‹ Histoire de la littérature française (volume 2)Chapitre 5 sur 281 · PREMIERS TEXTES · texte numérisé non relu

PREMIERS TEXTES

Origines et formation.

Le celtique. — Sur la plus grande partie du territoire occupé par les Gaulois, et qui correspond à peu près à la France actuelle, on parlait différents dialectes celtiques. Ces dialectes ne sont représentés aujourd'hui que par le breton elle ^ae/rgue (idiome dupaysde Galles), qui en sont dérivés. Le gaulois proprement dit, tel qu'il était parlé au moment de la conquête romaine, ne peut être reconstitué : quelques inscriptions, quelques noms géographiques [Eure, Isère, Durance, Brives, Condé, Verdun, Rouen, etc.) quelques mots ( arpent, alouette, banne, bec, lieue, marne, -ac, etc), ne permettent guère de se figurer l'ensemble du vocabulaire gaulois, ni Vesprit de sa syntaxe. Un fait est certain, c'est que la langue française n'est pas sortie de la langue gauloise, mais du latin.

La conquête romaine. — Au second siècle avant J.-C, les Romains, déjà maîtres de TEspagne, s'emparèrent de toute la région méridionale de la Gaule appelée aujourd'hui Provence (provincia romana). La culture latine

fleurit à Marseille, à Aix, à Nîmes, à Narbonne, et remonta jusqu'à Lyon. La forte organisation coloniale des Romains, la création d'écoles, les privilèges qu'ils accordaient à ceux qui parlaient leur langue, la nécessité pour les vaincus de s'en servir dans tous les actes publics, amenèrent promptement la prédominance du latin. Après les conquêtes de César, les mêmes influences s'exercèrent sur toute l'étendue de la Gaule.

Si le gaulois eût été fixé par des monuments littéraires, cette pénétration du latin n'aurait été ni si prompte ni si décisive. Mais il se fait entre les langues, comme entre les êtres animés et entre les cellules d'un organisme, une sélection naturelle ; et le latin devait l'emporter sur le gaulois, comme six siècles plus tard il devait résister aux langues germaniques. Il a donc été moins imposé par les vainqueurs, que victorieux par lui-même, puisque les conquérants germains Font à leur tour subi.

Latin classique et latin populaire. — Le latin se propagea en Gaule sous deux formes. Dans les écoles, dans la société lettrée et administrative, ce fut le latin de Cicéron et de César qui fut appris et parlé ; mais dans les classes moyennes et dans le peuple, ce fut celui de la conversation courante et des soldats. A Rome même, il y avait des différences profondes entre ces deux sortes de latin, — surtout en ce qui concerne la prononciation et là si^ntaxe. Les mots latins, tels que nous les trouvons écrits dans les textes classiques, étaient abrégés ou modifiés par la prononciation courante. Les classiques eux-mêmes admettent à côté de formes comme sœculum, vinculuni.., des formes abrégées, sœclum, vinclum...

La syllabe accentuée prédominait ; les syllabes atones étaient atténuée^ et tendaient à disparaître. Dans la syntaxe, le latin parlé usait, beaucoup plus que le latin littéraire, des prépositions ; celles--ci se substituaient aux désinences casuelles pour marquer certains rapports. Pour les verbes, on faisait un plus fréquent emploi des auxiliaires.

formation populaire. — Ce latin de la conversation et du peuple est celui qui se répandit le plus vite et le plus lom en Gaule. Les Gaulois des hautes classes apprenaient dans

INTRODUCTION

les écoles le latin des classiques, et essayaient do .^ leprod^ire dans leurs écrits et dans leurs discours ; mais c e ait no n eux une langue artificielle el; morte. L'autre lat.n, fou ouï. V vant, et en évolution continuelle même sur le Sitoirede l'Italie, fut parlé entre Roraams etGauloi^s Ceux-ci essayaient de reproduire par la prononciation les , moti qu'ls entendaient, et dont ils n'entendaient distinc- ' temen qu'une partie. Cette reproduction fut spontanée, directe • elle se faisait suivant des lois inconscientes, mais fixes aùe les grammairiens ont reconstituées après coup, comme les savants constatent celles de l'évolution des espèces animales ou celles des phénomènes physiques Et de cèlent travail sortit peu à peu lai«aâ£irsm?f «^ont les nremiers textes apparaissent au huitième siècle. ^

Js évasions barbares du cinquième siècle ont pour effet de ruiner l'administration et les écoles romaines;. Et le latin populaire, déjà en voie de formation romane se substîîue définitivement au latin littéraire, même dans les actes publies et dans l'Église.

