‹ Histoire de la littérature française (volume 2)Chapitre 66 sur 281 · I. — Le manifeste de la Pléiade (li · texte numérisé non relu

I. — Le manifeste de la Pléiade (li

La Défense et l'Illustration de la langue française, de J. du Bellay, se compose, comme l'indique son titre, de deux parties : défense, illustration. L'auteur défend la langue française contre ceux qui la jugent incapable de rivaliser avec les langues anciennes ; il rappelle que les Latins, eux aussi, ont d'abord méprisé leur idiome national, auquel le grec leur paraissait supérieur ; c'est en réagissant contre ce préjugé, qu'un Cicéron est parvenu à créer le latin littéraire, et à exprimer dans cette langue toutes les idées Ainsi, qu'on ne l'oublie pas, le premier article de ce programme, c'est la réhabilitalion de la langue française. Étaitce une tentative nécessaire ? et le français n'avait-il pas produit déjà une foule de bons et solides ouvrages ? Mais du Bellay ne songe évidemment qu'à la poésie de son temps, et en particulier à celle des successeurs de Marot : « Voilà, se dit-il, le seul usage qu'on fasse du français! On le réserve aux petits genres frivoles, ballades, rondeaux, et autres épiceries... S'agit-il d'exprimer de grandes idées, on use du latin. » Notre langue, en effet, continue-t-il, est pauvre; mais nous pouvons l'enrichir, l'ennoblir, rr7/w5îrer : a) par la traduction ; b) par Vimiîalion ; c) par le travail, d) par l'introduction des grands genres anciens dans notre littérature. Tel est en quelques lignes le résumé d'un ouvrage de jeunesse, plein d'enthousiasme plutôt que de

Des Guaxges.

— Littérature,

critique, et où il ne faut chercher ni plan suivi, ni logique absolue.

Et maintenant, en complétant les i3ées du manifeste, par celles que Ronsard et du Bellay lui-même y ont ajoutées plus tard{i), nous pouvons faire un exposé méthodique et complet de la réforme poétique :

l*' La Pléiade impose au poète Tusage de la pure langue française. Ronsard, sur ce point, est aussi explicite que du Bellay : il dit (préface de la Franciade) : « Use de mots purement français » ; et 4'Aubigné, dans la préface de ses Tragiques, rappelle ces paroles de Ronsard: «... Je vous recommande par testament que vous ne laissiez point perdre ces vieux termes, que vous les employiez et défendiez hardiment contre des marauds qui ne tiennent pas élégant ce qui n'est pas écorché du latin et de l'italien.., »

2^ Mais la langue française (entendez celle de la poésie) a besoin d'être enrichie et fortifiée ; car il faut que la poésie ait une langue" distincte de^ la prose. Et voici les procédés dont la Pléiade prescrit et pratique l'usage : a) « Je te conseille, dit Ronsard (préface de la Franciade), d'user indifféremment de tous les dialectes » ; et « Je f adverti de ne faire conscience de remettre en usage les antiques vocables. » Ainsi, loin de se borner au français de Paris, au français de la cour, on puisera dans le picard, le gascon, le poitevin, le normand, le wallon même, etc., et Ton reprendra des mots archaïques au vieux français. MMherbe devait être en contradiction absolue avec Ronsa \1, et recommander le pur français de l'Ile-de-France ; La Fontaine, Fénelon et La Bruyère essaieront plus tard, mais en vain, de réclamer en faveur des vieux mots;

b) « Tu pratiqueras bien souvent, dit Ronsard dans son Abrégé d'art poétique, les artisans de tous mesiiers, comme de Marine, Vénerie, Fauconnerie, et principalement les artisans de fer. Orfèvres, Fondeurs, Mareschaux, Minerailliers; et de là tireras maintes belles et vives comparaisons avecques les noms propres des mestiers pour

(1) Ronsard, dans son Abrégé d'art poétique (1565) et les deux préfaces de la Franciade (1572-1574) ; du Bellay, dans la préface de rOlive (1551).

LA PLÉIADE

enrichir ton œuvre et le rendre plus agréable et plus parfait... », ;

c) « Je te veulx^bien encourager de prendre la sage hardiesse d'inuenîer des vocables nouveaux, pourvu qu'ils soient moulez et façonnez sur un patron desjà receu du peuple » (Préface de la Franciade). Il faut distinguer ici les mois composés, avec deux éléments français (un verbe et un substantif complément direct, deux adjectifs ou substantifs juxtaposés, un adjectif ou participe précédé d'un adverbe). Voici les trois types: donne-blé, doux-amer^ mal-rassis ;

d) Les verbes ou les adjectifs formés par provignementy en ajoutant une désinence à un substantif: blond y blondoyer; source, sourcer ; argent, argenieux ; marbre, marbrin ; songe, songeard ;

e) Les diminutifs d'adjectifs ou de substantifs: âmeleîle (âme), douceleile (douce), verdelet (vert), etc. ;

f) Les mots tirés du grec, surtout des épiihèies ( Lénéan, Cronien), et des substantifs (idole, sympathie, etc.), et du latin (blandice, perennel). — En ce qui concerne Ronsard et son vocabulaire propre, on peut constater qu'il a été fort discret dans l'emploi de ces moyens. On compte, en effet, chez lui, une douzaine de mots calqués sur le grec, dix sur le latin, une trentaine de mots repris au vieux français, sept empruntés aux dialectes, une trentaine aux métiers, même nombre de verbes tirés par provignement de substantifs, un peu plus de soixante adjectifs du même genre ; quant aux mots composés d'éléments français, il y en a une centaine (1).

S*" Pour la syntaxe, on la rendra poétique par les moyens suivants : a) V inversion, k l'imitation des langues anciennes. Le vieux français, langue à deux cas, avait pu largement et utilement employer l'inversion. Chez Ronsard, elle devient souvent forcée et obscure ; b) les infinitifs substantivés, encore à la manière grecque (le chanter, le vivre,..) ; c) les adjectifs substantivés (le liquide des eaux, le frays des ombres} ; d) Vadjeclif employé à la place de Vadverbe (ils

(1) Voir VÉtude en tète du Lexique de Ronsard, par L. Melle- RIO (Pion, 1895).

combaîlenî obstinés, pour obstinément), c'est une sorte d'hypallage.

