‹ Histoire de la littérature française (volume 2)Chapitre 97 sur 281 · III. — Adversaires de Malherbe · texte numérisé non relu

III. — Adversaires de Malherbe

Nous n'avons point à nous arrêter aux autres disciples de Malherbe. Mais il nous faut considérer le parti adverse, celui de Ronsard, qui n'avait point désarmé, et qui, aux yeux mêmes du public, était le plus nombreux et le plus puissant. « La littérature de 1600 à 1630, dit M. Faguet, fut une littérature romantique, et particulièrement la poésie fut une poésie romantique, où dominaient l'imagination, le caprice et la fantaisie, parfois désordonnée. Au miheu d'elle, Malherbe est un isolé, à peine suivi d'un ou deux disciples, eux-mêmes assez indépendants, et chose curieuse, qui se produit quelquefois en littérature, il a formé une école, et très grande, mais quarante années environ après sa mort (1). »

Ce groupe de ronsardisants se compose essentiellement des poètes suivants: Vauouelin de la^JFreskaye, D5;s-

(1) Em. Faguet, Hisl de la lit L fr, (Pion) II, 2.

LA RÉFORME DE LA POÉJ^IE

PORTES, Bertaut, d'Ajujhgné (déjà étudié, mort seulement (BnT630), KÎathurin RÉGNIER, Théophile de V^au, Saintj.. Amant,^Cyrano de Bergerac. II faudrait y rattacher Scar- Rort;. mais nous le retrouverons en étudiant la comédie et le roman.

Vauquelin de la Fresnaye (1535-1607) apparaît, à la fin du seizième siècle, comme une première ébauche de Racan, à la fois par son caractère, sa vie campagnarde, et le sujet de ses Foresteries et dé ses Idillies, Son ouvrage le plus remarquable est un Art poétique (1605) dans lequel, tout en exposant des principes inspirés de Ronsard, Vauquelin annonce une poésie plus naturelle et plus sage.

Desportes (1546-1606) fut comblé de biens et d'honneurs par Henri III et par Henri IV. Très bien renté, il était fort généreux à l'égard des gens de lettres qu'il recevait et hébergeait dans sa maison de campagne de Vanves. Il était l'oncle de Mathurin Régnier. Desportes est le vr^i précurseur de Malherbe, qui pourtant ne l'estimait guère. Il se distingue par une certaine netteté de pensée, de style et de versification ; et, grand admirateur de Ronsard, il se rattacherait plutôt à ce qu'il y a de meilleur chez Marot. Sa langue est pure ; et s'il imite l'esprit italien, il écrit toujours én français.

Bertaut (1552-1611) fut premier aumônier de Marie de Médicis, et évêque de Séez. Il a composé des cantiques, des élégies, des épîtres. Il a plus de délicatesse et de sentiment que Desportes, et quelques-unes de ses pièces ont une profondeur mélancolique assez rare à cette époque. On citera toujours de lui quelques belles strophes (1).

Mathurin Régnier (1573-1613). — Neveu de Desportes, Régnier fut dès son enfance destiné à l'Égfise ; on espérait faire passer sur sa tête une des riches abbayes de son oncle. En 1587, il fut attaché à la personne du cardinal de Joyeuse, qu'il accompagna dans ses fréquents voyages à Rome. Mais il ne sut pas, on ignore pour quelle raison, plaire à son puissant maître, et il revint à Paris où il semble avoir mené une vie assez vagabonde. A la mort de (1) Cf. Brunetière, Hist,delami,fr, c/ass/^ue (Delagrave), t. L

son oncle, il n'hérita d'aucun de ses bénéfices; il finit seulement, grâce au marquis de Gœuvres, par obtenir une pension de deux mille livres sur l'abbaye des Vaux de Gernay, et plus tard un canonicat, à Chartres (t609). Une mort prématurée l'empêcha de jouir longtemps d'un repos pendant lequel il eût peut-être mûri jusqu'à la perfection ses dons naturels pour la poésie.

Les satires de Régnier. — Régnier a composé seize satires, dont les principales sont : II. Les poètefs (très piquant tableau de la vie du poète, telle qu'elle est, et telle que la voudrait Régnier. Cette satire abonde en vers pittoresques ; elle est essentielle pour la connaissance du monde lilléraire de ce temps, et pour les théories de Régnier). — III. La Vie de Cour (à comparer avec le Poète courtisan de J. du Bellay). — VI. L'Honneur (contre le point d'honneur). — YIU, L'Importun ou le Fâcheux (imitée' d'Horace). — IX. K Nicolas Rapin (contre Malherbe).— X. Le Souper ridicule (à comparer avec Boileau). — XII. Son Apologie (théorie de la satire, à comparer avec Boileau). — XIII. Macette ou Y hypocrite. — XV. Le Poète malgré soi (Régnier définit sa manière d'écrire, toute de verve, et son esprit incapable de déguiser la vérité. A comparer avec Boileau).

