontre encore des morceaux de génie. — ] Sur la fin de sa vie, il écrit à la hâte et pour vivre. 11 meurt presque oublié ; mais la postérité l'a remis au premier rang.
3« Les romantiques se sont groupés en Céfiacles : autour delà Muse française (1823-24), chez Ch. Nodier, à l'Arsenal (1824-34) chez V. Hugo (1828-30). ^
f Victor Hugo (1802- 1 885) - est avant tout poète, et ne cesse d'écrire des vers. Les circonstances le jettent dans la politique ; il est exilé de i85i à 1870; il est le plus populaire de nos écrivains ; la France lui fait des funérailles nationales. — Il s'élève par degrés, des Odes et Ballades aux Orientales, aux Feuilles d'Automne, etc., et son originalité se dégage de plus en plus ; elle atteint sa plénitude dans les Châtiments, et dans la Légende des siècles, où V. Hugo renouvelle Vépopée. Poète, il est poyant peintre, virtuose. '
5« A. de Vigny (lyg-j-iSôS) est plutôt un penseur. Dans ses Destinées, il formule la doctrine stoïcienne et pesssimiste ; mais il croit à la pitié et au progrès.
6° A. de Musset (1810-1857) est le plus spontané et le plus sincère des romantiques. Il a excellé dans l'expression de l'amour.
7° Les Parnassiens réagissent contre le lyrisme personnel Les principaux sont Th. Gautier, Lecofite de Liste, Hérédi'a, remarquables tous trois par leur sens du « monde extérieur et exo-
L\ POESIE LYRIQUE AU DIX-NEUVIÈME SIECLE 74l
tique ». — D'autres poètes n*ont traversé le Parnasse que pour s'y faire la main, et sont revenus au moi: tels Sully-Prudhomme et F. Coppée.
S"" Les Symbolistes réagissent à leur tour contre la poésie trop matérielle des Parnassiens. Avec Verlaine et Mallarmé, ils arrivent à une subtilité idéaliste, parfois obscure.
Le romantisme, tel que nous avons essayé de le définir plus haut, ne pouvait s'accommoder, en poésie, d'aucun des genres classiques, même transformés. Mais, parce qu'il était avant tout individuel^ parce que toute son originalité était dans l'expression libre des sentiments personnels de l'auteur, un seul genre poétique lui convenait, le lyrisme. Encore faut-il, cjuand on songe à Lamartine, à Vigny et à Musset, bannir de la définition du lyrisme romantique presque tout ce que les Malherbe, les Boileau, les J.-B. Rousseau y faisaient entrer, et n'y conserver du lyrisme grec et latin que l'élément individuel. Les véritables ancêtres de Lamartine, de Vigny et de Musset sont Ronsard et du Bellay en France, Pétrarque en Italie, Goethe en Allemagne, les lakisles et Hyron en Angleterreo Et dans l'aLtiquité latine, plutôt Properce et TibuHe qu'Horace ; enfin les Psaumes. — Quant à Victor Hugo, son lyrisme es t plus compréhensif ; Hugo est lyrique à la façon de Lamartine et de Musset, mais il a pratiqué aussi le lyrisme politique et satirique, et il a chanté, comme les trouvères et comme Malherbe lui-même, les grands événements politiques de son temps. Les autres, « ignorants, ne savaient que leur âme » ; Victor Hugo a su synthétiser en lui les Impressions d'un peuple entier aux diverses heures de l'histoire. — D'ailleurs, même'en y comprenant tout Victor Hugo, on peut adopter pour le lyrisme romantique la formule suivante ; « C'est l'expression passionnée et imagée de sentiments individuels sur des thèmes communs. » Que chantent en effet les Lamartine, les Vigny, les Hugo, les Musset, sinon la joie ou la douleur, la crainte ou l'espérance, le doute ou la foi, la nature, l'amour, la mort, la liberté, le patriotisme... bref, tous les sentiments dont l'humanité vit et vivra toujours? L'actualité même n'est pour eux qu'une occasion d'éprouver des émotions nouvelles.
Aj3artir de 1848 environ, une réaction se l'ait contre les excès dulyrisme subjectif. Théophile Gautier commence le mouvement continué par le Parnasse, école dont Leconte de Usle devient le chef. Cependant, malgré leur prétention à robjectivisme, les Parnassiens sont encore des romantiques, et chantent surtout leurs impressions et leurs sensations; tels Sully-Prudhomme et F. Coppée. Un seul peut prétendre, comme Leconte de Liste, à une sorte d'impassibilité, c'est J.-M. de Hérédia.
Une nouvelle réaction commence vers 1880, celle des symbolistes, qui accusent les Parnassiens d'attacher à la forme un prix trop exclusif, et qui reviennent à ce que le romantisme avait de plus vague et de plus imprécis dans le fond, en y ajoutant une plus grande liberté dans la ' versification. Cette évolution est influencée sinon pro- . voquée par celle de la musique, qui abandonne de plus \ en plus à cette époque la mélodie carrée, pour lui sub- ; stituer une mélopée aux tonalités changeantes, s'adaptant ' successivement à toutes les nuances du sentiment. ,
Nous étudierons successivement les romantiques, les i parnassiens, et les symbolistes, ]
L — Les roniautiques.
Lamartine (1790-1869).
Vie. — Alphonse de Lamartine est né à Mâcon, le 21 oc- \ lobre 1790. Son père, gentilhomme de vieille souche, \ avait porté Lépée, et était un type de droiture et de pro- ; bité; sa mère fut une des femmes les plus distinguées ' de son temps, par l'intelligence et par le cœur : on la connaît, non seulement par les Confidences, mais encore et surtout par son Journal, et l'onnesaurait exagérer la part (iu:elle a eue dans le géTïïeTIcsornîîs. Après la Révolu l i o n, toiîîê"! a Ta mîtte-s%t^H£rTir^-T!^^^ t pendant plusieurs années dansdaUerre deJjLLUx, près de Mâcon. — Alphonse de Lamartine était Taînéc?^ six enfants, et ' seul fils. A Tage de dix ans, on le mit en pension, d'abord à Lyon, puis à Belley où il resta quatre ans, et où il fit de '
LA POÉSIE LYRTQUE AU DÏX-NEUVIÈME SIÈCLE 7iî^
très bonnes études (1). De 1807 à 1811, il partage de nouveau la vie de famille, à Milly et à Mâcon. C'est pour lui une époque féconde ; il lit, il médite et il rêve ; il écrit beaucoup de vers, dont sa Correspondance esi pleine, et qui ressemblent plus ou moins à tout ce qui se rimait alors. Un voyage en Italie (1811-1812) vient ajouter des sensations colorées aux douces impressions du Maçonnais.