4* La Pléiade renouvelle aussi la poésie par l'introduction des « grands genres », imités des anciens : Ode, épopée, îragédie, comédie, satire, épître ; et des Italiens : le sonnet. C'était une heureuse et nécessaire réaction contre Tusage et Tabus des petits genres dans lesquels on s'emprisonnait, au quatorzième, au quinzième siècle, et pendant la première moitié du seizième. On objecte avec quelique raison que l'erreur de la Pléiade consiste à avoir importé en France des genres antiques, avec leurs réglées et leurs conventions, au lieu de restaurer les grands genres français : l'ode (qui avait existé dans le lyrisme du treizième siècle, au Midi et au Nord, sous les noms de chansons ou de sirvente), la chanson de geste, le miracle (qui contenait tous les éléments du drame), le coq-à-Fane (véritable satire). Sans discuter point par point cette opinion, il faut avouer deux choses : la première, c'est qu'aucun de ces genres n'était alors vivant, sous une forme vraiment littéraire ; la seconde, c'est que, comparés à ces genres vieillis, démodés et disqualifiés au début du seizième siècle, les grands genres grecs et latins avaient, surtout aux yeux des jeunes érudits, un singulier prestige (1).

5° A l'antiquité, la Pléiade emprunte aussi la mythologie, qui, sans se substituer entièrement à l'allégorie, restera en usage dans la poésie classique jusqu^à Chateaubriand.

G« Enfin, la Pléiade invente ou renouvelle tous les rythmes lyriques. Les classiques et les romantiques n'auront qu'à imiter Ronsard et ses disciples (2).

(1) Sur les genres, cf. Faguet, Seizième Siècle, p. 217 ; F. Bru- NETiÈRE, Évolution des genres, p. 35.

(2) Sur les rythmes, cf. Faguet, id., p. 27L ^

LA PLEIADE

n. — Ronsard ( U;24-ll>01>).

Vie. — Ronsard est gentilhomme (comme J. du Bellay, comme A. de Baïf, comme presque tous ses disciples et imitateurs), et ce trait a son importance; car Findépendance, la dignité, la hardiesse et Finfluence du poète dériveront de sa situation sociale. La famille de Ronsard, originaire de Hongrie, serait venue s'établir en France au quatorzième siècle.—- Pierre de Ronsard naquit le 11 septembre 1524, au château de la Poissonnière, près de Vendôme, dans une charmante vallée arrosée par le Loir. Après des études trop rapides au collège de Navarre, le jeune Ronsard, destiné à la vie de cour, suivit son père au camp de François P'^ à Avignon, puis fut attaché comme page au Dauphin. Celui-ci étant mort subitement, Ronsard passe au service du duc d'Orléans (plus tard Henri II), puis à celui de .Jacques V d'Écosse, qu'il suit dans son pays. Il revient en France (1540), retourne encore en Ecosse et en Angleterre, rentre dans la maison du duc d'Orléans, fait partie de plusieurs ambassades en Allemagne et en Italie ; bref, à dix-huit ans, il est un jeune gentilhomme activement mêlé à la vie diplomatique et aux fêtes de la cour. Le cardinal du Perron, dans son oraison funèbre, nous dit : « Ceux qui Font cogneu en sa première fleur racontent que jamais la nature n'avoit formé un corps mieux composé ni proportionné que le sien, tant pour Fair et les traits du visage qu'il avoit très agréable que pour sa taille et sa stature extrêmement auguste et martiale. » Et son biographe Claude Binet trace de lui un portrait physique très séduisant, et ajoute : « Ayant pris sa nourriture (ayant été élevé) avec la jeunesse du roy (Henri II), et presque de pareil âge, il commençoit à estre fort estimé près de luy ; et de fait le roy ne faisoit partie, fust à la lutte, fust au balon et autres exercices propres à dégourdir et fortifier la jeunesse, où Ronsard ne fust toujours appelé de son costé. » II convient d'insister un peu sur cette première période d'une existence bientôt consacrée à la retraite et à Fétude ; les impressions de nature, de voyages, de cour, forment chez Ronsard un fonds essentiel, et il en jaillira sans cesse, comme

LA LITTÉRATURE FRAXÇATSî!

de racines toujours vivaces, des rejetons imprévus.

Devenu sourd, Ronsard, qui n'avait cessé d'aimer la lecture, et qui, si nous l'en croyons, composait des vers dès l'âge de douze ans, ne quitta pas immédiatement les fonctions qu'il occupait dans les écuries royales, mais il profitait de ses loisirs pour aller étudier chez son ami Antoine de Baïf, qui avait alors comme précepteur Daurat (1). Le jeune Baïf était fils de Lazare de Baïf, un des hommes les plus distingués de son temps, et qui a laissé lui-même un nom dans les lettres (2). On peut juger de Tactivité intellectuelle du milieu fréquenté par Ronsard qui, sachant déjà l'anglais, l'allemand et l'italien, se mit avec ardeur à Tétude du latin et du grec. Aussi, lorsque Daurat fut nommé principal du collège de Goqueret, Ronsard et Baïf s'installèrent-ils chez lui, avec Muret, Turnèbe, Jodelle, Rémi Belleau, Pontus de Thyard. Avec quelle ardeur ces jeunes gens travaillèrent, nous le savons encore par €laude Binet : « Nous ne pouvons oublier, dit-il, de quel désir et envie ces deux futurs ornements de la France (Ronsard et Baïf)s'adonnoient à l'estude ; c^r Ronsard, qui avoit esté nourri jeune à la cour, accoustumé à veiller tard, continuoit à l'estude jusques à deux ou trois heures après minuict, et se couchant réveilloit Baïf qui se levoit et prenoit la chandelle et ne laissoit refroidir la place. »

Pendant sept ans, Ronsard commenta et traduisit les auteurs, latins et surtout les auteurs grecs. Cependant, en 1548, le jeune Joachim du Bellay, après sa rencontre avec Ronsard dans une hôtellerie du Poitou, venait le rejoindre au collège de Goqueret. En 1549, se constitue la Brigade, composée de Ronsard, du Bellay, Baïf, Jodelle, Remi Belleau, Pontus de Thyard et Daurat. « Une fois maître du terrain, dit Nisard, la victoire leur montant au cerveau, la Brigade se mit de ses propres mains au ciel, et s'appela ia Pléiade (3). »

(1) Sur Daurat ou Dora/, voir p. 211.

(2) Lazare de Baïf, voir p. 260.