Originalité de Régnier. — Les maîtres de Régnier satirique sont nombreux. Ce sont d'abord, non pas qu'il les ait tous connus, mais par une sorte d'hérédité mystérieuse, les poètes gaulois du moyen âge, depuis Jean de Meun et les auteurs de fabliaux jusqu'à Villon; Marot, dont il a souvent la finesse naïve, qui, dans ses coq-à-Vâne, avait donné quelques bons passages de vraie satire ; du Bellay, qui a le premier composé [le Poète courtisan) une satire dans la forme qui devait rester classique jusqu'au dixneuvième siècle ; et surtout des poètes itahens qu'il a étudiés à Rome, pendant les huit années qu'il y séjourna: à quel point il est redevable aux Italiens, nous le savons aujourdliui par M. J. Vianey (I). Mais ces iiiodèles étaient à la disposition de tous. Régnier n'en profita et n'en tira ses propres satires, si originales, que grâce à des dons particuliers : une singulière faculté d'observation, déve-

(1) J. ViANEV, Mathurin Régnier (Hachelle), 18'J6.

LA REFORME DE LA POÉSIE Sqq

^ loffsïnf 'f ^"''^"f '.'î"-"' par son père ; un sens du pit- ^ to esque et du réel qu'aucun poète n'avait possédé depuis Villon, SI ce n'est Rabelais; une verve drue et copiuse ai forme contraste avec la sécheresse de Malherbe

ne faut pas chercher dans les satires de Régnier une

mo a7d'Horac™'"' ^«^"^ plus^.st-cela

"ins vices fn^?f' ^r^"'^^'""^' a" ^om du ridicule, cer- ' MaretfP ï extérieurs, - sauf dans le portrait de San dintTet H f'' f"' = portrait du courti-

d indt. L f ''''' P'^ï"^'^'^^ semblent autant

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tains traits semés çà et là, la satire IX, à Rapin est un

rCTenîe'ef ffT\'",^''^"^'^^ écoK 'Régnie^

poésl inHi'vM '^'/V''^''" tradition française, celle de la poésie mdividuelle et fantaisiste : et voilà poin>quoi il est

attaVï ie t?'' '''''' de^Ron^s^d Le

MaEe L^w"' P'^^'t'^^^.^^'r deux points essentiels:

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poet€ le dio t de se laisser aller où la verve VeniDorle ■ et

de la^^e IrVu^'l''''' '"^r'' puériir^W^ànts sard du R.ni ^ '^'^^ écrivains comme Ron-

que, dans cette accusation, il implIqfe'évSemment celle' <!e prosaïsme voulu plutôt que celle de vulgarité " t encore une revendication en faveur de laE é du L^îf doit pouvoir, à son gré et selon ses sujets u er drtous

LA LlTTKaATURE FRANÇAISE

les vocabulaires el de tous les styles. On peut comparer, ^ à la môme époque, la protestation de Mlle de Gouriiay.

Slyle de Régnier. — Pour lui, Régnier, il est excellent écrivain, en ce sens que, depuis Rabelais, on n'avait pas eu d'exemple d'un vocabulaire aussi riche, aussi pittoresque, où le mot fasse à ce pomi image et tableau. Régnier a connu, comme Malherbe, et, en un sens, mieux que lui, la valeur du mot mis en sa place. Il dialogue à merveille . comme un poète comique. 11 compose un couplet (celui de Macette, par exemple) comme Molière. Et, quand la verve ou la colère le soutiennent, il va jusqu'à l'éloquence, celle d'un d'Aubigné. Mais quand il veut raisonner, ou définir, ou moraliser, sa syntaxe estlourde etembarrassée. On voit qu'il n'a pas eu le courage, ou le talent, de se corriger.

Théophile de Viau (1590-1626) eut une vie très agitée et très malheureuse. Suspect de libertinage, soupçonné d'être l'auteur de poésies impies, il fut emprisonné, exilé, et mourut jeune. 11 eut de son vivant, et quelques années après sa mort, une très grande réputation. On verra plus loin que sa tragédie de Pyrame et Thisbé (1617) fut fort applaudie. Mais il est surtout remarquable par des odes et des élégie où il se montre, plus cfu'aucun autre poète de son temps, un véritable lyrique. On citera toujours le Matin et la Solitude, pour le sentiment exquis de la nature, et pour l'impression toute personnelle qui s'en dégage. Ses vers d'amour nous paraissent d'une singulière sincérité, au milieu de la poésie galante 'et fade de ce temps. Théophile écrivait, d'ailleurs, avec une facilité tantôt heureuse, tantôt négligée. Il a dit, contre Malherbe : Jamais un bon esprit ne fait rien qu'aisément. « C'était, dit M. Faguet, un beau génie poétique très mal réglé et avec des incartades. Il était plein d'imagination et d'esprit (1). »

Saint-Amant (1594-1661) est à jamais compromis par quelques vers de Boileau. Et peut-être eût-il mieux fait de ne pas écrire son grand poème de Moïse. Ses poésies lyriques et élégiaques n'en seraient que plus connues et plus estimées ; c'est là qu'il est tout entier, avec beaucoup de relief, de

(1) Hisl, de la tilt, française (Pion), t. IL p. 23.

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