En 1814, à la première Restauration, Lamartine est garde du corjgs de Louis XVIII ; mais, après les Cent Jours, il ne Hprend pas de service. Il retombe dans le fécond désœuvrement du campagnard, du voyageur, de l'homme du monde. Alors, sous l'influence d'un profond amour brisé, il écrit les Méditations, publiées en 1820. Le succès , en est immense. Louis XVUI nomme le poète secrétaire d'ambassade, à Florence, en 1821. En 1823, paraissent les Nouvelles Méditations, et la Mort de Socraie. Puis/e Dernier Chant du pèlerinage d'Harold (1825) et les Harmonies (1830). La môme année, Lamartine est reçu à LAcadémie française. ""Itprês la chute de Charles X, Lamartine demîssionhe. Il entreprend, en 1832, un voyage en Orient, dont il publie le récit en 1835. En 1833, il est nommé député de Bergues (Nord), et il commence sa vie politique. Cependant, il n'en continue pas moins à publier des vers : Joc^Jjgjo^.iX^'à^), la Chute d'un ange (1838), les Recueillements [im). En 1847, il donne un ouvrage en prose, ŒI^ÎoirejleMMir^^^ I-a révolution de 1848, qu'il ajconCribo^^ et qu il
essaye d'abord de diriger/^îe fait ministre des Affaires étrangères et chef du gouvernement provisoire. Mais l'élection de Louis-Napoléon à la présidence de la République (1851) le rend à la vie privée et aux lettres. Au milieu même des troubles politiques, en 1849,' il publie les Confidences, Graziella, Raphaël. Puis, pour sortir d'embarras financiers créés à la fois par son désintéressement et par sa prodigalité, il se condamne, selon sa propre expression, aux «travaux forcés littéraires». Il écrit, sans trêve, le Cours familier de littérature, VHisloire de la Restauration, etc. Il sollicite, par voie de souscription à ses œuvres complètes,
(1) Lire ses Adieux au Collège de Belley (Premières Méditalionsj éd. Hachette^ p. 77).
LA LITTÉnATURE FRANÇAISE
la générosité publique : mais la France a oublié les Médi^ talions. 11 faut que le gouvernement impérial vienne à son secours, et lui fasse accepter, à titre de récompense nationale, un capital de 500.000 francs. — Lamartine mourut le 28 février 18G9; il fut enseveli modestement à Saint-Point.
Les œuvres. — Les Premières Méditations poétiques, parues en 1820, contiennent les pièces Jes plus célèbres et les plus caractéristiques de Lamartine : VholmLmt, le Soir, leJaUon, le Lac, le QqI^ de Ba'îa, t Automne. — Dans les Secondes Méditations (1823) : le Pnssé, le Poète mourant, Bonaparte, les Étoiles, les Préludes, le Crucifix. — La Mort de Socrate (1823j est une sorte de paraphrase d'une partie du Phédon, dialogue où Platon raconte le dernier entretien de Socrate avec ses disciples et sa mort. Lamartine n'a pas bien saisi, dans cette ébauche hâtive, la simple et divine beauté du philosophe grec. — Le Dernier Chant du Pèlerinage d'Harold (1825) est une suite au Pèlerinage de Child-Harold de Byron. Lamartine, dans léchant qu'il y ajoute, raconte la dernière étape du poète en Italie; et sa mort à Missolonghi, pour l'indépendance grecque. Un passage éloquent, où Lamartine, par la voix de Byron, lance Tanathème contre l'Italie, et déclare qu'il va chercher ailleurs « des hommes et non pas de la poussière humaine », valut à Lamartine un duel avecle colonel Pepe.La lecture decepoème est aujourd'hui assez ennuyeuse. Le merveilleux en est factice. Lamartine y abuse des exclamations, des invocations, bref, de tous Icls procédés d'une rhétorique poétique qui nous ramène à Delille et à Voltaire. — Les Harmonies poétiques et religieuses (1830) renferment encore quelques-unes des plus belles pièces de Lamartine : Invocation, Hymne de la nuit, Hymne du matin, Pensée des morts, Jéhovah, le Chêne, VHumanité, Milly ou la Terre natale, le Tombeau d'une mère, la Voix humaine, Au rossignol, le Premier Regret, Novissima Verba. — A l'œuvre lyrique, il faut encore ajouter les Recueillements : on ne peut guère y signaler que la Cloche du village. — Parmi les poésies diverses : Réponse aux adieux de Sir Walter Scott, la Marseillaise de la paix, A Némésis (réponse à Barthélémy, qui lavait insulté dans un journal satirique, Némésis), la Vigne et la Maison.