Lois essentielles de la langue romane. — Les mots latins, reîrodt^ts par des Gaulois qui ne les connaissaient P^ sous leur forme écrite, avaient pour noyau la syllabe ac cenLÏÏ I a règle essentielle dans le passage du mot attn S^rtonie romane est donc la persistance de la syllabe acfenZe. - Quand une voyelle brève précède immédiatement la syllabe accentuée, cette voyelle tombe : Malem Znne cllrlé ■ et il est certain que les Romains prononcaTnî tSl clarlàtem. Quand une voyelle longue précède ?mmM Sèment la syllabe accentuée, -fte voyelle est conservée en roman : perégrinum donne pèlerin. - Dans tout raot latin où l'accent occupe la troisième place, comme Tans S/Sfem, la première syllabe PO^te un accent se

condaire qui la préserve : elle ^«^'"^^"^«""f l ^^^^il^J exemples : èonifâfem, bonté; liberàre, livrer. - La voyelle

ni T -68082001 l'italien, le roumain -sont également des lan- PS romanes Le atin populaire a donné sur chaque sol dans les condrons particuL^es de climat f .^e -ce "nç t^^^^ romane distincte de sa voisine : c'est la loi de l adaptation au

milieu.

qui suit la syllabe accentuée disparaît ou s'atténue en e muet : qu'elle soit finale comme dans : mortàlem, mortel ; résam, rose ; ou qu'elle soit dans l'intérieur du mot, comme dans : tàbuhim, table ; môbilem, meuble. — Enfin, la consonne médiane, celle qui sépare deux voyelles dont la seconde porte Taccent tonique, disparaît ou se modifie : dotàre, douer ; secûrum, sûr ; delicàtum, délié ; debére, devoir.

Déclinaison. — Les substantifs et adjectifs latins se déclinaieni (cf. langue allemande); ils avaient six cas : nominatif, vocatif, génitif, datif, accusatif, ablatif. En roman deux de ces cas seulement sont conservés : le nominatif, {cas sujet) et Faccusatif {cas régime). Le cas sujet du singulier et le cas régime du pluriel sont marqués par un s; le cas régime du singulier et le cas sujet du pluriel n'ont pas s. Exemple :

Singulier : cas sujet : murs (murus).

cas régime : mur (mnrnm).

Pluriel : cas sujet : mur (mûri).

cas régime : murs [muros).

On voit que Vs du roman correspond à un 5 du latin Ainsi jusqu'au quatorzième siècle, le français distinguai la fonction du mot dans la phrase d'après son cas, et pouvait se permettre des inversions aujourd'hui impossibles. Cette phrase : Le roi tua le lion prendrait le sens contraire si nous écrivions : le lion tua le roi. Au moyen âge, on peut écrire sans changer le sens : // [le) reis tua lo {le) lion, soit : lo {le) lion tua li {le) reis, phrase où les désinences casuelles, et non plus la place, indiquent le sujet et le régime.

Les cas disparurent de la langue française vers le commencement du quatorzième siècle ; on conserva seulement la forme du cas régime pour toutes les fonctions, sujet ou complément. Voilà pourquoi, à pjartir de ce moment, Vs est devenu la marque du pluriel, puisque le cas régime du singulier n'avait pas d's, et que le cas régime du pluriel avait un s.