(3) Nisard, Histoire de la lillérature française, t. I, p. 351. — La Pléiade est une constellation composée de sept étoiles. Sous Ptolémée-Philadelphe, à Alexandrie, on désigna par le nom de Pléiade la réunion des sept poètes les plus illustres, entre autres Thcocrite,

LA PLEIADE

Nous donnerons plus loin la chronologie des œuvres de Ronsard. Qu'il suffise ici de rappeler les principales concordances entre ces œuvres et les événements de sa vie. A vrai dire, ces événements se réduisent à peu de choses, et à partir de 1550, année où il publie ses quatre premiers livres d'odes, sa biographie est pour ainsi dire tout entière dans ses ouvrages. Il partage son temps entre la cour et la campagne. Successivement en faveur auprès de Henri II, de Charles IX et de Henri III (mais surtout auprès du second), protégé ou plutôt admiré et recherché par tous les plus illustres personnages de son temps, en particulier par Marguerite, fille de François P% duchesse de Savoie, Michel de FHospital, le duc d'Orléans, le duc d'Anjou, Catherine de Médicis, Marie Stuart, etc., Ronsard fut comblé de présents, de pensions et de bénéfices. Il fut titulaire de l'abbaye de Rellozane, de l'abbaye de Croix- Val, du prieuré de Saint-Cosme-en-l'Isle.

Nous savons, par Ronsard lui-même, et par son biographe Rinet, quir aimait beaucoup la campagne. Non seulement il habitait plus souvent Saint-Cosme ou Croix- Val que Paris, mais, quand il était à la cour, « il se délectait, dit Rinel, ou à Meudon, tant à cause du bois que du plaisant regard de la rivière de Seine, ou à Gentilly, Hercueil (Arcueil), Saint-Cloud et Vanves, pour l'agréable frescheur du ruisseau de Rièvre... Il prenait aussi singulier plaisir à jardiner... » Il aimait la chasse avec passion, la musique et tous les arts. En résumé, ce poète un peu livresque^ à qui son érudition a nui, n'a pâli sur les textes que pendant les sept années de Coqueret.Il a mené une existence encore studieuse, sans doute, mais ouverte à l'influence de la société et aux impressions de la nature.

D'un esprit fier et susceptible, Ronsard fut néanmoins, entre 4560 et 1574, un véritable poète de cour. S'il a, pendant cette période, des accès d'éloquence patriotique, s'il parle haut à son roi et au peuple de France, s'il se défend avec une noble colère contre les attaques de ses ennemis, il consent toutefois à écrire pour Charles IX des poésies

Apollonius de Rhodes, Lycophron, CalHmaque. On a aussi considéré comme Pléiade les savants réunis autour de Charlemagne.

LA LITTÉRATURE FRANÇALSE

de circonstance qui ne font pas toujours honneur à son caractère. Sous Henri III, il fréquente moins la [cour. Il souffre de la goutte. Il est devenu morose. Ses pensions lui sont irrégulièrement payées, et sans doute on était un peu las de sa gloire vieillissante; il aurait dû, comme Corneille, mourir plus jeune. Il habite alors le plus souvent à Croix-Val, auprès de la forêt de Gastine et de la fontaine Bellerie. Dans ses voyages à Paris, au lieu de descendre au Louvre, où Charles IX lui avait fait donner un appartement, il logeait chez un de ses amis, Galland, principal du collège de Boncour.

Il y séjourna une dernière fois au début de 1585, puis se fit conduire à Croix-^Val, et de là à Saint-Cosme-enrisle. « Ce prieuré, dit du Perron, est situé en un lieu fort plaisant sur la rivière de Loire, accompagné de bocages, de prairies, et de tous les ornements naturels qui embellissent la Touraine, de laquelle il est l'œil et les délices... Ne conservant donc plus autre passion que de s'y voir transporter, afin de jouir de cette dernière félicité d'y mourir, et se persuadant que ses os y reposeraient plus doucement, il se fît mettre en son chariot, tout perclus et estropié que je vous l'ai décrit, et s'étant ainsi acheminé malgré les injures de l'air... arriva finalement à Saint-Cosme sur les cinq heures du soir. » Il y mourut le 27 ou 29 décembre 1585.

Sa mort fut une sorte de deuil pubUc. Il avait demandé à être enterré dans le chœur de l'église de Saint-Cosmeen-l'Isle ; mais, en février 1586, on célébra, en la chapelle du collège de Boncour, à Paris, un service solennel pendant lequel le cardinal du Perron prononça son oraison funèbre.

L'œuvre de Ronsard — Les principales œuvres de Ronsard sont, par ordre chronologique : les Odes (les quatre premiers livres e i 1550; le cinquième en 1553). Il faut y signaler (liv. I) une quinzaine d'odes pindariques, divisées, comme celles de Pmdare, en strophes, antistrophes et épodes, entre autres : Au roy Henri II sur la paix faite entre lui et le roy d'Angleterre, Van 1550 ; Tode A Michel de VHospital ; Sur la victoire de François de Bourbon, comte d'Anguien, à Cérizoles. Mais, dès le premier livre des odes, il y a des pièces d'une lecture plus aisée, et qui sont dans la manière gracieuse de Ronsard : A Cassandre

LA PLEIADE

(Mignonne, allons voir si la rose... Cette pièce fut ajoutée en 1553); A sa lyre (contient une belle et fière définition du génie poétique). - Au livre II, nous trouvons des odes familières, soit galantes, soit descriptives, soit anacréontiques : A la (onlaine Bellerie, A la forest de Gasîine, l'Amour mouillé. Le livre III nous ramène à des odes historiques : A Monseigneur d'Angoulesme ; A Mesdames, fdles du roi Henri II ; ou familières, dans le ton de lepître : A Charles de Pisseleu ; A Odeî de Coligny. — Le livre IV contient quelques-uns des chefs-d'œuvre de Ronsard : De Véleclion de son sépulchre; plusieurs pièces de poé^ sie toute personnelle, sur la nature, la fuite du temps ; V Amour voleur de miel (Anacréon) ; VAubespin ; les Roses. — Le livre V oflre surtout des petites odes sur des sujets galants. Sous le titre d'Odes retranchées (supprimées par Ronsard dans sa dernière édition et réimprimées dans l'édition de 1609), on trouve: le Rossignol ; A la source du Loir ; A Valouelle.

