‹ Histoire de la littérature française (volume 3)Chapitre 89 sur 294 · I. — BALZAC · texte numérisé non relu

I. — BALZAC

Jean-Louis Guez, seigneur

de Balzac, naquit en 1594

Sa vie ; l’homme. à Angoulême. Il s’attacha d’abord au duc d’Epernon,

puis à son fils le cardinal de

la Valette qu'il suivit à Rome. C’est de là qu'il date ses premières Leltres (1624). Elles firent aussitôt révolution et portèrent leur auteur à la plus éclatante réputation, Le cardinal du Perron s’avoue vaincu en élo-

quence par un jeune homme de trente ans : tous les

contemporains s'accordent pour rendre à Balzac les mêmes hommages enthousiastes.

GuEz DE BALZAC (D’après un portrait gravé de Claude Mellan).

Le grand maître à écrire du xvrit siècle, celui qui donna le premier modèle de la période oratoire que Bossuet portera à sa perfection.

Le succès, pour être complet, voulait des réclamalions. Elles ne firent pas défaut. [l y a une querelle sur

286 LE XVIIe SIÈCLE.

le nom de Balzac, comme il y en aura une sur le Cid de Corneille. On se bat pour ou contre : « Cette guerre, écrit Sorel, divisa quelquefois les pères d’avec leurs enfants, et les frères d’avec leurs frères. » Une première attaque fut dirigée par le père Garasse. Une autre fois, Balzac fut pris à partie par le frère André de Saint- Denis, feuillant, et par le supérieur même de l’ordre, Dom Jean Goulu. Ses amis ripostèrent. On en vint aux coups de bâton voire aux coups d’épée ; et un sieur de Javerzac faillit être assommé dans une chambre d'hôtel pour avoir écrit contre Balzac.

Celui qui suscitait de si ferventes admirations et des luttes si vives, où il jouait indirectement un rôle en revoyant les réponses de ses partisans, Balzac, planaït dans une sphère éloignée et supérieure. Il s’est confiné dans sa terre de Balzac, sur les bords de la Charente, et il va vivre toute sa vie loin du monde et de la société où il ne fait que de rares apparitions. Cet éloignement qu'il a su habilement se ménager, est profitable à sa réputation. Si Balzac fût toujours resté à Paris, à portée de l'hôtel de Rambouillet, il était à craindre que son culte ne souffrit quelque atteinte, par suite du contact des adorateurs avec Fidole. Au contraire, du fond de sa retraite, il semble un oracle qui s’est soustrait aux regards des profanes. Les hommages l’y viennent trouver sous forme de lettres, d'ouvrages qu’on soumet à son examen, de cadeaux, de faveurs, de reproches flatteurs et de récriminations élogieuses, [1 fait mine de se plaindre et de plier sous le fardeau. Ah ! le périble métier que celui d’homme célèbre ! Que de fatigues pour l’heureuse victime ! Mais n'allez pas le prendre au mot, et si au cours d’un voyage vous passez auprès de son château n'allez pas négliger de lui porter le tribut légitime et la juste redevance de votre admiration. La chose arriva à M. de Serizay. Aussitôt, Balzac de se plaindre et d’écrire avec une résignation comique, sur le ton de la grandeur offensée : « Je vous apprends que M. de Serizay est venu dans la province sans s'être enquis seulement si j'y étais. Le mépris est grand, et

l’injure serait moins sensible à un homme moins accoutumé à souffrir que moi.» Pompeux dans son œuvre, Balzac est dans sa vie solennel et important. II y à toujours en lui du grand homme de province. Le P. Garasse, ce bouffon qui a des lueurs, exagérait plutôt qu'il ne se trompait, lorsqu'il lui disait : « Toutes vos lettres ne sont qu’un pressis d’une mélancolie noire, et d’une gloire magnifique qui approche de bien près du frénétique. Vos périodes sont des périodes lunatiques, vos locutions sont des ampoules, vos virgules sont des rodomontades et vos. interponctuations sont des menaces... »

