I. — LE ROMANTISME
On désigne sous le nom de romantique une période de notre littérature qui commence aux environs de 1820, date de la publication des Méditations de Lamartine, et s'étend jusque vers 1850, époque où s'annonce un retour vers la littérature impersonnelle. L'école romantique triomphe dans la poésie lyrique et s’efforce de conquérir le théâtre ; mais, en outre, elle étend son influence sur toutes les autres branches de la littérature. Elle compte dans ses rangs tous les jeunes écrivains qui deviendront les grands écrivains du siècle. Chateaubriand en à été l’initiateur, Victor Hugo en est le chef reconnu.
Les théories romantiques ont été souvent exposées dans les articles de journaux tels que le Globe, et surtout dans la Préface de Cromwell, manifeste bruyant et confus de la nouvelle école (1827). La critique en a été présentée non moins souvent, mais jamais avec plus
d'esprit et de finesse qué par un romantique converti, Alfred de Musset, en plusieurs endroits de ses poésies et dans la première des Lettres de Dupuis et Cotonet. Toutefois, aucune des définitions du romantisme données. par les romantiques eux-mêmes n est satisfaisante, ct il ne semble pas qu'ils aient eu sur ce qu'ils voulaient faire des idées très nettes. Une seule apparaît clairement, c’est le parti bien arrêté de prendre sur tous les points le contre-pied de la doctrine classique. Aussi le meilleur moyen de donner du romantisme une définition aussi complète que possible est-il de le définir par opposition avec le classicisme.
Le romantisme est un mouvement de littérature personnelle, et par conséquent lyrique, donnant libre essor à l'imagination et à la sensibilité, facultés personnelles par excellence qui varient d’un individu à l’autre, — par opposition au classicisme qui, reconnaissant la souveraineté de la raison, faculté qui nous fait connaître l’universel, et proclamant que le moi est haïssable, à été une école de littérature 1mpersonnelle et excellé aux genres collectifs, tels que le théâtre, l’éloquence de la chaire, la philosophie et la morale.
Le romantisme s’efforce de peindre ce qui tombe sous les sens, la nature extérieure, le décor de la vie, — par opposition à la littérature classique qui se soucie uniquement de connaître l’homme intérieur.
Le romantisme s'attache à ce qui change d’une époque à une autre, d’un pays à un autre et qui est le domaine de l’histoire, — par opposition à la littérature classique pour qui cela seul importe qui demeure le même à travers les temps et vaut pour tous les pays, qu'il s'agisse des lois de la nature humaine ou de celles de l’art.
Le romantisme réhabilitera l’art et la littérature du moyen âge ignorés ou méconnus par les classiques, et s'inspirera des littératures du Nord, anglaise et allemande, — par opposition aux classiques qui prenaient pour modèles les deux antiquités grecque et latine et s’inspiraient des littératures du Midi, italienne et espagnole.
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Le romantisme s'adressant à un public élargi et partant moins délicat, devra recourir à des moyens d'’expression qui forcent davantage l’attention, langage plus chargé de matière et de couleur, et visant davantage à l’effet, — par opposition à la littérature classique qui, recherchant le suffrage d’une élite, s’adressait à l’intelligence plus qu'aux sens et faisait de la simplicité le dernier mot de l’art.
Que le romantisme se soit trompé sur bien des points, qu'il représentât une qualité d’art inférieure à celle du classicisme, et qu'il s’adaptât moins bien à la nature . du génie français, on le montrerait aisément. Mais c’est là une question de doctrine ; reste la question de fait. Le fait est que, de même qu’à la fin du xv° siècle la littérature du moyen âge était épuisée, de même les principes auxquels on avait dû pendant deux siècles et demi une si magnifique éclosion de chefs-d’œuvre, ne produisaient plus que des œuvres mort-nées. Sachons gré au romantisme d’avoir infusé à notre littérature un sang nouveau.
Les romantiques, tous jeunes gens et qui n'avaient pas tous dépassé les vingt ans, — Victor Hugo, Emile et Antony Deschamps, Alfred de Vigny, Sainte-Beuve, — se réunissaient chez Charles Nodier (1783-1844) qui en avait quarante. Littérateur aimable et esprit curieux, Nodier venait d’être nommé directeur de la Bibliothèque de l’Arsenal. Son salon fut le premier Cénacle, dont Alfred de Musset à dépeint en des vers charmants l'atmosphère de jeunesse et de gaieté.
Gais comme l'oiseau sur la branche Le dimanche
Nous rendions parfois matinal L’arsenal..
Alors dans la grande boutique Romantique
Chacun avait, maître ou garçon, ° Sa chanson.
Un second Cénacle se réunit par la suite chez Victor Hugo, rue Notre-Dane-des-Champs. Composé des admi-
rateurs du poète et de ses thuriféraires, on y respirait davantage une atmosphère confinée et un encens de petite chapelle.
La nouvelle école eut pour organes la Muse française (1823-1824), puis le Globe. Les dates principales en sont : 1822, Racine et Shakespeare de Stendhal ; 1827, Préface de Cromwell ; 1830, bataille de Hernani. Vers 1850, un revirement se produira : un courant réaliste rénétrera la littérature et se fera sentir dans tous les genres, en poésie comme en prose. N’ayons garde d’ou-
- blier, au surplus, qu’en dépit des apparences il a toujours subsisté, même chez les plus fougueux des ro-
__mantiques, un fond de classicisme inséparable du génie français.