Les Amours de Cassandre (1552) (commentés par Muret, proie sseurlîû"CÔÏÏègê~l[ên^ Ce livre comprend 234 pièces, dont 225 sonnets. Cette Cassandre, qu'il rencontra, nous dit-on, quand il avait vingt ans, dans un voyage à Blois, n'est pas ce que Boileau appelle une « Iris en l'air ». C'était la fille de Bernard Salviati, illustre seigneur florentin qui s'établit en France dans les premières années [du seizième siècle. Cassandre Salviati épousa Jean de Peigney, seigneur du Pray ; sa fille épousa un Guillaume de Musset, ancêtre direct d'Alfred de Musset (1). — Cette identification de la Cassandre de Ronsard permet d'apprécier à leur exacte valeur les descriptions, les portraits, les analyses de sentiment, les regrets, contenus dans ce premier livre cV Amours, où l'imitation de Pétrarque, de Bembo, d'Arioste, etc., est parfois si artificielle.

En 1553, les Gaietés et les Épigrammes, imitées des anciens. On peut y signaler r Alouette.

En 1551, le Bocage royal, comprenant 26 pièces, dont plusieurs adressées au futur Henri III, d'autres à Catherine de Médicis ; c'est parfois de la belle poésie politique.

En 1556, les Amours de Marie (que commenta Rémy Belleau). Marie Dupin était une jeune fille de l'Anjou, qu'il rencontra à Bourgueil, où, selon Binet, il allait souvent chasser; il l'appelle pour cette raison le pin de Bourgueil. Dans ce recueil, composé de 116 pièces, figurent quelques-uns des plus beaux sonnets de Ronsard, en particulier celui sur la mort de Marie.

La même année (1556) paraissent les Hymnes, au nombre de 23.

(1) Sur la Cassandre de Ronsard, cf. Revue des questions historiques, janvier 1902, article de M. Henri Longnon.

«05 LA LITTÉRATURE FRAJVÇAISE

Il y a parmi ces hymnes des morceaux très originaux, soit par l'inspiration {hymne de lor^ hymne de la morl)^ soit par les images, soit par l'accent personnel {hymne de Vaiilomne, sorte de biographie poétique de Ronsard).

En 1560, Ronsard, devenu poète de cour, publie les Mascarades, Combals et Cartels, pièces de circonstance, au nombre de 28. C'est du moins bon Ronsard.

Même année (1560), les Élégie^ contiennent au contraire d'admirables morceaux, où lê'poëîeexprime soit son amour tourmenté pour une certaine Genèvre,soit ses impressions de nature (Co^î/re les bûcherons de la foresl de^Gasîine). (Vest dans une élégie à hemy jJelleau qu'il fait fîiistoire de sa famille, et qu'il raconte sa jeunesse.

Quelques-unes des Églociues^ parurent aussi en 1560. Là, on retrouve le fâcheux poète de cour, faisant dialoguer les personnages de la cour, costumés en bergers, sous des noms rustiques : Orléanlin (duc d'Orléans), Angelot (duc d'Anjou), Navarrin (roi de Navarre, futur Henri IV), Guisin (duc de Guise), Margot (la duchesse de Savoie, Marguerite), Carlin (Charles IX). Malgré ces conventions assez puériles, les Eglogues méritent encore d'être lues, pour quelques beaux vers descriptifs ou passionnés.

De 1560 à 1564, paraissent les Discours, dans lesquels Ronsard se révèle grand poète satirique, politique et patriotique. Les principaux sont : le Discours sur les misères de ce temps, à la reine-mère, Catherine de Médicis; la Continuation du discours des misères du temps; r Institution pour Vadolescence du roy très chrestien Charles IX^ du nom ; les Remontrances au peuple de France; Réponse de P. de Ronsard aux injures et calomnies de je ne sais quels prédicantereaux et ministreaux de Genève (contre Florent Chrétien et Jacques Grévin).

En 1572, Ronsard publie quatre chants de la Franciade, poème épique qui devait en avoir vingt-quatre, dont nous avonsconservé les arguments rédigés par Amadis Jamyn sur les indications de Ronsard. Il n'alla pas plus avant. La mort de Charles IX, pour qui il rimait les aventures de Francus, lui vainquit le courage : et il lui en aurait fallu beaucoup, en efTet, pour écrire encore vingt chants sur le même ton. On en sait le sujet : Francus, fils d'Hector, vient avec une colonie de Troyens fonder la monarchie française (1). Au chant L^*, les dieux décident que le fils d'Hector, élevé incognito en Épire, par sa mère Andromaque et son oncle Hélénus, partira pour la Gaule. Mercure vient prévenir Hélénus ; on prépare une flotte ; — au chant 11% la flotte vogue sur la mer. Neptune et Junon s'entendent pour la dé-

(1) Cf. p. 60,

LA PLÉIADE

truire ; tempête; six vaisseaux seulement abordent en Provence. Le roi du pays, Dicée, rencontre les naufragés, et leur offre rhospitalité. Dicée a deux filles, Hyante et Clymène, qui, toutes deux, s'éprennent de Francus. Celui-ci défie un géant qui avait enlevé le fils de Dicée ; il le tue, et délivre le jeune Orée ; — chant HJe : Dicée offre à Francus sa fille Hyante en mariage ; mais Clymène continue à l'aimer, et lui envoie une lettre pour lui déclarer sa passion ; Francus la dédaigne ; elle se précipite dans la mer ; — chant IV® : Hyante, qui a la connaissance de l'avenir, dévoile à Francus la suite de ses destinées, et lui montre les rois francs qui doivent lui succéder : le poème s'arrête à Charles-Martel. — Ronsard emploie dans la Franciade non pas l'alexandrin, qu il manie si largement dans le discours, mais le décasyllabe.

Enfin, il faut dater de 1574 (bien que quelques morceaux en aient paru plus tôt) les Sonnets pour Hélène, qui forment, dans la dernière édition de Ronsard; le troisièiiTe livre des Amours, Ces sonnets sont adressés à Flélène de Surgères, fille d'honneur de Catherine de Médicis : l'un d'eux figure dans toutes les Anthologies: Quand vous serez bien vieille {!)...