Balzac est surtout célèbre par ses Lettres ; il à écrit en outre des Entretiens et des traités : le Prince, composé à l'éloge de Louis: XII, Alcippe ou de la cour, à l'éloge de Richelieu, le Socraie chrétien. Ces différents ouvrages, où il aborde des questions littéraires, politiques. religieuses, nous intéressent beaucoup moins par la pensée souvent banale, que par un art tout nouveau de la phrase. On peut en dégager une rhétorique, qui est justement le moule apporté par Balzac à Ja prose du xvu° siècle,

Une rhétorique est un ensemble de procédés : Balzac croit à d'efficacité du procédé en littérature, le recherche et le recommande, Il ne conçoit pas qu’on puisse écrire sans employer les recettes qui habillént la pensée et la font valoir, « Si vous avez résolu, dit-il, d'écrire sans ornement, c’est un dessein qui vous donnera bien de la peine, et dans lequel difficilement vous réussirez. » 11 se méfie de la simplicité d'expression qu'il soupçonne de voisiner avec da platitude. « IH faut chercher quelque expédient de rhétorique et déguiser la chose oratoirement ou poétiquement. » Balzac écrit pour « déguiser les choses », comme d’autres écriront pour les exprimer et les montrer. Les figures de rhétorique lui servent à cet effet. Il en est une qu'il emploie plus

Ses lettres. Sa rhétorique.

fréquemment et qui lui est chère par-dessus toutes les autres: c’est l’hyperbole. Il l’aime d’amour, et il en parle avec attendrissement. On les sépara, parce qu'il y avait scandale : Balzac est malheureux, humilié et déconcerté. Il écrit à la marquise de Rambouillet à qui il doit un remerciement :

En conscience je n’eus jamais (ant besoin &e cette officieuse figure qui aide les bonnes intentions, qui acquitte les dettes Ces pauvres, qui non seulement égale les choses par les paroles, mais qui les sait agrandir jusqu’à l'infini. Vous la connaissez, madame, sous le célèbre nom d’hyperbole, et je vous avoue que je l’abandonnai lâchement, il y a près de dix-huil ans, par je ne sais quelle mauvaise honte que me causèrent les renroches et la médisance de mes ennemis. Ç’a été à mon grand Commage, et je vois bien que manquant de son secours pour vous remercier magnifiquement comme je le désirerois, je serai contraint de me servir de la simplicité de ma langue naturelle, et de vous dire, comme feroit un autre homme, que je vous suis très obligé de votre présent.

Mais s'exprimer avec « simplicité » et « comme ferait un autre homme », c’est une extrémité à laquelle Balzac ne se résout pas facilement. D'ailleurs, cette tendance à l’hyperbole ne vient pas d'une imagination qui grandit les choses. L’exagération est dans les mots, dans le tour de la phrase, dans le son de la voix. Balzac parle fort et écrit gros. La forme est, du reste, toujours et en toute circonstance, la même. Les personnes à qui Balzac s'adresse, changent ; le ton sur lequel il leur parle, les éloges qu'il leur adresse ne changent pas. Aussi, arrive- Lil que, si d'aventure il rencontre quelque grand sujet ou s’il s'avise de quelque opinion juste et noble, dont on ne saurait lui refuser l'honneur, sa phrase sonne juste. C’est ainsi qu'il atteint à la vraie éloquence, — celle qui se moque de l’éloquence, — lorsqu'il prend le parti de Corneille, dans une lettre adressée à Scudéry lors de la querelle du Cid : ;

Considérez néanmoins, monsieur, que toute la France entre en cause avec lui, et qu'il n’y a pas un Ces juges dont le bruit est que vous êles convenus ensemble, qui n’ait loué ce que vous désirez qu’il condamne. De sorle que quand vos arguments

RS - RÉFORME DE LA PROSE. 289 seroient invincibles, et que votre adversaire même y acquiesceroit, il auroit de quoi se consoler glorieusement de la perte de son procès, et vous pourroit dire que d’avoir satisfail out. un royaume

est quelque chose de plus grand et de meilleur que d’avoir fait une pièce régulière.

On voit ce qu’on pouvait attendre, l’occasion venue, du nouveau genre de style inauguré par Balzac.

Nous avons noté l’usage que Balzac fait de l’hyperbole, mais il emploie avec aussi peu de réserve tous les autres procédés, le redoublement et le balancement des périodes, l’énumération des parties et l’antithèse, la comparaison, tout l’arsenal des comparaisons : la nature, l’histoire, la fable ne servent à Balzac que d’un immense magasin de métaphores.