Jocelyn, épisode, journal trouvé chez un curé de campagne (183()). Tel est le titre complet de ce poème, fragment détaché d'une immense épopée que Lamartine avait révé de consacrer à l'humanité, et dont il devait publier, deux ans plus tard, un autre fragment, la Chute d'un ange. Le cadre général de cette éponée est cekii-ci : un ange, épris d'une mortelle, a souhaité
de devenir homme pour se rapprocher de celle qu'il aime. Mais Dieu, tout en exauçant son vœu, a condamné cet ange à la poursuivre en vain, à s'en voir sans cesse séparé, jusqu'à ce que, d'épreuve en épreuve, il ait expié son péché. A lire Vauertissement mis par Lamartine en téte de la première édition, ce grand poème semble contenir le programme de la Légende des siècles de V. Hugo. Mais celui-ci, génie plus objectif, saura conserver le secret de la précision et de la variété, en s'appuyant sur la légende et sur l'histoire. Lamartine voudra tout tirer de lui-même : ce sera une suite de visions préhistoriques dans la chute d'un ange, et, dans Jocelyn, un roman d'amour. De là, — pour ne parler que de Jocelyn, ■— les qualités et les défauts du poème: une grande élévation de sentiment, de^Ja^iiiaMi^r ^ ,dejaj3 m^^^ de s crip ti o n s de la nature, de l'élo^uejiCjê
et un J^^^^ poésie-^personnelle daiîsTéFdTâcôûFs"'; mais aussi
I invraisemblance d'une intrigue Trop rbmànesque, des personnages conventionnels, et, dans l'ensemble, une inévitable monotonie (1). — Lamartine suppose qu'il a trouvé, chez un curé de campagne, Jocelyn, dont il était l'ami et qui vient de mourir, un journal, dont il extrait des fragments. Jocelyn s'était dans sa jeunesse décidé pour la vocation ecclésiastique afin d'assurer le bonheur de sa sœur. La Révolution le chasse du séminaire de Grenoble ; il se réfugie dans la, grotte des Aigles, au sommet des Alpes du Dauphiné. Un jour, il voit venir à lui un proscrit, accompagné d'un enfant, et poursuivi par des soldats ; l'homme meurt en confiant l'enfant, Laurence, à Jocelyn. Laurence est une jeune fille, et Jocelyn s'éprend d'elle ; il n'est pas encore engagé dans les ordres ; il pourra l'épouser. Mais l'évêque de Grenoble, condamné à mort, le fait mander dans son cachot, et l'ordonne prêtre, afin de recevoir de lui, à son tour, les derniers sacrements, Le voilà pour toujours séparé de Laurence. Il devient curé d'un petit village dans les Alpes, Valneige. Il y passe plusieurs années, toujours poursuivi par le souvenir de ce grand amour perdu. Une nuit, on vient le demander pour une voyageuse, gravement malade dans un hameau voisin.
II y court. Il reconnaît Laurence, qui meurt bénie par lui ; il la fait enterrer auprès de son père, dans la grotte des Aigles. — Ce roman est un cadre à descriptions admirables, à effusions lyriques d'une verve magnifique. Il faut citer particulièrement
(1) On connaît le jugement de Musset ^uv Jocelyn. La baronne (dans // ne faut jurer de rien) dit : « L'abbé, avez-vous lu Jocelyn? — Oui, Madame, répond l'abbé ; il y a du génie, du talent, de la facilité. » — Ce sont comme les trois impressions successives par lesquelles passe un lecteur de Jocelyn,
comme un des purs chefs-d'œuvre du dix-neuvième siècle l'éni sodc de la Neuvième Epoque, intitulé LabZTulf C^ïl:
By'Sphol'"'"'"'' «''^"^-"^'■-t ' -l- ..'et p. oduit',Sle
Le lyrisme de Lamartine. - Les sources de ce Ivrism.. ^ont multiples : comme livres, VTrgile et TJbulle PétTS-- I 7n''''' ï^a'^'ne, Rousseau, Bernardin
^tâlZ J:""\'' Chateaubriand; puis les im£iWsions d-";^ .^nce,H^UexducaUoB|Me4i^gt d^
enfin, l'amom.ponr Flvir^. Le-^èt^ enire dans iT^S Inst'ïoJn- «"'^^^'i^^r et à la ^»ertu;illes cherche . dans la société; et, ne les y trouvant pas, il se réfugie dans la nature; la nature lui parle de D eu auquel peu ! peu II remonte, jusqu'à se perdre en lui '^^^^ ^ On pourrait donc ramener les pièces caractéristiques de Lamartine au p an suivant : 1» ^nspeclaçle^ ou un" oLÎ : mr, dans un cadre de « nature ^(TTsôl^TJïf: Souvenî sur ' a montagne, à l'ombre du vieux chêne.... Je contemple
dun reste de verdure...; - le Vallon Prêtez-moi seulement, vallon de mon enfance, Un asile d'un jour... etc.V
1 âfelS^!^7^77T^$^^^^ envahissent i ame du poète {i Jsoleme/ïïTyïïrms-fm-éëS vallons ces palais ces chaumières... Un seul être vous manque et'tout est dépeuplé. ; /e Vallon: L'amitié te trahit, la pUé t abandonne...). 3» Mais, par degrés.J:espoir en Die , e '=^iî?^^J?Jllt»'-e,a'?tK5ertWcette'lïï^^ m^^ïrnrais, -peut-être-; luî-TMraërEôFJTèrarsa sphère Sur la terre d'exil pourquoi restai-je encore...?; - 'ié Vallon : Mais la nature est là qui t'invite et qui faïme...).
Or, ce genre de lyrisme, qui est fait d'effusions spontanées, naïves, qui commence par une plainte ou par un regret, pour s achever par la résignation ou par l'espérance, est celui qui convenait à la société de 1820, encore tout eniue des catastrophes de la veille, saturée de mélancolie et de religiosité par la lecture de Chateaubriand, et attendant un poète qui chanlerail ses étais d'âme. Chateaubriand ne lui suffisait plus; car, aux âmes sensibles èt
cise voinnt'-'n de l'harmonie et l'impré-
cise volupté de la musique. Or, ce n'était pas André Ché-
hier, dont les œuvres venaient d'être publiées par H. de Latouche, en 1819, qui pouvait répondre à cette attente. Sa philosophie tout encyclopédique, son paganisme tranquille, sa plastique précision, en font un ancêtre des parnassiens plutôt que des romantiques. Et si vous cherchez
^parmi les poètes contemporains, qui trouvez-vous ? Casimir Delavigne et Déranger, qui mettent en strophes ou en couplets des articles de journaux libéraux.