Les quatre « moments » de Ronsard. — Ce tableau d'ensemble de ses œuvres nous montre en Ronsard une évolution facile à suivre. Nous y distinguons, avec M. Ém. Faguet, quatre moments : — De 1550 à 1553, Ronsard, au sortir de ses etuaes mtensives, est un disciple exagéré des anciens et de Pétrarque. Il est « fervent jusqu'à l'absence de goût ». Ses odes « pindariques », qui le compromettent encore devant la postérité, et qui expliquent et justifient le verdict Impitoyable de Boileau, sont, à les bien

(1) Pendant les dix dernières années de sa vie, Ronsard écrivit encore quelques vers ; mais il s'occupa surtout de relire et de retoucher sans cesse ses œuvres précédentes, dont il donna en 1584 une édition in-folio. Un an après la mortdu poète, en 1586, paraissait une édition posthume, assez différente elle-même de la précédente. Et, en 1609, on faisait rentrer dans le texte de Ronsard un certain nombre de pièces supprimées par lui en 1584. — Les changements et retranchements de Ronsard sont parfois malheureux ; il a gâté ou affaibli de beaux vers ; la tâche de ses éditeurs est difficile, car ils ne peuvent s'en rap- "porter d'une façon constante au dernier texte établi par Ronsard.— Voir sur cette question V Histoire de la littérature classique de F. Brunetière, Paris (1905), p. 327.

20i LA LITTÉRATURE FRANÇAISE

considérer, des péchés de jeunesse. Ainsi, plus tard, Corneille écrira Cliîandre, et Musset ses Contes ^Espagne et d'Italie. — De I553j^ 1560, Ronsard n'imite plus Pindare, Inconsciemment peut-être, il [sent que ce grand lyrisme est une sorte de contre-sens, en un temps où l'influence italienne, jointe au bon sens français, ramène tout à Félégance et à la mesure. Aussi se tourne-t-il vers Anacréon, dont Henri Estienne publie en 1554 la première édition (1). Il s'inspire également d'Horace, de Catulle, de Jean Second, auteur des Baisers (en latin). Il conserve son culte pour Pétrarque et eji^général pour les Italiens.

— De 1560 à 1574, l'œuvre de^Ronsard est "confuse^ eC contradictoire. D'une part, il rime pour la cour (c'est l'époque de sa grande faveur) des pièces souvent mesquines, où il apparaît comme un successeur de Marot et de Mellin de Saint-Gelais ; d'autre part, il écrit ses admirables Discours qui sont ses Châtiments à lui. Enfin, s'il ne pindarise pas, il homérise : il entreprend la Franciade.

— De 1574 à sa mort (1585), Ronsard redevient un élégiaque, un lyrique plus personnel et plus moderne {Son-^ nets pour Hélène),

Les défauts de Ronsard. — Quand nous lisons Ronsard, nous devons, une fois pour toutes, prendre notre parti de certains défauts, et ne point passer notre temps, à moins que ce ne soit notre métier, à « chercher des raisons pour nous empêcher d'avoir du plaisir ». Ainsi, Ronsard est pédant, en ce sens qu'il étale à tout propos, et de la façon la plus imprévue, et la plus fâcheuse, une implacable érudition. Sans parler de ses odes pindariques ni de la Franciade, les sonnets et les élégies les plus célèbres, les plus populaires, sont gâtés par certains détails mythologiques. Lisez le sonnet à Hélène : Ouand^ vous serez bien vieille,., et vous y trouvez des ombres myrleux qui

(1) Sous le nom d'Anacréon, Henri Estienne publia cinquantecinq odes anacréontiques (les plus célèbres sont: la Colombe, r Amour mouillé, l'Amour piqué par une abeille, etc.) qui ne sont pas rœuvrc du véritable Anacréon, dont nous avons seulement quelques fragments dïui tour plus passionné et dïm style moins fade. (Cf. Sainte-Beuve, un article sur Anacréon au seizième siècle, à la suite du Tableau...)

LA PLÉIADE

ne peuvent se passer de commentaire; dans l'élégie - Contre les bûcherons de la foresl de Gasline, au milieu de vers descriptifs admirables par leur simplicité, apparaissent les Nymphes, les Satyres, Écho..,; dans l'ode sur V Élection de son sépidchre, je vois que "les pastoureaux parlent des Sœurs compagnes (les Muses) et de Pan, et Ronsard y ajoute Alcée, Sappho... Ronsard écrivait poui' une élite d'humanistes; il était lui-même saturé d'antiquité et de mythologie ; préparons-nous toujours, en le lisant, à ses accès de pédantisme.

A cette première cause d'obscurité (qui sera de plus en plus grave, à mesure que Ton deviendra moins humaniste) s'en ajoute une autre. Ronsard n'est pas seulementun érudit ; il est un italianisant. La plupart des sonnets où il analyse les nuances de son amour sont pleins de réminiscences de Pétrarque. La manière dont il associe la nature à ses sentiments est subtile, souvent allégorique ou symbolique. Pour une société civilisée à l'italienne, c'était moins un défaut qu'un mérite ; pour nous, après trois siècles de logique et de clarté françaises, c'est une cause d'agacement et de fatigue.

A ces défauts de fond, convient-il d'ajouter certaines exagérations de forme ? En vérité, on s'accoutume très vite, en lisant Ronsard, à quelques surprises de vocabulaire ou de syntaxe. Mots composés, diminutifs, infinitifs substantivés, néologismes devenus trop tôt archaïsmes, inversions forcées, c'est peu de chose (1). On se trompe quand on attribue à la langue ou à la grammaire de Ronsard la longue défaveur dont il a été victime. Pour le dix-septième et le dix-huitième siècle, Villon devait être plus difficile à lire ; et on n'a cessé de lire Villon. Mais de Villon la pensée était claire, et les sentiments étaient simples ; tout y parlait directement à l'esprit ou au cœur. Chez Ronsard, il faut sans cesse transposer ; il faut devi ner l'allusion ou traduire le symbole, exercice bien pénible

* (1) Dans le vocabulaire de la Pléiade, il n'y a guère plus de deux cents mots nouveaux. Cf. Lexique de la langue de Ronsard, par Mellerio {Bibl. elzévirlenne)^ avec préface de Petit de Julieville. .

pour les contemporains de Malherbe, de Boileau ou de Voltaire.