Certes, il y à de la puérilité dans ce travail fait sur le style, dans ce « jeu de syllabes et de mots »; et on serait parfois tenté d'appliquer à Balzac cette phrase d’une de ses lettres : « Il vaut encore mieux ne rien dire en se taisant que ne rien dire avec beaucoup de paroles. » Lui-même a des retours sur la vanité du métier d'auteur ainsi compris et sur cette duperie de « travailler à la structure et à la cadence d'une période, comme s’il y allait de notre vie et de notre salut ». Ces aveux, on les trouverait surtout dans l’avant-propos du Socrale chrétien. Ce traité est une œuvre des derniers temps ei qui contient quelques-unes des pages les plus réellement belles qu'ait écrites Balzac. Il y semble être arrivé à la conscience de ses propres défauts, et avoir voulu apporter à ses théories trop exclusives quelques correc-

stifs. « Il y a, dit-il, une certaine gaieté de style, éloignée

à égale distance de la bouffonnerie et de la tristesse. » Cette gaieté de style lui a totalement mañqué. I parle encore de cette « immobile gravité » où les auteurs se raidissent. « L'art observé jusqu’à la superslition ne souffre pas à l’esprit le moindre mouvement de liberté. » Et voilà, en effet, ce qui rend monotone et fatigante Ja lecture de Balzac. On voudrait un peu de liberté, un repos ct un temps d'arrêt dans cette éloquence conti-

nuc.

Mais, c’est faire tort à Bal-

zac et c’est presque se mon-

Son influence. trer injuste envers lui que de

l’étudier en lui-même. Son

œuvre ne vaut pas son in-

fluence. On a dit qu À avait fait faire à la prose fran-

çaise sa rhétorique. Il lui a enseigné le nombre, à

cadence et l'harmonie de la période. On l’appelait en

son temps «l'unique éloquent ». De l’éloquence il à

trouvé, du moins, l'appareil extérieur et le moule.

Prenez une phrase de Balzac, attachez-vous moins à la

qualité de la pensée qu'au son des mots et à leur ma-

jestueux déroulement : c’est déjà du Bossuet. Tel est

ie service qu'a rendu Balzac et dont on ne saurait lui

être trop reconnaissant. Il à créé la forme magnifique

où les grands prosateurs du siècle allaient couler des idées de génie.

D NOITOUNCE

Il est d'usage de rapprocher Balzac de Voiture :

c'est un rapprochement par contraste. Tandis que Balzac se confine dans la monotonir de son existence solitaire et de ses procédés oratoirés, Voiture, alerte et sémillant, vit à Paris, au milieu de la société élégante dont il fait les délices, et n’a d’autre prétention que d’être le plus agréable diseur de riens. Au plaisir de la vie mondaine et aux satisfactions d’une gloire de salon il a tout sacrifié, jusqu'aux qualités sérieuses qui étaient en lui, et jusqu’à la réputation plus solide et de meilleur aloiï, où il aurait pu prétendre.

Vincent Voiture est né en 1598, à Amiens, d’un père marchand de vins. On prétend, sans preuves, qu'il rougit plus tard de son origine : en agissant ainsi, Voiture aurait méconnu son plus réel titre de gloire, qui est d'avoir su, par le in mérite de son esprit, suppléer à la naissance et à la fortune et s’introduire

Sa vie. Le familier des grands.

VOITURE (D’après un portrait gravé par Jacques Lubin).

Ce petit homme qui fut le grand homme de l’hôtel de Rambouillet, le premier qui ait su par son esprit faire à l’homme de lettres une situation sociale et qui fit cadeau à Ia littérature de cette chose exquise : l’urbanité.

auprès des grands : il à fait à la valeur intellectuelle sa place dans la haute société. Plus tard, les écrivains, maîtres de l'opinion, exerceront une sorte de royauté

littéraire : Voiture en a rendu l'avènement possible.