Jamais poète, donc, ne parut plus à propos que Lamartine, et il devait survivre à son succès d'actualité, parce qu'il répondait moins à une mode qu'à un besoin profond et éternel de l'âme humaine, particulièrement vif à cette époque. — Deux jugements permettront d'évaluer cette
\opportunité et cette vérité. Le premier est de Mme de Lamartine mère, qui écrit, le J novembre 1828 : « Alphonse m'a envoyé des vers qu'il vient de composer et qui m'ont bien émue; il y dit précisément ce que je pense; il est ma voix; car je sens bien les belles choses, mais je suis muette quand je veux les dire, même à Dieu. J'ai, quand je médite, comme un grand foyer bien ardent dans le cœur, dont la flamme ne sort pas; mais Dieu qui m'écoute n'a pas besoin de mes paroles; je le remercie de les avoir données à mon fils. » Ainsi auraient pu parler toutes les femmes, qui accueillirent avec émotion les vers de Lamartine. — Et Cuvier, dans sa réponse au Discours de réception de Lamartine, à l'Académie française : « Lorsque, dans un de ces instants de tristesse et de découragement qui s'emparent quelquefois des âmes les plus fortes, un promeneur solitaire entend par hasard résonner de loin une voix dont les chants doux et mélodieux expriment des sentiments qui répondent aux siens, il est comme saisi d'une sympathie bienfaisante ; il sent vibrer de nouveau ces fibres que l'abattement avait détendues; et si cette voix, qui peint ses souffrances, y mêle par degrés de l'espoir et des consolations, la vie renaît en quelque sorte en lui; déjà il s'attache à l'ami inconnu qui la lui rend; déjà il voudrait le serrer dans ses bras, l'entretenir avec effusion de tout ce qu'il lui doit. Tel a été. Monsieur, l'effet que produisirent vos Premières Méditations sur un grand nombre de ces êtres sensibles que tourmente l'énigme du monde. » Jamais
LA LITTÉRATURE FRANÇAISli:
uu lyiismc lamaitinien et les raisons de son succès la Muse, au lieu dïine lyre à sînt rn ll.t i ^ " nommaii
inonderait l'âme de toute la jeunesse franraTi/ "° reste à remercier toutes les âmes tendils et n,. " ™"
es;;';:"™':,"."»" ■■^«'»^' ieC':;a,^y™î
Ajoutons que, précisément ce Ivri^mp n'^cf • - , ^é..7a;/o«.aux7/a,..o«/e., une pVSie de' viS orïa'mt' ' tme n est pas poète de profession ; il s'en est tonionr« H fendu, avec un peu de fatuité (1). Il ne chante
gence'^ESon'^'et^'deTTneté Sn"^^^ X'^'-fgâtent ses vers, aux yeux des g^m^ahiU e^d^^^^ ^ nassiens. Mais de là aussi H^nc „ P^''"
sincérité d'accent, Û:;e^"S;atr drsp!;:a7io'i''S f""? ' oublier absolument le poète oonr ciriT ? ', ^ . lapome. Delà lecture duTa^ du Vaîlot f.'r r ^ ^ du Chêne, des i:a6o«,r«/l été on S ' k comme au sortir d'un rêv^^v^c cette ' ^
vertige que donnerait un vol ;erl ndéal
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Les deux Cénacles.
EnJSp^m certain nombre déjeunes poètes fondèrent ur^==ffrr]^n]. la Mu^e française, qui devait publier des vers origi-naux et des articles de critique. A la tête de ce recueil étaient Alex. Soumet, Alex. Guiraud, Émile Deschamps, Alfred de Vigny, Victor Hugo. Parmi les collaborateurs on peut encore signaler Ancelot, Chênedollé, Jules Lefèvre, etc.. La Muse française nous paraît aujourd'hui très modérée et très éclectique. Elle dura d'ailleurs à peine deux ans. — Ce fut le premier Cénacle (4).
Après la disparition de la Muse (1824), les jeunes romantiques ^eréunirent dans le salon de Charles Nodier, à l'Arsenal, juS5ïïFTers^4834. Là on vit Hugo, Lamartine, Sainte- Beuve, Dubois, le fondateur du Globe, Alfred de Musset, etc. Le romantisme de Nodier était spirituel et large ; son salon eut une heureuse influence, en ce sens au'il n'était pas une coterie.
Le second Cénacle se forma vers iS^S^^^êmonr de Victor Hugo. Vigny, Êmile et Antony D^&eti^ps, Sainte-Beuve, le sculpteur David d'Angers, le peintre Boulanger, etc., se firent les « adorateurs » de Hugo. H y eut là plus d'enthousiasme, mais aussi moins de critique que chez Nodier. Le Cénacle de la rue Notre-Dame-des-Ghamps se dispersa d'ailleurs après 1830.
Victor Hugo (1802-1885).
Vie. — Victor-Marie Hugo est né à Besançon, en 1802, « d'un sang breton et lorrain à la fois ». Son père, le commandant Léopold-Sigisbert Hugo, était de Nancy ; sa mère, Sophie Trébuchet, était de Nantes.
Le jeune Hugo suivit son père en Italie, en Corse, à l'île d'Elbe; puis en Espagne (1811), où il resta pendant un an, avec son frère Eugène, au Collège des Nobles de Madrid. En 18 r2, retour à Paris, séjour dans la maison de la rue des Feuillantines, où les deux frères lisent un peu à tort et à travers, et où ils ont pour maîtres « un vieux prêtre, un
(1^ Voir notre Presse littéraire sous la Restauration^ p. 102 à 113, — Cf. LÉON SÉCHÉ. Le Cénacle de la Muse française, 1908.
jardin et leur mère ». En 1815, Victor est élève de la pension Cordier, d'où il suit les cours du lycée Louis-le- Grand ; il a un accessit de physique au concours général, et son père le destine à TÉcole polytechnique. Mais, en 1817, il envoie des vers à l'Académie française ; en 1819, il est lauréat des jeux lloraux, et, cette même année, il fonde, avec son frère, Abel, et en collaboration avec Soumet et Vigny, le Conservateur lilléraire, qui ne dura qu'un an il y écrit pour sa part 272 articles. Il se marie en 18î2. En 1823, il collabore à la Muse française, où il fait encore de la critique et qui est l'organe du premier cénacle.
Cependant, il réunit les pièces de vers qu'il a composées depuis 1818, et publie, en 1823, les Odes, augmentées, en 182G, des Ballades. Cromwell et sa Préface paraissent en 1827; puis, en 1829, les Orientales, Hernani en 1830, Notre- Dame de Paris en 1831. Laissons les drames, dont il sera question plus loin, pour ne citer que les recueils lyriques ou épiques. De 1831 à 1840, Hugo donne ses quatre plus beaux volumes de vers : les Feuilles d'automne, les Chants du crépuscule, les Voix intérieures, les Rayons et les Ombres. En 1841, il entre à l'Académie française.