En quoi Ronsard est« classique ». — Ronsard, dédaigné par Malherbe et par Boileau, est cependant sous certains rapports, le premier en date de nos classiques :

a) Par son culte et par son imitation des anciens : c'est à dater de Ronsard, et jusqu'à Chateaubriand, que la poésie cherche des sujets, un merveilleux, des images, chez les Latins et chez les Grecs ;

b) Par V imper sonnalilé ou la personnalité très indirecte de la plupart de ses pièces ou nous ne trouvons pas, en général, la façon de sentir particulière à un individu, mais une analyse de l'amour tel que tous ses contemporains, et les Italiens, ses modèles, le concevaient ;

c) Par sa théorie des jenre^ genres distincts et fixes, ayant leurs lois et leurs conventions ;

d) Par Fallure ordinaire de son style, qui est oratoire, didactique, et qui suit l'ordre de la raison plutôt que Tordre du cœur;.

e) Par sa conception élevée de la vie du poète, théorie qu il a démentie quelque peu, mais qui subsiste en soi, et qui est développée au dix-septième siècle par Boileau, au premier et au quatrième chant de son Arî poétique (1).

En quoi Ronsard est «romantique». - Cependant les romantiques de 1 827 n'eurent pas tout à fait tort de se réclamer de Ronsard, qui se rapproche d'eux sur certains points :

a) Par la façon dont il associe la nature aux sentiments de l'homme, particulièrement jJ^^mgJaja du tènîps;"inirmbrt. yuelques-unes de ses pièces sont, à cet égard, lamarliniennes, et cela ne peut surprendre ceux qui savent que Lamartine s'est inspiré du même modèle que Ronsard, Pétrarque (2);

(J) Voir en particulier, dans le recueil de Becq de Fouquières, p. 473, la Réponse de Ronsard aux ministres de Genève... ; p. 323, à Pierre VEscot^ etc.

(2) Cf. même édition, p. 130, une des pièces les plus remarquables de Ronsard, dont la dernière strophe est d une rythmique merveilleuse, et qui ressemble musicalemenl à la fin du Gotfe de Baïa^ de Lamartine.

LA PLÉIADE

Z>) Par cette mélancolie, prise en elle-même, et qui,so mêlant à Tidée de la mort comme à celle du plaisir, donne à de nombreux passages de Ronsard un charme maladif ^ et troublant, qui n'a rien de classique ;

c) Par un certain sens de l'épopée, qui apparaît non pas dans /a Franciade, mais dans quelques poèmes, comme VÉquilédes vieux Gaulois, dans quelques hymnes, dans les discours : Ronsard est alors le précurseur de Victor Hugo épique ;

- d) Enfin, par l'abondance, la variété, la couleur, les obscurités mêmes de sa langue et de sa syntaxe ; il se sent inspiré, il obéit à sa verve, il ne sait ni choisir ni biffer : c'est du romantisme.

La renommée de Ronsard. — De son vivant, nous l'avons vu, Ronsard jouit d'une renommée universelle. Henri II, Charles IX, Catherine de Médecis, Marie Stuart, le comblèrent défaveurs; tous les poètes français le considéraient comme leur maître ; le poète italien le Tasse vint à Paris le visiter et lui soumettre deux chants de sa Jérusalem délivrée,

Ronsard mort, sa renommée déclina ; elle ne s'éclipsa pas l)rusquement, puisque, jusque vers 165G, Ronsard fut imité ' et défendu par d'illustres disciples, du Bartas, Vauquelin de la Fresnaye, Agrippa d'Aubigné, Mathurin Régnier, Théophile de Viau, etc. Mais Malherbe, devant ses disciples à lui, biffait du premier au dernier vers un exemplaire de Ronsard; et quand Boileau, dans son Art poétique, juge si sévèrement l'auteur des odes pindariques et de la Franciade, tout Ronsard est oublié. Au dix-neu- 'vième siècle seulement, la réhabilitation commence. Pierre Lebrun, en 1808, le lit avec enthousiasme. En 1827, dans son Tableau de la poésie française au seizième siècle, Sainte- Beuve cherche à le représenter comme un ancêtre de la jeune école romantique ; et, depuis cette tentative un peu discutable, mais qui n'excluait en rien la critique pénétrante et précise, Ronsard a repris son rang parmi les grands poètes français»

208 LA LITTÉRATURE FJRANÇAISE

'ÎII. — Les disciples de Ronsard.

i . La Pléiade.

Joachim du Bellay (152o-1560). — Né à Liré, près d'Angers, il appartient à l'illustre famille qui a donné, en ce même seizième siècle : Guillaume du Bellay, seigneur de Langey, ambassadeur de François en Italie, en Allemagne et en Angleterre, auteur des Mémoires publiés en i569 ; Martin du Bellay, son frère, également auteur de Mémoires; et le cardinal Jean du Bellay, ambassadeur, humaniste distingué, et l'un des patrons du Collège de France. Il est donc, comme Ronsard, bon gentilhomme, et, comme lui, destiné d'abord aux armes ou à la diplomatie. Il étudiait le droit à Poitiers quand, en 1548, il fit la rencontre de Ronsard ; sa vocation poétique se détermina ce jour-là. Atteint de surdité, lui aussi, et maladif, il se porta avec ardeur vers l étude des anciens et surtout des Italiens. C est lui qui publia en 4549 le manifeste de la nouvelle école, la Défense eî Illuslralion de la poésie française-, et, avant Ronsard, qui lui en voulut, il donna son premier recueil de vers, VOlive (1550). J. du Bellay n'avait cependant pas renoncé à la carrière diplomatique, et, en 4551, il accompagne à Rome, comme secrétaire, son oncle le cardinal. Là, humilié d'une situation subalterne, il compose se^epî^ep. puis ses Antiquités de Ror^^i ses Jeux rustiques ; il ne fait paraître^cërTTtrvHgcs qu'à son retour en France, 4558. Devenu entièrement sourd et déplus en plus malade, il meurt subitement, à l'âge de trente-cinq ans.

Outre S£^Défense, en prose, Joachim du Bellay a pubUé : — LQUve^^cueil de sonnets dédiés à Mlle de Viole (dont Olive est l'anagramme), c'est du pétrarquisme, souxeni très affecté, souvent aussi agréable et élevé (4); — les Regrets, autre recueil de sonnets écrits à Rome, et dans lesquels dominent la mélancolie, l'ironie et la satire; le porte

^ (1) Lire trois sonnets de roiiue dans les Chefs-d'œuvre poé- ^tlques du seizième siècle, de M. Lanusse (Belin), p. Ul.

h\ PLÉIADE

est partagé entre la nostalgie du pays natal, et les colères que soulèvent, en son cœur généreux, les all^^i^es et les mœurs de la cour romaine (1) ; -./es Antiquités de Home autre recueil de sonnets, où l'on retrouve les sentiments précédents, mais aussi une gravité, une élévation de ton, qui rapprochent du Bellay de nos grands romantiques!^). Du Bellay a encore écrit Divers Jeux rustiques, ensemble de petites pièces souvent agréables par Jeur simplicité, souvent mignardes et précieuses (3). Il a enfin laisse une des plus heUes satires, dans la forme même de Matiiurin Régnier et de Boileau, te Poète courtisan (4).