Seulement, il ne faut pas se méprendre sur le rôle que joue Voiture dans la société de son temps. Il fonde la dignité de l’homme de lettres : c’est dire que cette dignité en est à ses débuts, et qu'il lui arrivera de se compromettré en plus d’une aventure fâcheuse. Que Voiture ait ou n'ait pas été berné, parce qu’un jour il n'avait pas su amuser M de Bourbon, il reste toujours que Voiture faisait personnage d’amuseur. C’est à ce titre qu'on l’accueillait : « Savez-vous, disait un des hôtes de M”*° de Rambouillet, que ce Voiture a bien de l’esprit ? — Mais, monsieur, pensiez-vous que c'était pour s1 noblesse ou pour sa belle taille qu'on le recevait partout ? » On l'invitait pour qu'il eût de l'esprit devant le monde. Si l’on veut y regarder de près, on verra qu'il entre beaucoup de dédain dans l'estime qu'on fait de lui. On a pour lui des indulgences qui sont insultantes. « Si Voiture était de notre condilion, disait M. le prince, il n’y aurait pas moyen de le souffrir. » Voiture se venge en usant à l’excès de ces libertés qu’on lui passe. On cite de lui toutes sortes d’impertinences, « Et ma foi, ajoute Tallemant qui nous les rapporte, c'est le vrai moyen de se faire estimer des grands seigneurs que de les traiter ainsi. » Toujours est-il qu’il faut marquer avec précision cette nuance : on ne traite pas Voiture ni l’hommé de lettres en égal. Ce n’est pas encore l’amitié, ce n’est que la familiarité.

Voiture vint à Paris fort jeune : des vers qu'il adressa à Gaston d'Orléans lui valurent une charge de contrôleur chez ce prince. Ses rapports avec Gaston tiennent une grande place dans sa. vie : il suit son maître dans ses aventures et lui rend d'importants services. Gaston s’élant révolté en 1632, Voiture traverse ja France en partisan ; il passe à l'étranger et reste un an à Madrid chargé d’une mission auprès du comte d’Olivarès. Il y a en Voiture un diplomate et un bon intendant, et il faut regretter qu’on ne nous ail conservé que ses Ictires frivoles, el point sa cor:

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respondance sérieuse. De Madrid Voiture passe à Londres, à Bruxelles. En 1634 seulement, il rentre en France. Vers 1635, il fait sa paix avec Richelieu. C’est alors qu'il écrit sa Lettre sur la prise de Corbie, si difiérente de toutes les autres lettres du recueil. Il y fait preuve de raison, de sagesse, de clairvoyance. Au cœur des événements, alors que la politique de Richelieu n'avait pas encore porté tous ses fruits, il la juge avec un coup d’œil d’une sûreté parfaite.

Voiture mourut (1648) alors que la société de l’hôtel de Rambouillet commençait à se disperser. On à dit que Ç’avait été son plus grand trait d'esprit de mourir à temps.

C’est à l’hôtel de Rambouillet qu'il faut chercher Voiture: ïl en ‘est l'hôte assidu. Il est la plus exacte expression de cette société :

il a créé le ton et le genre qui lui convenaient. Les lettres qu’on trouve dans l’Astrée sont d’une langue et d’un style qu’on croirait déjà de Voiture. Mais, il y a une différence capitale : Voiture, et c’est son charme, ne prend pas au sérieux ce qu'il écrit. Il plaisante, et sa plaisanterie est élégante. Il pratique l’ironie, et cette ironie n’est pas méchante : elle a le sourire.

Dans cette fameuse lettre de la Berne, quelle est la part de la réalité ? Où commence l'invention ? Cet art de mêler la fiction et la vérité, c’est justement ce qu'on appelle la fantaisie. Or, la fantaisie chez Voiture

est toujours éveillée, prête à profiter de tous les incidents et à exécuter sur n’importe quel thème d’ingénieuses variations. C’est une fête dont il nous donne le récit en y ajoutant toutes sortes d’épigrammes et de sous-entendus. C’est une rencontre de brigands qui lui fournit matière à un tableau plaisamment sombre. I envoie à M"° de Rambouillet un recueil de Callot, et il le fait précéder d’une lettre sous le nom de ce gra-

eur. Au duc d’Enghien, après le passage du Rhin, il

Voïture à l’hôtel de Rambouillet.

écrit la lettre de la Carpe à son compère le Brochet.