Il avait chanté avec conviction les Bourbons; mais après les ordonnances et la révolution de Juillet, il s'était rallié à la monarchie de Louis-Philippe; celui-ci le nomma pair de France, en 1845. En 1858, Hugo est élu député àl'Assemblée Constituante. C'est l'époque où il commence les Misérables, et écrit certaines pièces des Contemplations. Au coup d'État de décembre 1851, il se met dans l'opposition, est porté sur la liste des proscrits, et exilé. De Bruxelles, il se rend à Jersey, puis à Guernesey. Il publie alors les Châtiments (1853), pamphlet contre TEmpire, les Contemplations (1856), la première série de la Légende des siècles (1859), les Misérables {iS6^), William Shakespeare, etc. Après le 4 septembre 1870, il rentre à Paris. Il écrit V Année terrible, TArt d'être grand-père, et surtout les deux dernières séries de la Légende des siècles (1877-1883). Élu député de Paris, puis sénateur inamovible, il ne cesse d'écrire ; et le Pape,laPitiésuprême, V Ane, les Quatre Vents de V esprit nent augmenter son œuvre déjà si considérable. 11 meurt le 23 mai 1885. La France lui fait des funérailles nationales.
LA t>OÉSiE LYRIQUE AU DIX-NEUVIÈME SIECLE 75Î
L'œuvre lyrique. — Les Odes et Ballades (1822-1826) compronnent les pièces de la première manière de Victor Hugo (si l'on en excepEe les essais, traductions, etc., publiés par le Conservateur et la Mase). Il faut signaler dans les Odes : la Vendée^ les Vierges de Verdun, Ouiberon^ Louis XVII, la Naissance du duc de Bordeaux, Buonaparte.^ A mon père, la Guerre d'Espagne^ les Funérailles de Louis XVIII, le Sacre de Charles X, les Deux Iles, etc., toutes pièces d'actualité. Maison y trouve aussi des morceaux d'un lyrisme plus intime; dans le livre cinquième : Au vallon de Chérizij, le Voyage, la Promenade, Pluie d'été, Rêves..., la plupart inspirés par sa fiancée et par sa jeune femme. Les Ballades nous révèlent en lui déjà la recherche du pittoresque et de l'antithèse. Si le poète des Feuilles d'automne et des Contemplations s'annonce dans les Odes, dans les Ballades ce serait plutôt celui, mais combien timide encore, de la Légende des siècles. A signaler parmi les Ballades : le Sylphe, le Géant, la Fiancée du timbalier, la Mêlée, la Fée et la Péri, et des « plaisanteries » de virtuose : la Chasse du Burgrave, le Pas d'armes du roi Jean.
Les Orientales (1829). — Un vent d'orientalisme passait sur la France depuis 1824. Toute l'Europe avait les yeux fixés sur la lutte entre la Grèce et la Turquie. Tous les poètes de l'époque étaient philhellènes. Victor Hugo saisit habilement cette actualité, et, sans avoir jamais vu FOrient, il le chante ; à l'Orient, 1 rattache l'Espagne, si fortement marquée par la civilisation arabe. Les Têtes du sérail. Canaris, Navarin, Marche turque] la Bataille perdue, VEnfanî, sont autant de morceaux qui se rapportent à la guerre gréco-turque. D'autres sont d'un orientalisme plus général : le Feu du ciel. Chanson de pirates, la Captive, Clair de lune, les Djinns, Romance mauresque. Sur l'Espagne : Grenade., et, si Ton veut, Fantômes [Hélas! que fen ai vu mourir de jeunes fdles... Une surtout, un ange, une jeune Espagnole...). Enfin, le poète aurait pu insérer partout ailleurs des pièces comme Mazeppa et Lui (sur Napoléon).
Les Feuilles d'automne (1831), les Chants du crépuscule (1835), les Voix intérieures (1837), les Rayons et les Ombres (1840). De ces quatre recueils, il faudrait citer un trop grand nombre de pièces, ce serait une table des matières. L'actualité {Sur le bal de r Hôtel de Ville, A Vhom.me qui a livré une femme, etc.), le « bonapartisme poétique » (Napoléon II, A la Colonne, A l'Arc de Triomphe, etc.), la vie intime du poète et sa famille (A des oiseaux envolés, A Eugène vicomte H.- Ce qui se passait aux Feuillantines vers 1813, Tristesse d' Olympia), enfin la nature, forêt ou mer, — il n'est guère de thème lyrique que Victor Hugo n'ait louché, dans celle période de dix ans» pendant laquelle il 'icrit
^.ncore presque tous ses drames, des romans, etc. C'est là qu'il faut le chercher dans la plénitude et la perfectioL de son génie, sans qu'il atteigne encore au lyrisme peut-être plus grandiose, mais plus démesuré, des Conlemplations.
Les Châtiments parurent d abord à Bruxelles, puis à Jersey en 1853. L'édition définitive et complète ne fut publiée qu'en 1870. C'est une satire lyrique en sept livres, un peu fatigante dans feon ensemTjle, ét que l'abus des personnalités gâtera de plus en plus. Mais le poète y atteint fréquemment à un degré de force et d'éloquence que rien n'égale dans notre littérature. A signaler, parmi les plus belles pièces : A un martyr, A Vobéissance passive (et en particulier quatre strophes sur lesdrapeaux) ; Sacer esto,Ie Manteau impérial, l Expiation {qui contient le récit poétique de Waterloo, à comparer avec la narration de la même bataille dans les Misérables). Sonnez, sonnez toujours, clairons de la pensée, Uliima Verba (...Et, s'il n'en reste qu'un, je serai celui-là).
Les Contemplations (1856) se composent de deux parties: Au- Ire fois, Aujourd'hui. « Un abîme les sépare, le tombeau », dit le poète dans sa préface. Ce tombeau est celui où reposent, à Villequier, près de Caudebec, sa fille Léopoldine et son gendre Ch. Vacquerie, morts tous deux d'un accident en Seine. On peut donner la préférence, dans ce trop gros recueil, au livre intitulé Pauca meœ (le livre IV), dans lequel Hugo chante l'enfance et la mort de sa fille. Le chef-d'œuvre est la pièce intitulée : A Villequier^ où la profondeur et la sincérité de l'inspiration s'unissent à la plus solide facture. Il faut y joindre la pièce finale : A celle qui est restée en France. On peut encore retenir : livre 1 : Réponse à un acte daccusation (déclaration d'un romantisme révolutionnaire); livre III : le Revenant, Aux arbres (Arbres de la forêt, vous connaissez mon âme...). Un grand nombre de morceaux des premiers livres sont des vers d'amour d'assez mauvais goût ; il semble que Hugo, dans le désœuvrement de son exil, ait voulu publier des fragments, des ébauches, qu'il avait écartés de ses quatre grands recueils lyriques, à l'époque de sa maturité puissante. Quant au livre VI, intitulé : Au bord de V Infini, il se compose de morceaux apocalyptiques] quelques-uns, par leur obscurité laborieuse, justifient le ïiiot cruel et charmant de Veuillot : « C'est Jocrisse à Pathmos. » Mais d'autres, tels que les Mages, Ce que dit la Bouche Nombre, sont d'un lyrisme qui échappe, par sa puissance, à toute définition.