J. du Bellay n'a ni la variété, ni la puissance de Ronsard. Mais il paraît souvent plus sincère dans l'expression de ses sentiments, il est moins pédantesque dans son imitation des anciens, et sa langue est moins inégale. Il est bien, celui-là, l'ancêtre des romantiques, par son pessimisme, sa mélancolie, et sa poésie toute personnelle.

Rémy Belleau (1528-1577) était né à Nogent-le-Rotrou. Il fut précepteur et gouverneur du fils du marquis d blbeuf, et suivit cette famille en Italie.

Rentré en France, en 1557, il publie d'abord un recueil intitulé : Petites Inventions, poèmes très courts où il décrit avec précision différents objets, animaux, fruits,^ etc. Il donne ensuite une traduction d'Anacréon (5) ; puis [la première partie de sa Bergerie, qu'il devait continuer en 1572, et qu'il imite de l'Italien Sannazar, auteur de VArcadie,he cadre de ces Bergeries est un dialogue eh prose entre des bergers de convention ; de nombreuses pièces de vers y sont insérées, et témoignent d'un vif et pénétrant amour de la nature. On a cité partout les petites pièces de Mcnet

d'Avril. , 11

"-OïTconnaît moins l'autre ouvrage de Remy Belleau, Amours et nouveaux eschanges des pierres précieuses, vertus et propriétés d'icelles (1576). Belleau a puisé dans 1 An-

(1) Lanusse, p. 114 à 150.

(5) Anacréon venait d'être publié en France par lî.Esticnne

tliologie grecque et dans les Lapidaires du moyen âge. La forme en est ingénieuse, variée, parfois brillante. Par quelques-unes de ces pièces, R. Belleau pourrait être comparé à Théophile Gautier, auteur d'Emaux el Camées.

Nous retrouverons Rémy Belleau au chapitre du Théâtre, comme auteur d'une comédie, la Reconnue,

Antoine de Baïf (1532-4590) appartient, lui aussi, à l'une des plus illustres familles du seizième siècle. Nous avons vu dans la biographie de Ronsard, avec quel acharnement il travailla au collège de Coqueret; aussi devint-il, avant tout, unérudit,et abusa-t-il, plus encore que Ronsard, de sa connaissance des anciens.

Il a beaucoup écrit, et aucune de ses œuvres n'est de premier ordre,. Il a donné les Amours (1552 et 1558) ; les Météores (où il s'inspire parfois heureusement des Géorgiques de Virgile (1567) ; le Passe-Temps ([^13), qui contient quelquespetites pièces gracieuses; 7^5 Mimes, enseignements et proverbes (1581), son meilleur ouvrage (1).

Baïf avait voulu introduire dans la versification française une métrique nouvelle, analogue à celle des anciens ; au lieu d'établir le rythme sur le nombre de syllabes, on l'aurait fondé sur la disposition des brèves et des longues. — Il avait également inventé une ov\ho^B.\)hQ phonétique. — Mais il ne faut pas lui attribuer, d'après une épîgramnie mal comprise de J. du Bellay, l'introduction dans notre langue de comparatifs en leur et de superlatifs enime ; cette innovation était due à Pelletier dans son Art poétique (1555) (2).

Nous retrouverons A. de Baïf, avec son oncle Lazare ds Baïf, au chapitre du Théâtre. — Nous y renvoyons égale ^ ment Jodelle, qui fait partie de la Pléiade.

Ponthus dé Thyard (1511-1603) avait publié ses Erreurs amoureuses avant le manifeste de la Pléiade, à laquelle il se rallia. Son inspiration et son style lui viennent de l'école lyonnaise.

Nous aurons passé en revue tous les membres de la

(1) Voir quelques extraits de Baïf dans les Morceaux choisis de F. GoDEFROY (Gaume), p. 113; et dans le Seizième siècle, de Darms- TETER et Hatzfeld, p. 243.

(2) Voir, sur cette question, Iç Seizième siècle, de Darmsteter et HAï^feï-D, pp.1115 et 229. „ .

LA PLEIADE

Pléiade, quand nous aurons nommé Jean Daurat, le maître de Ronsard, du Bellay, Baït' et Jodelle. Daurat n'a fait que des vers latins et grecs ; mais, s'il n'est pas lui-même un écrivain français, on peut dire que sans lui, peut-être, Ronsard et quelques-uns de ses plus illustres disciples n'eussent point connu les sources où ils ont puisé.

% Autour de la Pléiade.

Guillaume de Saluste, seigneur de Bartas (1544-1590). — Ronsard avait demande" toutes ses inspirations (sauf dans les Discours) à l'antiquité profane, et nous avons dit que sur ce point il était classique. Mais l'antiquité biblique ne pouvait être entièrement délaissée, en ce siècle de controverses et de guerres religieuses. Et ce fut un protestant, du Bartas, qui, familiarisé avec les textes sacrés, rattacha d'une part notre poésie aux traditions du moyen âge et, d'autrepart, précéda les romantiques dans l'emploi du merveiUeux chrétien. JedLïine d'Albret, reine de Navarre, conseilla à cè^gBïïtttïïonTme gascon de mettre en vers l'épisode de Judith; et du Bartas composa (1575) sur ce sujet un poème en six chants, qui eut peu de succès (1). Cependant, il travaillait à une œuvre plus grandiose, la Semaine ou la Création, qui parut en 1578. — Du Bartas, tout en suivant scrupuleusement la Bible, profite habilement de toutes les indications du texte pour développer et pour peindre. Il abonde en descriptions brillantes, d'un style vigoureux et coloré. Son imagination lui fournit aussi des épisodes comparables à ceux que Milton ou Klopstock ont tiré des Livres saints. On lira toujours avec admiration: le passage où Dieu contemple son œuvre, comme un peintre un tableau; la terre après le déluge; le lion d'Androclès; — et dans la Seconde Semaine (suite de la précédente, et restée inachevée), le Cheval dompté par Caïn.

(1) Les catholiques accusèrent du Bartas d'avoir fait, au sixième livre de Judith, une apologie du régicide. Lire ce passage dans les Morceaux choisis du seizième siècle de Darmsteter et Hatzfeld, p. 251, et la note de la page 253.