Aussi, est-ce se placer à un point de vue très défavorable pour juger Voiture, que de lui demander compte de la valeur absolue de chacune de ses lettres. Ces lettres n'étaient pas faites pour être lues isolément. Elles ne servent souvent qu'à accompagner un divertissement inventé par Voiture ; le divertissement est le principal, et la lettre n’est que l’accessoire. Un jour, des hommes déguisés en Suédois remettent à Julie, grande admiratrice de Gustave-Adolphe, une lettre signée de ce prince. La lettre était de Voiture : le déguisement était aussi de Jui. Voilà ce qui amusait, et voilà aussi pourquoi nous ne retrouvons pas dans ces lettres l'agrément qui ne pouvait exister que pour les contemporains. Ils admiraient l'homme du monde à l'imagination fertile et divertissante ; nous jugeons l'écrivain et son esprit. Or l'esprit, tel qu'il se dépense au jour le jour dans la vie mondaine, cesse bien vite de nous devenir perceptible.

Voiture n'avait pas publié une seule lignée de son vivant, Il disait : « Vous verrez qu'on aura la sottise de publier mes œuvres. » Son nèveu, Martin Pinchèêne, fit la sottise, en 1649. Mais Voiture est un homme heureux. Même après sa mort, sa réputation lui survit :

Boileau le mettra encore à côté d'Horace. Gardons-

nous donc de contester le mérite de ses écrits, parce.

que nous ne sommes plus en état de le goûter : c'était encore faire accomplir un progrès à la prose que de Jui enseigner l’urbanité, le tour galant et ingénieux.

Ill. — DESCARTES

Si nous nous occupions de

suivre le progrès des idées,

Sa vie. et d'apprécier chaque écri-

vain à la valeur de son esprit

ou de son génie, nous nous

ferions scrupule de rapprocher de Balzac et de Voiture, ces artisans de mots, un philosophe en qui on salue justement le maître de la pensée modérne ; maïs, nous

soft

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n'avons ici en vue que la constitution de la prose française, él nous n’étudions l’œuvre de Descartes que par rapport à l’influence qu’elle a eue sur le développement de la langue et de la littérature.

Cliché Bulloz.

DESCARTES PAR FRANS Hazs Celui en qui la pensée moderne salue son maître. Bouche mépri- Sante, grand nez impérieux, œil admirable, regard pénétrant el hardi, qui, mieux encore que les choses du dehors, voit celles du dedans, tel Descartes nous apparaît dans ce portrait, dû à l’un ces plus grands artistes de cette Hollande où il était allé chercher le calme et la liberté nécessaires à sa méditation.

René Descartes est né à La Haie, en Touraine (1596). Mis au collège des jésuites de La Flèche, il y fit, avec In succès qu'il constate lui-même et peut-être avec

296 LE XVIIe SIÈCLE.

plus de goût qu'il ne l’avoue, le cours d’études alors en usage. « Je ne voyais point, dit-il, qu’on m'estimât inférieur à mes condisciples. » Il étudia ainsi les langues anciennes, la mythologie, l’histoire, l’éloquence, la poésie, les mathématiques, la morale, la théologie. Il ne se contenta même pas de cet enseignement : il parcourut « tous les livres traitant des sciences qu'on estime les plus curieuses et les plus rares, qui avaient pu tomber entre ses mains ». Le résultat de cette investigation universelle ne fut pas favorable à la science d’alors telle qu’elle se trouvait dans les livres, et il sembla à Descartes qu'il n’en avait retiré d’autre profit que, de se rendre mieux compte de son ignorance.

C’est pourquoi, écrit-il, sitôt que l’âge me permit de sortir de la sujétion de mes précepteurs, je quittai entièrement l'étude des lettres, et, me résolvant de ne chercher plus d’autre science que celle qui se pourroit trouver en moi-même ou bien dans le grand livre du monde, j’employai le reste de ma jeunesse à voyager, à voir des cours et des armées, à fréquenter des gens de diverses humeurs et conditions.

Descartes a seize ans ; il vient d’abord à Paris, puis sert successivement dans les armées de Maurice de Nassau et du duc de Bavière. Il voyage en Allemagne, en Suède, en Danemark, en Hollande. En 1628, il est au siège de La Rochelle. L'année suivante, il se fixe en Hollande où il est attiré par un air qui lui semble meilleur que celui de France, et aussi par l’espoir de trouver pour ses doctrines plus de liberté. Après vingt ans de séjour en Hollande, il cède aux sollicitations de Christine, qui l’appelait auprès d’elle à Stockholm. Le climat le tua (1650).