La Légende des siècles. — Ce recueil, qui forme aujourd'hui quatre tomes dans l'œuvre complète, parut, nous l'avons dit, en trois fois, 1859, 1877, 1883. Le sous-titre de la première série était significalif : Peliti's Epopées. Voici comment le poète conce-
vait son plan : « Exprimer l'humanité dans une espèce d'œuvre cyclique, la peindre successivement et simultanément sous tous ses aspects, histoire, fable, philosophie, religion, science, lesquels se résument en un seul et immense mouvement vers la lumière... Ces poèmes se passent l'un à l'autre le flambeau de la tradition humaine, quasi cursores. C'est ce flambeau, dont la flamme est le vrai, qui fait l'unité de ce livre... L'épanouissement ? du genre humain de siècle en siècle, l'homme montant des ténèbres à l'idéal... Féclosion lente et suprême de la liberté... voilà ce que sera, terminé, ce poème dans son ensemble (1)...» Et dans la pièce qui sert d'introduction, la Vision doà est sorti ce livre, le poète croit voir le mur des siècles... « C'est l'épopée humaine, âpre, immense, écroulée. >» — Il y a deux choses à considérer dans la Légende des siècles : les Petites Épopées, prises en elles-mêmes; elXesprit du poème, la théoriè^iljLi-. pmgjiès, iMéiini dLL.gMre humaijî^^ la Terre
et le Sacre de la femme, jusqu'à la Irr^nipette du Jugement. On peut dire que tout ce qui est récit historique ou légendaire, œuvre de reconstitution du passé biblique, du moyen âge, du seizième siècle, des temps modernes, est, sauf quelques longueurs et quelques singulières fautes de goût, d'une beauté tout à fait originale. Au contraire, les pièces à thèse, philosophiques, religieuses, politiques, utopiques, sont pénibles, confuses, souvent d'une oJjscurité qui va jusqu'au galimatias, — Les perles de ce trop vaste écrin sont: la Conscience, Booz endormi, le Romancero du Cid, le Mariage de Roland, Aymerilloî, le ^ Petit Roi de Galice, Eviradnus, le Travail des captifs, l Aigle du casque^ la Rose de Vinfante, le Retour de Vempereur, Après la bataille, le Cimetière d'Eylau, les Pauvres Gens. Voilà, peut-être, à quoi se réduiront un jour ces « petites épopées » ; et, dégagées de tout le fatras qui les alourdit, elles seront une des merveilles de la poésie épi^Ai^-^ dix-neuvième siècle.
^^l&m^G le e ■-atfffe s recueils : l'Année terrible, l'Art d'être grandpère, les Chansons des rues et des bois, etc., il y aura encore beaucoup à glaner. Mais on peut affirmer que rien n'y révèle de nouvelles beautés. Avec la Légende des siècles, Victor Llugo a vraiment atteint aux limites extrêmes de ses qualités et de ses défauts.
Le lyrisme de Victor Hugo. — Si Ton veut essayer de définir le lyrisme de Victor Hugo, pour l'opposer à celui de Lamartine, il faut constater avant tout ceci : Lamartine représente en perfection une des formes dn lyrisme
(1) Légende des siècles, préface de la première série (1859). Voir le jugement de T. Gautier dans son Rapport sur le Progrès de la Poésie ^ran* çaise depuis 1830 (18G7).
LA LITTERATURE FRANÇAîâÊ
moderne, Texprcssion spontanée des sentiments intimes, en particulier de l'amour, de la mélancolie et de lespérance; il y mêle le sentiment de la nature. Victor Hugo est nioins spontané, moins intime, majsj^Jlus yariY^ Il s'est défini lui-mèmc une « àme de cristal » et un «ITc ho sonore». C'est dire qu'il a rellété, répercuté, multiplié, « orchestré »
touslesthèmeslyriques.D abord, ilachantésuccessivement toutes les impressions du siècle où il a vécu, depuis la J^aissance du duc de Bordeaux jusqu'à r Année terrible; c'est comme l'âme poétique du dix-neuvième siècle qui revit dans ses vers. Puis, tous les sentiments ordinaires et normaux: l'amour légitime, la famille, les enfants, la patrie. Il y a ajouté le tourment philosophique, l'évolution religieuse, l'énigme de la mort et de l'inconnu, la foi dans un avenir de liberté et de progrès. Bref, il est comme l'encyclopédie lyrique de son temps. Voilà pour le fond.
Pour la forme, Victor Hugo n'a pas, comme Lamartine, donné d'un premier jet ses plus beaux chefs-d'œuvre. Son génie s'est dégagé lentement, et il y entre autant de volonté que d'inspiration. H se yerîecjÀQnjae^^ jour en jour dans son mélier. SemblaElé a un artiste q^ûi devient peu à peîT maître lae son pinceau et de sa palette, et qui a le souci d'enrichir et de renouveler sa manière, Hugo, d'année en année, est de plus en plus un voyant et un peintre. Voyant, il l'est par la structure même de son œil, qui lui fait distinguer, jusque dans les choses banales, des contours, des profondeurs, des nuances. Son imagination s'empare de ce que son œil lui a révélé; elle le précise, le met au point, et le revêt, pour le peindre, de figures splendides. Par ces figures, elle donne au réel la profondeur et le mystère de la vision, elle donne au rêve et à l'abstrait la solidité et Téclat du réel. Souvent aussi, cette imagination grossit, enfle, et dénature les choses, au point de fatiguer et de rebuter le lecteur (1).
