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SCRIBK DANS SON CABINET DE TRAVAIL

D'après une caricature de Benjamin.

du vrai sujet, à l'esquiver chaque fois qu'il est sur le point de s'y heurter, comme un équilibriste qui danse à travers des poignards : sous ce rapport, son chef-d'œuvre est Une Chaîne.

On aurait tort cependant de refuser à Scribe toute faculté d'observation et toute portée morale. Il nous a laissé dans ses vaudevilles une galerie de croquis exacts et piquants ; le garde national, le vieux soldat de l'Empire, le fringant officier mondain de la Restauration, le journaliste faiseur, proto-type d'Emile de Girardin et de J. Janin, le négociant parvenu, le notaire, le petit employé... Tous ces bonshommes-là sont vivants; costumes, gestes, manies, langage, tout a été copié d'après nature. Et c'était un grand mérite de renouveler ainsi les personnages de la comédie de mœurs, et de les substituer aux imitations de Molière, de Regnard, de Dancourt et de Beaumarchais, dont Picard et Duval avaient usé encore. — Scribe fait quelquefois mieux. Le Poligny du Mariage d'Argent est le type du jeune ambitieux tel que les mœurs nouvelles ont pu le former (1). Dans la Camaraderie (qui pourrait s'intituler lès Arrivistes), on trouverait tous les types des Cabotins de Pailleron indiqués en traits beaucoup plus nets. Et, dans la, Calomnie, les caractères de personnages politiques sont tracés avec esprit et avec justesse. — Bertrand et Bâton et le Verre d'eausoni des modèles de comédie historique, du genre à la fois superficiel et fin où s'est illustré Victorien Sardou. Dumas père lui-môme, ce grand inventeur, ne fit en ce genre qu'imiter Scribe.

Scribe eut de très nombreux collaborateurs, qui n'eurent jamais qu'à se louer de sa délicatesse et de sa loyauté. « J'ai fait douze ou quinze vaudevilles avec Scribe, disait Carmouche, et je puis vous affirmer que, dans toutes ces pièces, il n'y a pas un mot de moi. « On lui apportait en général de « grandes machines » plus ou moins mélodramatiques ; il en extrayait quelques scènes, transposait le sujet, serrait vivement le tout, et récrivait la pièce d'un bout à l'autre. Mais le « collaborateur » n'en touchaitpas moins la moitié des droits(2).

(1) Morceaux choisis, 2« cycle, p. 1261.

(2) Rappelons, à-ce propos, qu'on doit à Scribe la législation actuelle sur

Autour de Scribe. — Entre 1815 et 1848, la production dramatique, dans la comédie, est des plus fécondes. Nous n'indiquerons que les principales pièces, afin de faire ressortir surtout la hardiesse de certains sujets. — La « question d'argent » commence à tenir une grande place au théâtre ; elle envahit presque toutes les comédies de mœurs ; et quelques-unes lui sont particulièrement consacrées comme l* Argent de C. Bonjour ^1825), l'Agiotage de Picard et Empîs (1826). Après le Mariage d argent (1827) et le Pu/jT (1848) de Scribe, nous trouvons l'Honneur et V Argent (1853) et la Bourse (1856) de Ponsard, qui nous mènent à Dumas fils et à É. Augier. — Balzac, non content d'écrire des romans, fit jouer quelques pièces assez mal accueillies. La seule qui mérite de survivre est Mercadet (1851 , où Balzac nous présente leTurcaret moderne. — Parmi les comédies politiques, Picard et Mazères donnent, en 1827, les Trois Quartiers, une des pièces les plus applaudies de ce temps, satire spirituelle et juste de la bourgeoisie, de la finance et de la noblesse. L'abolition de la censure après 1830, amène sur le théâtre une foule de pamphlets politiques, dont nous n'avons pas à nous occuper. — Dans le genre" de la comédie historique, il faut retenir : Don Juan d'Autriche, de C. Delavigne (1835); i>/"« de Belle- Isle (1839), rn Mariage sous Louis XV (1841); les Demoiselles de Saint-Cyr (1843), d'A. Dumas père; et les Premières Armes de Richelieu, de Bayard (1839), un des triomphes de Déjazet. — Comédies sur le mariage et la famille : c'est ici que nous trouvons des situations ou des thèses qui annoncent les pièces d'Augier et de Dumas fils. L'École des vieillards, de Casimir Delavigne (1823), jouée par Talma et M"^ Mars, eut un retentissant succès, mais paraît aujourd'hui d'une singulière banalité. Anton»/, d'Alexandre Dumas père (1831), joué par jyjme Dorval et Bocage, contient le type essentiel de Vamoureux romantique et byronien. Il a eu toute une descendance au théâtre, comme René dans le roman. Le Mari à la campagne, de Bayard (1844), est une amusante et fine satire des inconvénients que peut avoir pour la femme une dévotion exagérée et mal comprise. Un an, ou le Mariage d'amour,

\e.s droits d'auteur. Scribe fit une grosse fortune ; maissa bienfaisance est restée célèbre.

d'Ancelot (1830), est une très simple et forte comédie sur la mésalliance (à comparer à la T. ai Aér me, de M. Henri Lavedan). ^ La Mère et ta Fille, de Mazères et Empis |1830), est un ouvrage remarquable par sa vigueur et son réalisme (à comparer avec le SiippUre d'une femme, de Dumas fils, et V Autre Danger, de M. Maurice Donnay). ■— Une Liaison, de Mazères et Empis (1834), autre pièce hardie, et dont le dénouement trop vrai choqua le public, est à comparer avec le Mariage d'Olympe, d'Emile Âugier. La comédie de mœurs tendait de plus en plus vers le réalisme, parallèlement aux extravagances romantiques. Cependant, un certain respect mal entendu pour la tradition, des préjugés académiques, la routine des grands acteurs, entretenaient encore une préférence pour la comédie en vers, comme le prouvent les deux gros succès de Ponsard et les pièces de début d'Emile Augier (1).

lî. — Emile Augier (1820-1889).