Toute la vie de Descartes

s'explique par l'effort d’une

L'homme. pensée qui veut rester maïitresse d'elle-même et n'être,

par aucune distraction ni au-

cun souci, détournée de son objet, la découverte de la vérité. Après s’être mêlé aux hommes, Descartes constate qu'il y a dans leurs mœurs « quasi autant de diver-

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hf dust ‘né bossé lin >

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silé qu'entre les opinions des philosophes ». Aussi prend-il la résolution de n’étudier plus qu’en lui-même, à l’aide de la seule raison. C’est de cette façon qu'il arrive enfin à trouver ce fond solide sur lequel il pourra bâtir. En 1619, il se trouvait en Allemagne : « N'ayant . par bonheur aucuns soins ni passions qui me troublassent, je demeurai tout le jour enfermé seul dans un poêle où j'avais tout loisir de m'’entretenir de mes pensées. » C’est R qu’il eut sa révélation : la nuit du 10 novembre 1619 est restée célèbre, comme le sera la fameuse nuit de Pascal. ; __- Désormais assuré qu'il a trouvé le chemin qu’il doit - suivre, il n’admettra plus que rien vienne le distraire de l'application de sa méthode : de là, l’impatience avec laquelle il supporte les objections ; de là, le soin jaloux qu’il met à s’isoler du monde et à s’enfermer dans sa pensée. Pendant les vingt années qu'il passe en Hollande, il change sans cesse de résidence, afin de se soustraire également aux recherches de ses amis et de ses ennemis. Il s’est imposé un régime de vie accommodé à ses études, mangeant peu, réglant son appétit et son sommeil. Il fait au corps sa part, pour que le corps ne vienne pas à la réclamer et à la prendre plus large qu'il ne convient pour un philosophe : l’ascétisme d’un Spinoza est dangereux pour la liberté même de l’esprit, et c’est grâce au juste équilibre de toutes les facultés de l’être que l’esprit arrive au plein développement de lui-même. La santé, le silence des passions » et la solitude ne suffisent pas : il faut encore qu’il s’y - joigne l’absence des préoccupations et des inquiétudes.

Descartes sacrifie à ce repos nécessaire jusqu’au succès immédiat de quelques-unes de ses idées. II ne publia pas son Traité du monde, parce qu'il y soutenait les théories de Galilée qui venaient d’être condamnées : cette prudence ne saurait d’ailleurs faire tort au caractère de Descartes, et nous ne pouvons reprocher au philosophe d’avoir pris ses sûretés pour que rien ne vint le troubler dans le laborieux effort de sa pensée.

C'est dans le Discours d2 la méthode (1637) que bDescartes a donné le résumé, et pour ainsi dire lancé le manifeste de sa philosophie. Le premier titre auquel il avail songé indique bien son intention : « Projet d'une science universelle qui puisse élever notre nature à son plus haut degré de perfection. » Il abandonna ce titre sur le conseil du Père Mersenne, et s'arrêta à celui de « Discours de la méthode pour bien conduire sa raison et chercher vérité dans les sciences, plus la dioptrique, les météores et la géométrie qui sont des essais de cette méthode ». ;

La méthode nouvelle tient tout entière dans ces quatre règles :

« 1° Ne recevoir jamais aucune chose pour vraie que je ne la connusse évidemment être telle.

« 2° Diviser chacune des difficultés en autant de parcelles qu'il se pourrait.

« 3° Conduire par ordre mes pensées en commençant par les objets les plus simples.

« 4° Faire des dénombrements entiers. »

Descartes à donc trouvé le critérium de la certitude, qui est l'évidence. La marche qu'il fera suivre à son esprit est l'analyse. Sa méthode est la méthode des mathématiques appliquée à la philosophie.