(1) Un exercice très utile pour saisir les procédés de Victor Hugo consiste à ramener à Vabsîraction, à Vidée générale ou à Vanecdole telle de ses pièces [Napoléon II, Tristesse d'Olympia, les Pauvres Gens, etc.) et d'étudier ensuite au moyen de quelles iwMges, de quels procédés, Victor Hugo adonné la vie poétique à ces faits ou à ces sentiments.
Si Ton cherche à caractériser l'écrivain et le versificateur chez Hugo, le mot auquel on finit par s'arrêter est celui de virîiiose, sans y attacher un sens défavorable. Il êstTniptrs^ -silile d^ posséder plus à fond les ressources et les secrets d'une langue et d'une métrique. Sa grammaire est impeccable ; son vocabulair^^estcTi^^ étonnante richesse; il a tiré de ralexanïïrlnT'sâîrsT^ ressources infinies ; il a usé de tous les rythmes et de toutes les strophes en grand musicien. Il n^a manquéque de sobriété^ et^de mesure. Voilà pourquoi la posténTJTémnneiféssâff mMrTiTrTrKoîx"dans cette œuvre géniale et immense (1).
Alfred de Vigny (1797-1863).
Vie et œuvres. — Le comte Alfred de Vigny (dont nous parlons ailleurs comme dramaturge et comme romancier) (2) occuj3£jLiaa place à part dans la poésie romantique^— Élevé par une mère charmante, aussi distinguée par le cœur que .par l'esprit, il se sentit d'abord porté vers la carrière militaire, où s'étaient illustrés son père et ses aïeux. Entré dans l'armée au moment où l'épopée impériale était close, il ne pouvait avoir, comme officier, que des déceptions. En 1823, cependant, il partit pour la guerre d'Espagne ; mais son régiment, laissé en observation à la frontière, ne prit part à aucun combat. Il ne rapporta de cette expédition que les vers du Cor, sur la mort de Roland. Aussi démissionna-t-il, en 1827, pour se retirer dan^sa << »•
Depuis 1820, il s'était mêlé au mouvement romantique ; il avait collaboré au Conservateur lilléraire de Victor Hugo. En 1822, il publie son premier recueil. En 1826, il en donne une édition augmentée, sous le titre de Poèmes antiques et modernes. Cet ouvrage comprend trois'~"paH1j^STTrTe Livre musique, composé de Moïse, Éloa, le Déluge, Dans Moïse, Vigny exprimait la théorie de la fatalité qui s'attache au poète (voir, au chapitre du Drame, Chatterton). — Eloa, ou la sœur des anges, mystère, est un court poème en
(1) Sur Victor Hugo dramaturge cf. p. 773; sur Victor Hugo romancier, cf. p. 873. ^
(2) Gf. p. 780 et 872,
'^♦^^^ LA LITTÉRATURE FRANÇAI5?F
trois chants. Un ange, né d'une larme du Christ Éloa aifTje par pitié Satan, et est entraîné par lui dans l'abîme'
I oesie sereine et hautaine, mais froide. II. Le Livre antique se subdivise en Antiquité biblique et Antiquité homérique Pour nous qui connaissons la Légende des siècles et les Poèmes antiques de Leconte de Liste, il nous semble que ces poèmes (/a F^^^^^ Jephté, la Dryade, eic.) sont bien abstraits. III. Le Livre moderne. Là se trouvent L Cor et la Frégate la Sérieuse. - Vigny, après cette publication, se tourna tout entier vers le roman et vers le théâtre.
II ne donna plus, comme poèmes, que le Mont des Oliviers ^Ua Maison du berger (insérés dans \d. Revue des Deux- Mondes). Après sa mort seulement parut le livre intitulé les Destinées et qui comprend, avec les deux pièces que nous venons de nommer, ses plus beaux poèmes : la Colère de bamson, laMort du loup, la Bouteille à la mer, VEsprit pur- La philosophie de Vigny. — Vigny est surtout un pen-
^ÊMiuJJe la, une production réduite, qui'sïïppose de longues méditations; de là, aussi, dans l'expression, moins de facilité que Lamartine, moins de virtuosité que Victor Hugo. ^?.tte j3inioso£h^ un pessimisme hautain, qui mène^'le poète non pas au JeséspWon-^-lïï-^^^ ^ à la pitié. Le point de départ de ce pessimisme esITiso^ lement douloureux et humiliant, dans lequel se sent l'homme supérieur ; l'humanité, dont pourtant il est le guide, ne le comprend pas et ne Faime pas (Moïse), Or, ce n'est pas l'amour qui le consolera : l'amour n'est que trahison {la Colère de Samson). Ce n'est pas non plus la Nature, si accueillante pour Lamartine; la Nature n'est pas une mère, mais une tombe {la Maison du berger). Au moins, rhomme peut-il tourner les yeux vers le ciel ? A ses angoisses la Divinité donne-t-elle une solution ? Non, Dieu est indifférent, et l'homme ne « répondra plus que par un froid silence, Au silence éternel de la Divinité » {le Mont des Oliviers). QueThomme donc se renferme dans un stoïcisme farouche. Comme le loup acculé par les chasseurs, qu:jl.«..jnei^^ » (la^^lïôrfiririMpK Cepen-
dant il peut trouver unFïïTversion à son malheur dans la pitié et dans l'amour pour ses semblables ; il peut « aimer
la majesté des souffrances humaines » {la Maison du berger) ; il peut lutter avec la nature et en triompher {la Sauvage); il peut surtout préparer le progrès pour l'humanité future : qu il travaille à son œuvre, sans en attendre la récompense actuelle ou le résultat* immédiat ; si cette œuvre est vraiment grande, quelque jour elle sera comprise et féconde (la Bouteille à la mer).
Il y a de la beauté dans ce pessimisme, et Vigny a su présenter ses idées dans «des symboles » bien choisis, saisissants par leur simplicité etparleurpuissance. Mais enfin, c'est un système, et rien n'est moins favorable à rinspLra^^ timHymqiie, laquelle sort des contradictions psychologique^ et morales du cœur. Et cette indifférence superbe à l'égard de la nature prive les sujets de décor, de profondeur, et de ce que les paysagistes et les peintres en général appellent de Vair. Voilà pourquoi Vigny fait plutôt des bas-reliefs que des statues, et des dessins que des tableaux. Il lui arrive parfois de formuler, en des vers d'une idéale beauté, les colères ou la résignation de son orgueil; Za Ma/son du berger, la Mort du loup et le Mont des Oliviers contiennent quelques-uns des vers les plus parfaits de notre langue.