La Semaine eut une grande célébrité, non seulement en France, mais à l'étranger; elle fut traduite dans toutes les langues ; le Tasse, Milton, Goethe s'en inspirèrent. En France, elle se démoda très vite. Aujourd'hui, il suffit qu'on ait relevé dans la langue de du Bartas quelques exagérations puériles, des mots composés bizarres {donne-âme, porle-joiir, aime-vers, chasse-ordure), ou des répétitions de syllabes (fto-floiîer, ba-ballre, etc.), ou des inversions obscures, pour que du Bartas soit classé sans appel parmi les poètes ridicules. Ce jugement est un peu sévère.

C'est ^ encore un protestant que Agrippa d'Aubigné (1552-1630). Quoique du Bartas ait pris part aux guerres de religion, ait combattu aux côtés de Henri IV, à Ivry, et soit mort en 1590 des suites de ses blessures, son œuvre garde une certaine sérénité ; elle nous transporte en des temps lointains, et le poète n'y insère point d'actualités . Agrippa d'Aubigné est, au contraire, un calviniste militant, jusque dans ses œuvres. Né en 1552, au château de Saint-Maury, en Saintonge, il fut une sorte d'enfant prodige, apprit le latin, le grec, l'hébreu, l'italien, l'espagnol. Pendant une vie très longue et très active, d'Aubigné fut à la fois capitaine et poète. De 1573 jusqu'en 1595, il se battit aux côtés de Henri IV; après l'abjuration du roi, il se retira dans ses domaines, en mécontent. Il était rentré en faveur quand Henri IV fut assassiné. Alors il prit part à la résistance des protestants contre Louis XIII. Quand il eut fait sa soumission, il se rendit à Genève, et mourut en 1630. Peu de biographies sont aussi curieuses à étudier dans le détail, soit pour la connaissance d'un caractère de protestant sincère et irréductible, dont le courage a égalé la violence, soit pour l'intelligence d'une œuvre très personnelle. D'ailleurs, cette vie, d'Aubigné l'a racontée luimême, en parlant de lui à la troisième personne (1).

(i) 6'a vie, à ses enfants, figure au tome 1" des Œuvres complètes de d'Aubigné, édition Réaume. L'intérêt de cette biographie se prolonge au delà du seizième siècle, si l'on songe qu'Agrippa est le père de ce Constant d'Aubigné, dont la mauvaise conduite attrista sa vieillesse, et dont la fille s'appela Mme de Maintenon,

LA PLÉIADE

Nous analyserons plus loin (1) les œuvres en prose de k d'Aubigné; dans ce chapitre, c'est le poète seulement qui nous occupe. Fervent admirateur de Ronsard, il commença par considérer la poésie comme un divertissement. Il écrivit le Printemps, qui se compose de trois P^^^ies : Hécatombe à Diane (sonnets galants dédiés a Mlle de Lezay, qu'il épousa), slahces et odes (2). Sur la fin de sa vie, il devait' encore écrire de petites pièces, mais plus intimes et d'une mélancolie pénétrante. Puis il fit, comme du Bartas, un poème de la Création.

. Mais son chef-d'œuvre est le pamphlet en sept chants intitulé les Tragiques. L'idée lui en vint en 1577, à Castel- Jaloux, pendant uiiên^onvalescence. Il l'écrivit dans les intervalles des batailles, dans les camps, dar s les tranchées, et les vers respirent souvent l'ardeur du carnage ou l'odeur de la poudre. Il le termina après la mort de Henri lY, et le publia en 1616. — Les sept chants portent lesr tiires suivants : Misères (tableau des souffrances du peuple, de la désolation des campagnes et des viUes pendant les guerres de religion), Princes (satire vive et éloquente de la vie de cour), Chambre dorée (corruption et forfaiture des juges). Feux (supplices des protestants brûlés sur les bûchers). Fers (massacres et emprisonne- ^ ments), Vengeance (les hommes sont frappés par la ven- > geance divine), Jugement (Dieu sépare, au dernier jour, les bons des méchants). — C'est donc une succession de tableauxdescriptifs ou de morceaux satiriques ; il ne faut cherchêTcians ce poème aucun plan suivi. Les qualités de d'Aubigné sont : la sincérité, la verve, l'éloquence, la force dans la pensée et dans l'expression, le pittoresque dans les détails ; — ses défauts : la diffusion, l'obscurité, l'exagération. — Certains passages mettent d'Aubigné à côté du Ronsard des Discours et du Victor Hugo des Châtiments (3).

(1) Cf. p. 280. . ; ,

(2) Lire, dans les Morceaux choi.HÎs du seizième siècle ae F. GoDEFROY, l'Hiver du sieur d'Aubigné, p. 180 ; dans les Chefsd'œuvre poétiques du seizième siècle, de M. Lanusse, plusieurs poésies du Printemps, p. 187 à 189.

(3) Lire, dans Lanusse, p. 192 à 219, plusieurs extraits Ues

Tragiques, *

Amadis Jamyn (1530-1585), élève de Turnèbe et de Daurat,lié d'amitié avec Ronsard, est quelquefois compté dans : la Pléiade, à la place de Pontus de Thyard. Cest un poète • érudit, très estimé de ses contemporains, dont l'oeuvre ] est considérable (sonnels, élégies, poème de la chasse, tra- ; duction d'une partie de V Iliade et de V Odyssée) ; mais il ' n'est pas très original, même par ses défauts. ^

Tels sont les principaux poètes du seizième siècle. Nous considérons comme des prédécesseurs immédiats de Mal- . herbe, et nous étudions plus loin comme poètes de tran- ■ sition : Vauquelin de la Fresnaye, Desporles et Berlauî (1). "

Olivier de"W5gny (? — 1560), se montra d'abord poète gracieux dans ses Gaylés (d554), puis élégiaque subtil j dans ses Soupirs (1557), qui peuvent être rapprochés des ^ Begrels de J. du Bellay. Enfin ses Odes (1559) sont très \ intéressantes par la variété des rythmes et du style.

BIBLIOGRAPHIE

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Ronsard, Œuvres, édit. P. Blanchemain (Bibl. elzévirienne). | 8 vol., 1857-67, plus un Lexique, par L. Mellerio. Paris, Pion, i

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1907. ^ J. Favre, Olivier de Magny. Paris, 1885. W

(l) Cf. p. 307. ]

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