Formation savante. Doublets. — A partir du douzième siècle, certains mots de formation savante apparaissent à

INTRODUCTION XIII

Côté des mots d'origine populaire. Les clercs, ceux qui lisent et écrivent le latin, introduisent dans le vocabulaire français des mots calqués syllabe par syllabe sur des mots latins, et dont la désinence seule est française. Ainsi, sur le latin sollicitare, ils îovmeni solliciter. Le plus souvent, le mot latin ainsi calqué avait déjà donne un mot de formation populaire; il en résulte que deux mots français sont ainsi tirés du même type latin ; ce sont des doublets. Les exemples en sont bien connus ; amsi : grar^ cilem àonxiQ grêle et gracile-, fragilem, frêle et fragile; aduocatus, avoué et avocat ; legalem, loyal et légal, etc.. Il y a toujours une différence de sens très appréciable entre les doublets; ce qui nous instruit sur le sens également différent qu'un mot latin avait dans le langage usuel et dans les textes littéraires ou officiels.

Subdivisions du Roman. Langue d'oc et langue d'oïL Dialectes. — Sur l'immense territoire gaulois, selon les races et le milieu, le roman prit des formes variées. 11 se subdivisa, d'abord, en deux grands dialectes, la langue d'oc et la langue d'oïl, ainsi désignés par le mot qui, dans chacun d'eux, signifiait oui {hoc et hoc illi). La langue d'oc se parlait dans la région méridionale, la langue d oïl, dans la région septentrionale ; une ligne qui irait de La Rochelle à Grenoble, en passant par Limoges, Clermont- Ferrand, Lyon, établirait approximativement la séparation des deux langues. Bien entendu, cette séparation est toute conventionnelle : c'est par les nuances intermédiaires de nombreux dialectes locaux que l'on passait de la langue d'oc à la langue d'oïl.

Chacune de ces deux langues se subdivisait elle-même . en dialectes : dans le domaine d'oc, on a le provençal, le languedocien, le dauphinois, Vauvergnat, le limousin; — dans le domaine d'oïl, le picard, le bourguignon, le normand, le poitevin, — et surtout le dialecte de Vlle-de- France. Presque tous ces dialectes sont représentés au moyen âge par des œuvres littéraires. Mais, à partir du quinzième siècle, et surtout du seizième, le dialecte de rile-de-France prend le pas sur tous les autres, et devient la langue centrale et prépondérante. Ce n'est pas qu'il

LA TITTÉRATURE FRANÇAISE

ait eu, en soi, des mérites supérieurs à ceux du picard ou du /zomand ; mais sa situation poZ/Z/^we de dialecte parlé dans la capitale et à la cour lui donne plus rapidement qu'aux autres un ensemble de qualités : précision, finesse, élégance, clarté, que les autres dialectes perdent au contraire de plus en plus. Si bien qu'à partir du dixseptième siècle, cessant d'être écrits, et n'étant plus parlés que par les classes les moins cultivées, le normand, le picard, le limousin, etc.. tombent au rang de patois.

Premiers monuments.

Les Glossaires. — Dès le huitième siècle, la langue latine écrite n'était plus accessible à ceux qui parlaient roman. Aussi composait-on de petits dictionnaires ou glossaires, à l'usage de ceux qui voulaient lire des textes latins. Il nous reste le Glossaire de Reichenau (ainsi nomme de Fabbaye où il lut découvert) et qui appartient à la hn du huitième siècle. On y trouve des mots latins de la Vulgâte (traduction latine de la Bible par saint Jérôme), en regard desquels est le mot roman correspondant. L est un document très curieux pour la connaissance des origines de notre langue. Un autre glossaire, celui de Cassel, contient des mots allemands (tudesques) avec leur équivalent roman.

Les Serments de Strasbourg. - Au mois de mars 84^2 Charles le Chauve et Louis le Germanique s allièrent contre leur frère Lothaire ; et leurs soldats prononcèrent un serment solennel. Ceux de Charles se servirent de la langue tudesque pour être entendus des Germains ; ceux de Louis, réciproquement de la langue romane. Le texte ide ces serments, premier monument officiel des doxix (langues, nous a été conservé par l'historien Nithard, coni seiller intime de Charles le Chauve.

Voici le texte roman , et sa traduction en français moderne :

INTRODUCTION

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