Alfred de Musset (1810-1857).
Vie et œuvres. — Né et mort à Paris, Alfred de Musset appartenait aune famille qui s'était déjà distinguée dans les lettres, et qui comptait parmi ses ancêtres la Cassandre de Ronsard. Tout jeune, il fréquenta le Cénacle de l'Arsenal, où il fut accueilli comme une sorte d'enfant terrible du romantisme. Sans le vouloir peut-être, il en parodia spirituellement les excès dans ses premiers vers : Contes d'Espagne et d'Italie (1830). Vint ensuite le Spectacle dans un (1832), comprenant /a Coupe et les Lèvres, A quoi rêvent les jeunes filles, Namouna. — Tous les vers écr^its de 4829 à 1835 formèrent le recueil des Premières Poésies,
A partir de 1835, Musset publie dans la Revue des Deux Mondes ses plus beaux morceaux: V OJkJU-^LMxdihm^^ les Nuits, la Lettre à Lamartine, V Espoir en Dieu, etc., qui formenTle recueil des Poésies /2oaye//e5 (1836-1852). Il donnait en même temps des nouvelles, des comédies, un roman
autobiographique: la Confession d'un enfnnf rin ;
cise, mais qui contient des morceaux éloqueMs qSoiaut un peu gâtés par l'abus de la rhétoriaue • les /v!;,/^.
S^eTr/atfnt:?'^^^^^- ^^lles sontTi
jy^iide mai: Une passion trahie laisse au cœur du uoète^ la plus cruelle blessure ; la Muse, avec quil" diaiCe I invite a reprendre sa lyre; il ne veut plul chanter f-es^ en vain que la Muse énumère tous les thèmes surles'auek pourrait s'exercer son inspiration ; il refuse toujours A 0!
iZ'r "Êfî Lef2,rr"^ rené Si grands çlZ%i'Zl uuuicur... i^t. Les plus desespérés sont les chnnf^ jL ^i
beaux. Elle lui rappelle la légende du pé fcan qTse raïne' e cœurpournourrir ses petits avec son sang Mais le noi^^ terrnine par un dernier refus ; sa douleur est'irop rSe Nuit d octobre: Le poète semble consolé; il accS'^ Muse avec joie, et il est tout prêt à lui raconter iS.v de cet amour d'hier, dont il se croit guéri Mafs ; S?l au^souvenir de cette trahison ; il éclale e"* J^^^gTs' dS-- apprend fe pr^ de à
douleur : L'homme est un apprenti, la douleur est .o.î LIL Et nul ne se connaît tant qu'il n'a pas souffert Le Voèt^ se ca me par degrés, et part avec la Muse pour chanter le réveil de la nature. Cette IVuil d'octobre est un véri drame, chef-d'œuvre de composition et d psych^ÏÏ ^ La Lettre a Lamartine {i 836) est une magnifique orofesïinn nlS^' f P^'-'t^'^I'ste- Elle se complète par l'^p^ TBieu
S M - les Slances à la Malibran
(1836) Musset pleure la mort d'une grande artiste m.;
mS;^ P'"'' - 1- Scie^x bad?nage
intitule Sur trois marches de marbre rose (1840) il est étonf
'Sfp^rîlSof - Citons ^^ncSe^'r;
Musset n>sL.au;àdemi romantique. Sans doute, il a
écrit les Contes d'Espagne et d'Italie, les Marrons du feu, etc., mais son romantisme est d'un espiègle plein de talent, qui s'amuse à ramasser l'instrument d autrui, et à en jouer pour mystifier le public. Peut-être, d'ailleurs, Musset se laissait-il prendre à son propre jeu ; peut-être la Ballade à la lune, la Coupe et les Lèvres, Rolla, lui paraissaient-ils des chefs-d'œuvre, quand une crise terrible vint le secouer. Alors, adieu la couleur locale, le pastiche, l'amour de mélodrame, la déclamation. « Ah ! frappe-toile cœur, c'est là qu'est le génie ! » Musset ne pense plus qu'à chanter son désespoir, ses douleurs, ses souvenirs. Il est devenu le plus grand poète de l'amour sincère et trompé. La'^crise passée, il est ^plus romantique du tout, pas même comme Lamartine, *dont il se rapprochait dans les Nuits, l'Espoir en Dieu et le Souvenir. Il dexiau-Umi pocle presque classique, avant tout spirituel, d'une sensibilité discrète^: uji liéritier de La Fontaine et de Marivaux. Il écrit sur le romantisme les ironiques et cruelles lettres de Dupuis et Colonel. Les critiques classiques, comme Nisard, le tirent à eux; et il est possible qu'un jour on le classe à part, comme un poète tout à fait indépendant.
Les poètes secondaires. — On peut encore citer quelques poètes lyriques de cette période (1815-1850) : — Casimir Delavigne (1793-1843). Nous signalons ailleurs ses drames et ses comédies (1). Poète lyrique, il acquit une grande réputation par ses Messéniennes (1815-18i5), odes politiques inspirées par des actuaUtés [Waterloo, la Dévastation du Musée) ou par l'histoire (Jeanne d'Arc). Cette poésie, toujours sincère et généreuse, nous paraît aujourd'hui manquer d'envolée et de stgle. Mais les contemporains plaçaient C. Delavigne à côté de Lamartine. — Béranger (1780- 1857) dut à des chansons la popularité et la gloire. Libéral sous la Restauration, il chantâtes soldats de l'Empire avec émotion et persilla le pouvoir avec esprit. Ses chansons, qui paraissaient dans les journaux, et couraient les salons et les cafés, formèrent successivement trois recueils, en 1815, 18M et en 1833. Bien qu'elles aient beaucoup perdu, puisque Yallusion en faisait prescme tout le prix, quelques-
(1) Cf. p. 783.
unes survivent à leur succès d'actualité : la Sainte-Alliance, le Vieux drapeau, la Bonne vieille, les Hirondelles, le Vieux sergent, etc. — Émile Deschamps (1791-1871) a réuni ses principales poésies dans ses Études françaises et étrangères (iS'iS), doivt Ja préface est un excellent document pour riiistoire critique du romantisme (1).