Sûr de l'efficacité de cette méthode, Descartes rejette tout secours étranger ; il doute volontairement de toutes les idées qu'il tient de l’éducation, de toutes les données qu'il tient de l’imagination et des sens : c’est le doute méthodique, I reste une affirmation à laquelle il ne peut étendre ce doute universel, à savoir que pour douter, c'est-à-dire pour penser, il faut tout au moins qu'il existe, « Je pense, donc je suis. » Voilà une première réalité, aperçue directement : c’est célle de l'âme distincte du corps.

Poursuivant cette analyse intérieure, Descartes trouve en lui l’idée d’un être parfait. Cette idée ne peut lui

Le « Discours de la méthode ».

venir ni de lui-même, ni du monde extérieur : il faut donc qu'elle émane directement de Dieu.

Passant à la physique, Descartes expose des doctrines dont une science plus avancée a fait justice (esprits animaux, automatisme des bêtes). Mais, en donnant une démonstration nouvelle de ces deux principes sur lesquels repose le spirilualisme, l’immatérialité de l’âme et l’existence de Dieu, surtout en se fondant sur la seule raison pour les découvrir à nouveau, Descartes avait affranchi la pensée, et ouvert la voie à la philosophie moderne.

L'importance du Discours de la méthode, au seul point de vue littéraire, est aussi considérable. En même temps que la pensée échappait à la scolastique, la philosophie faisait son entrée dans la société et dans la littérature. C’est à la suite de Descartes et en profitant da son exemple que Bossuet pourra écrire sa Connaïissance de Dieu et de soi-même, Malebranche sa Recherche de la vérilé, Fénelon son Traité de l'existence «de Dieu ; et plus tard Leibniz, pour écrire ses Nouveaux essais sur l’entendement, choisira la langue française. A Descartes revient l’honneur d'avoir créé cette langue : philosophique qui, en dépit d'essais antérieurs, n’existait pas encore en France.

Le mérite qui nous frappe d’abord dans ce Discours, c'est l’aisance parfaite avec laquelle l’auteur expose ses idées. Cet ouvrage contient en germe la philosophie de plusieurs siècles : or, il suffit à Descartes de quelques pages. [1 n’a pas même besoin d’une terminologie spéciale : il s'exprime dans la langue de tous, dans une forme accessible à ceux qui sont le moins préparés aux subtilités de la spéculation. Cette clarté du style ne coûte d’ailleurs à Descartes aucun sacrifice : sa pensée est ici tout entière exprimée avec autant de rigueur que de simplicité,

Mais, ce n’est pas seulement de la langue philosophique que Descartes offrait le premier modèle ; aux auteurs d’œuvres purement littéraires il donnait lui aussi une leçon de rhétorique, et qui, pour aller contre

les enseignements de Balzac, n’en élail pas moins profitable.” La forme avec Balzac restait vide : on était

choqué par l’évidente disproportion entre cette forme

et son contenu. Descartes répudie tous les ornements factices ; avec lui la phrase ne sert plus qu’à l’expression exacte de la pensée, sans prétendre à n’y rien ajouter, mais en la serrant d’assez près pour la rendre tout entière, Cet équilibre exact entre l’idée et son expression est précisément la marque distinctive de Ja prose classique. Le Discours de la méthode en est le premier modèle. | Le succès du cartésianisme va être universel au xvrr° siè- L'influence cartésienne. cle. Si Descartes est combattu par les Jésuites, il ne compte

que des amis à l’Oratoire

qui lui fournira son principal disciple, le Père Malcbranche ; à Port-Royal, où Nicole, Arnauld, Pascal même ne lui font que des objections de détail ; chez les Bénédictins ; chez les Minimes, parmi lesquels se trouve le Père Mersenne qui est son confident. Bossuet et Fénelon sont pour lui. Et sur la fin de sa vie, Retz, retiré du monde, préside dans son château de Commercy des réunions cartésiennes. Dans le monde, Condé, les ducs de Nevers, de Vivonne, de Luynes, sont les partisans de Descartes. La nouvelle philosophie pé-

nètre dans les salons : on est cartésien chez M" de :

Sablé, comme on le sera chez la duchesse du Maine : M°° de Grignan est cartésienne pratiquante et dissertante. Parmi les écrivains, un La Fontaine écrira :

Descartes, ce mortel dont on eût fait un dieu Chez les païens.

