CRITIQUE, PHILOSOPHIE, LE MOUVEMENT RELIGIEUX
La critique. — Sainte-Beuve. La « critique biographique » et l « histoire naturelle des esprits ».
La philosophie. — Victor Cousin.
Le mouvement religieux. Joseph de Maistre, Lamennais. — L’éloquence de la chaire.
L’éloquence parlementaire.
Aux progrès de l’histoire
est intimement lié le renou-
La critique. vellement d’un genre voisin,
la critique littéraire. Les deux
siècles précédents n'avaient
guère connu qu'une sorte de critique : la critique idéa-
liste ou théorique, qui juge de toutes les œuvres au nom
d'une même doctrine et d’après un idéal immuable.
Celle crilique rigoureusement classique continuera long-
temps d'être en honneur dans l’Université et trouvera
son expression la plus complète dans l'Histoire de la
littérature française de Désiré Nisard (1861). Estimant
que le xvn° siècle a porté notre littérature à sa perfec-
tion, Nisard considère tout ce qui a précédé comme
une préparation et tout ce qui a suivi comme une
décadence. Système étroit, exclusif et qu'on ne saurait
appliquer à une grande littérature vivante ; il reste
que nul n'a parlé de notre littérature classique avec plus de pénétration et de force que Nisard.
Divers éléments, en s’introduisant dans la critique, vont la vivifier. C’est d’abord l’histoire. Une œuvre littéraire, comme l'avait déjà indiqué M”° de Staël, est forcément en rapport avec l’état social d'un fermps, el, pour en juger d'une manière équitable, 11 faut tenir compile des conditions dans lesquelles elle s'est pro-
duite. Tel est le point de vue où se place un brillant professeur, Villemain (1790-1867) : la critique est pour lui un tableau d'histoire. L'ouvrage où il a le plus complètement appliqué sa méthode est le Tableau de la lillérature française au XVIII° siècle (1846), plein d'idées alors nouvelles et qui se lit encore aujourd’hui avec profit et agrément. Son meilleur élève fut Saint-Marc-Girardin (1801-1873), l’auteur de ce Cours de littérature dramatique dont Nisard a pu dire : « C’est de Îa littérature comparée qui conclut par de la morale. »
Mais celui qui personnifie
ce genre lilléraire au x1Ix° siè-
Sainte-Beuve. cle, c'est Sainte-Beuve? (1804-
1869). I à, au plus haut
degré, les qualités requises
par la critique. La curiosité : il s'intéresse aux hommes
el aux œuvres de toutes les époques. L'intelligence compréhensive et la facuité de se « dépersonnaliser »
il sait s’oublier lui-même, se déprendre de ses idées,
pour entrer dans les idées d’autrui, se mettre au point
de vue de l'auteur qu'il étudie, pénétrer dans son
œuvre, la considérer sous tous les aspects, l'étreindre,
l’'embrasser de toutes parts, et enfin la « comprendre ».
La souplesse : avec une agilité merveilleuse, il passe
d'un écrivain à un autre et se plie aux états d’esprit les
plus différents: Enfin, il a le goût le plus délicat comme
(1) Villemain 1790-1867) fut nommé, Lrès jeune, maitre de conférences à l'Ecole normale, Dès 1821, il fat élu à l’Académie, dont il fut secrétaire perpéluel en 1832, époque où il entra à la Chambre des pairs : il fut deux fois ministre. — Il a laissé : un Cours de la littérature française (1828) ; des Discours et Mélanges (1823-1827) : des Etudes de la lilléralure ancienne et étrangère (1846), et un grand nombre d'Essuis, Eludes, Discours. x
(2) Sainte-Beuve (1804-1869) fit d'abord des éludes de médecine ; puis il fit partie du cénacle de V. Hugo.ll donne en 1828 son Tübleau de la poésie française au xwi° siècle ; puis les Poësies de Joseph Delorme en 1829, Voluplé parut en 1834. Vers celle époque, il entra à la Revue des Deux-Mondes, où il continua la galerie des Portraits commencée en 1829, dans la Revue de Paris. En 1845, il fut élu à l’Académie, En 1857, il fut nommé maître de conférences à l'Ecole normale où il professa un cours qui devait paraitre sous le nom d'Efudes sur Virgile. La même année, il avail inauguré au Constitutionnel ses Causeries du lundi. Citons, parmi ses autres œuvres, l’ort Royal (1810-1860), Chuteuubriand ct son groupe litteraire sous l'Empire (ASG21,
le plus sûr. Ajoutez cette vaste culture qui lui permet
d’apercevoir chaque œuvre, non pas isolément, mais
dans l’ensemble de l’histoire littéraire et de lui assigner li place qui lui appartient et qui lui restera.
Cliché Bulloz.
SAINTE-BEUVE (D’après le portrait au crayon de Hcim).
Visage Ce confesseur cb de carabin, front érorme, bouche molle c! douloureuse, l'intelligence la plus compréhensive, la nature la 1 lus compliquée. Le maître de la critique auquel on doit le plus riche trésor d’idées que le xrx° siècle nous ait légué.