Emile Augier n'a, comme Scribe, d'autre histoire que celle de ses œuvres. Il débute, chose singulière, par un succès, en 1844, avec la Ciguë (Odéon). Ces deux petits actes en vers qui passèrent bientôt au répertoire du Théâtre- Français, et qui sont d'une lecture encore agréable, n'annonçaient pas le véritable Emile Augier, celui du Gendre de M Poirier et de Maître Guérin. Ils ont le mérite d'être d'une grande clarté morale et littéraire. Rien de plus obscur et de plus insipide, au contraire, que V Homme de bien, comédie en trois actes et en vers jouée en 1845 au Théâtre-Français. Mais avec V Aventurière (1848) commencent à se préciser les tendances antîromantiques de cet écrivain bourgeois, tendances dont Gabrielle (1849) contient l'expr .ssion plus . complète et plus réaliste. Croirait-on qu'il fallait urs s-^rt' ae courage, à cette époque, pour louer au théâtre le respect du mariage et de la famille? La thèse romantique ' du droit -à la passion, de la passion (jui excuse tout, régnait alors sur la scène comme

(1) Sur lotîtes ces pièces réalistes anlérietirps à Aiii;i*'r et à Dumas fils, voir noire Comédie. sous /« Restauration... tlMiairnidinii, 190'»).

dans le roman. Dans Gabrielle, Emile Augier fit à son héroïne un mérite de résister à la passion représentée par Stéphane ; il mit l'honneur et la poésie dans la fidélité. Opère de famille, ô poète, Je faime! s'écrie Gabrielle au dénouement.

Désormais, dans toutes ses pièces, Augier s'établira le défenseur et l'avocat de la famille, contre les ambitions, les préjugés, les sophismes de tout genre ; en ce sens, son œuvre est des plus saines.

Ainsi, dans le Mariage d'Olympe (1855), il fait saisir au vif le danger de la mésalliance morale ; la femme sans honnêteté n'est pas réhabilitée par le mariage, il lui restera toujours « la nostalgie de la boue ». — On envie la jeune fille richement dotée; Augier montre dans Ceinture dorée (1856) qu'il lui est plus difficile qu'à toute autre de faire un mariage selon son cœur, surtout si, comme Caliste, elle a l'âme noble, et si elle apprend que la fortune de , son père est due à de louches spéculations. Le père devra restituer l'argent mal gagné; alors le prétendant honorable, qui n'avait osé se déclarer et qui est aimé, tendra la main à la jeune fille. — Le luxe, comme la fortune, est destructeur de l'esprit de famille. A cette thèse est consacrée une pièce des plus hardies : les Lionnes pauvres (1858). — Dans Un Beau Mariage (1859), autre genre de mésalliance : un jeune savant, qui pourrait avoir une belle carrière, s'est marié dans un monde trop frivole ; il en souffre, et il convertit sa femme à sa vie sérieuse, par son courage et par son dévouement à la science. — Les Effrontés (1861) et le Fils de Giboyer (1862) sont deux comédies qui se font suite. Dans la première, c'est encore un conflit entre l'honneur et l'argent; Clémence est sur le point d'en être la victime. U effronté Vernouillet, d'abord honteux d'avoir été condamné comme escroc, relève la tête, édite un journal, se crée des protections politiques, et s'il ne réussit pas à épouser Clémence, il continue à prospérer. C'est là qu'apparaît le fameux Giboyer, le bohème, le déclassé, le nouveau Figaro, bon à tout et propre à rien. Ce personnage devient le héros du Fils de Giboyer, pièce où la politique et la polémique prennent décidément trop de place. — Dans la Contagion (1866), Paul Forestier (1868), Jean de Thommeray (1872), Augier attribue au désœuvrement, à l'ambition mal

comprise, à la blague, la décadence de la jeune génération — Il écrit en 1876 une pièce sur le divorce, Madame Coverlet, et en 1878 il fait ses adieux au public parles Fourchambault : là, il traite encore la thèse de l'intégrité et de la beauté de la famille, mais en y mêlant des situations et des sophismes où l'on sent de plus en plus l'influence de Dumas fils.

Nous avons laissé de côté les deux chefs-d'œuvre : le Gendre de M. Poirier {18d4), et Maître Guérin{\SM). La première de ces pièces est tirée du roman de Jules Sandeau : Sacs et Parchemins. M. Poirier est le M. Jourdain du règne de Louis-Philippe. Ce ne sont plus les allures et les costumes des gentilshommes qu'ambitionne un bourgeois enrichi de 1840 ; ce sont leurs titres de noblesse et leur influence politique : « Je suis ambitieux », dit piteusement M. Poirier, qui soutient que « le commerce est la véritable école des hommes d'Etat », et qui a donné sa fille au marquis de Presle, pour devenir lui-même baron et pair de France. La pièce, très spirituelle e: très équitable, où aucun des deux partis n'est systématiquement sacrifié à l'autre, est à la foi-s un chefd'œuvre dramatique et un document social (1). — Quant à Maître Guérin, c'est l'admirable peinture d'un homme au caractère absolu, et qui s'enrichit, et qui est très fort; mais qui perd l'estime de tous les siens, et qui, abandonné par eux, doit mourir isolé et exploité.

Augier écrit dans une langue sobre et vigoureuse, parfois un peu déclamatoire, parfois trop volontairement spirituelle. Mais il est, au dix-neuvième siècle, notre plus robuste penseur dramatique.

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