Cette influence philosophique ne pouvait manquer d'entraîner une influence littéraire. L'esprit cartésien à marqué profondément son empreinte sur la littérature classique. À vrai dire il y a eu rencontre entre les principes sur lesquels Descartes fonde sa philosophie et ceux au nom desquels se faisait la réforme littéraire.

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Cette raison, dont Descartes proclamait l'autorité souveraine et démontrait le pouvoir, était justement la même - faculté dont Malherbe s'était efforcé d'établir l'empire en littérature.

Cette identité de tendances entre la philosophie et la littérature aura pour effet de répandre universellement l’influence de Descartes : il serait facile de la suivre à travers les chefs-d’œuvre du théâtre, de l’éloquence, de la morale. La discipline de la raison, la rigueur de déduc-

tion qui va droit à une question nettement posée, sans se laisser distraire de sa ligne par le hasard des rencontres, enfin le parti pris de diviser les difficultés, de s’appliquer à un seul objet pour le bien embrasser, de tout simplifier et de se simplifier soi-même en allant jusqu’à supprimer le corps par fiction, voilà autant de principes cartésiens et en même temps de caractères de la littérature au xvr siècle. Chaque art, chaque science va s’enfermer, à l’exemple de Descartes, dans son poêle solitaire et y vivre d’une vie indépendante. Partout, des classes et des frontières : l’âme, abstraite du monde qui l'entoure, sera l’unique scène pour le poète dramatique. Dans l’âme même, l’art du xvn° siècle choisit : il s’atta- . che de préférence à l’essence, à ce qui est le fond commun des sentiments. Le genre classique introduit une aristocratie dans l’art : il ne prend des choses que l’essentiel, de l’univers que l’homme, de la société que les grands, non les petits, de l’individu que l’âme, non le corps, de l’âme que l’universel et le permanent.

Le rôle de Descartes dans la littérature du xvr siècle est donc double : il consiste d’abord dans lexemple donné par le Discours de la méthode, ensuite dans l’influence indirecte de ses doctrines qui étaient en parfait accord avec les tendances littéraires et qui les ont forlifiées.

302 LE XVIIe SIÈCLE,

RÉSUMÉ

122, Balzac(1594-1655) rend à la prose le même service que Malherbe avait rendu à la poésie : il fonde la tradition de la prose classique.

123. Ses Lettres (1624), auxquelles nous reprochons aujourd’hui leur tour emphatique, révélèrent aux contemporains les ressources de la période oratoire. En enseignant à la prose française le nombre et l’harmonie de la période, Balzac lui fait faire sa rhétorique et la prépare à l’éloquence.

124. Voiture (1598-1648) est surtout un homme du monde et un homme d'esprit. Hôte principal de l'hôtel de Rambouillet, il est le premier écrivain qui ait vécu auprès des grands sur un pied d'égalité relative. Ses « Lettres » (1649) ont plu longtemps par la vivacité du tour et le charme de la fantaisie.

125. Descartes (1596-1650) est le maître de la pensée moderne, En donnant dans son « Discours de la méthode » (1637) la règle de l’évidence con me eritérium de la vérité, il a placé la philosophie sur son véritable terrain et l’a affranchie de toute autorité autre que celle de la raison.

126. Le rôle de Descartes comme écrivain est à peine moins considérable. Il a fait entrer la philosophie dans la littérature et montré qu'elle peut s’exprimer dans la langue de tous. Son style clair et précis est le premier modèle de cette prose classique où l’idée et son expression sont dans un parfait équilibre.

127. En outre, l'esprit cartésien va exercer sur la littérature une influence d'autant plus grande qu'il est

én accord avec les tendances qui s’annonçaient depuis le commencement du siècle, et qui devaient faire prédominer la raison sur l'imagination et la sensibiiité.

LECTURES RECOMMANDÉES

Fr. Bouiller, Histoire de la philosophie carlésienne. — Alfred Fouillée, Descartes (Les Grands écrivains français).

— J. Chevalier, Descartes. — Krantz, De l'esthétique cartésiënne. — Brunetière, Etudes critiques, III, IV. — G. Lanson, Hommes et livres. — KE. Taguet, xvr siècle.

TEXTES A CONSULTER

Balzac (Moreau). — Voiture (Ubicini). — Descartes (Cousin. — Adam). À

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