C’est ainsi que, sur les sujets si nombreux et si variés dont il a traité, il a presque toujours vu juste. S'il lui arrive de se tromper, c’est le plus souvent par un défaut de caractère plutôt que d’esprit, et pour n'avoir pas toujours su se mettre en garde contre ses préventions ou ses rancunes, Mais, à la prendre dans son ensemble, son œuvre est un modèle de critique avertie, pénétrante cé -judicieuse. Et le fait est que parmi les jugements
qu'il a portés même sur ses contemporains, il en est bien peu que nous ayons aujourd’hui à réformer.
La méthode de Sainte-
Critique biographique et Beuve consiste à faire entrer
histoire naturelle des dans la critique la biographie.
esprits. à Quel était le tempérament de
l'écrivain ? Quels étaient son
caractère, son humeur et ses goûts ? Quelles influénces,
quels événements ont façonné son esprit et sa sensibi-
lité ? Tous ces renseignements, en faisant connaître l’homme, aident à mieux comprendre l’œuvre.
J'ai toujours aimé les correspondances, écrit Sainte-Beuve, les conversations, les pensées, tous les détails du caractère, des mœurs, de la biographie en un mot des grands écrivains... On s’enferme pendant une quinzaine de jours avec les écrits d’un mort célèbre, poète ou philosophe ; on l’étudie, on le retourne, on l’interroge à loisir, on le fait poser devant soi... Au type vague, abstrait, général, qu’une première vue avait embrassé, se mêle el s’incorpore par degrés une réalité individuelle, précise, de plus en DE accerituée:
Celle méthode que Sainte-Beuve ne cessera jamais d'appliquer lui suffit dans ses Portraits littéraires (1844- 1846). Mais il va la compléter et l'élargir pour s’efforcer de faire ce qu'il a appelé « l'histoire naturelle des esprits ». Entre les esprits il y a des analogies et des différences ; l’objet de la critique est de les rechercher et de les distinguer, afin d'établir des classifications ct de déterminer les « familles d’esprits ». Il faut done procéder à la façon des naturalistes, c'est-à-dire par monographies.
Pour l’homme sans doule on ne pourra jamais faire exactement comme pour les animaux ou pour les plantes ; l’homme moral. est plus complexe ; il a ce qu’on nomme liberté, et qui, dans tous les Cas, suppose une grande mobilité de combinaisons possibles. Quoi qu’il en soit, on arrivera avec le tem:s, j ‘imagine, à consti-
Luer plus largement la science du moraliste.. On pourra découvrir
quelque jour les grandes divisions naturelles qui répondent aux familles d’esprits.
Une suile de ruonographies, telle est en effet cette admirable série des Causeries du lundi et dés Nouveaux
lundis (1850-1869) qui, par l'abondance des idées mises en circulation comme par la mesure des jugements et ia délicatesse de la forme, constitue le modèle le plus achevé que nous ayons de la grande critique.
Ajoutons que Sainte-Beuve n'est pas seulement l’auteur d’études détachées : son grand ouvrage, l'Histoire de Port-Royal, sans cesse augmenté de 1840 à 1860, est pour l’art de la composition et pour le don de la vie, comme pour la finesse de l’analyse morale et la hauteur des vues, un des beaux livres du siècle.
Le style de Sainte-Beuve reflète la souplesse de son esprit : tout en nuances et en élégantes sinuosités, ce style vaut par une finesse qui côtoie parfois le raffiriement.
Les premières années du
xix° siècle ont été marquées .
La philosophie. par la réaction contre les doc-
trines de la philosophie sen-
sualiste du xvrm° siècle. Maine
de Biran (1766-1824), le premier psychologue spiritua-
liste français, en donna le signal. Royer-Collard (1763-
1846), professeur à la Sorbonne, y ajouta l'étude de
l’école spiritualiste écossaise ; mais ce fut Victor Cousin
qui, en s'inspirant des philosophes écossais et en faisant
connaître à la France les philosophes allemands, détermina le courant le plus important.
Victor Cousin est né à
Paris en 1792: il était fils
Victor Cousin. d’un ouvrier joaillier. À peine sorti de l'Ecole normale, il y rentrait pour y professer la philosophie. En 1815, Royer-Collard le prit comme suppléant. La première année, il traita de la philosophie écossaise. En 1817, il aborda la philosophie de Kant. En 1818, ik examina la philosophie de Hegel et de Schelling. Les années suivantes, il étudia les grandes écoles de métaphysique et de morale du xvin® siècle. Son cours était un foyer d'agitation libérale : il fut
interdit en 1820, et le professeur ne put remonter dans sa chaire qu’en 1828. Sous la monarchie de juillet, membre. du Conseil royal de l’Instruction publique, conseiller d'Etat, puis ministre de l’Instruction publique, il exerça sur l’enseignement de la philosophie une sorte de dictature. Il prit sa retraite après le coup d'Etat de 1851 et se consacra à des études de littérature, où il