IV. — Le Roman idéaliste et psychologique
Le roman historique tenait au romantisme par son goût de la couleur locale et des aventures extravagantes. Le roman idéaliste lui doit son caractère plus personnel et, l'on peut dire, son lyrisme. De plus, il lui emprunte, — et il lui rend libéralement, — ses théories sur le droit à la passion, ses mtithèses sociales, bref toutes ses utopies morales : George Sand, dans sa première et sa seconde manière, représente cette forme du roman idéaliste. Puis, le genre s'assagit, et ne mérite plus son titre que par le goût des sujets sentimentaux, le choix des personnages distingués (fussent-ils des paysans), le style élégant et poétique.
George Sand (1804-1876). — George Sand est le pseudonyme (le Lucile-Aurore Dupin. Elle passa la plus grande partie de son enfance à Nohant, auprès de sa grand'mère, M'"^ Dupin, lille du célèbre Maurice de Saxe, et veuve du financier Dupin de Francueil. Le père de George Sand, Maurice Dupin, brillant officier de l'armée impériale, mourut d'une chute de cheval en 1808. La petite orpheline reçut, dès ses premières innées, une impression profonde de cette campagne du lierry qu'elle devait si bien chanter plus tard ; elle joua avec les petits paysans ; elle eut à Nohant, comme Chateau- ])riand à Gombourg, ses heures de rêverie et de désespoir ;
elle commençait à y griffonner des histoires. De 1817 à 1820, on la mit à Paris, au couvent des Anglaises. Puis elle revinà Nohant, où elle passa deux années encore à courir, à songer, à écrire, et surtout à lire les philosophes et les poètes. On la maria, en 1822, au baron Dudevant. Deux enfants étaient nés de ce mariage, lorsque les deux époux se séparèrent judiciairement. La baronne Dudevant, pour gagner sa vie, vint s'établir à Paris et se mit à écrire des romans. Elle fît son premier livre, Rose et Blanche, en collaboration avec Jules Sandeau. En 1831, elle publia, en le signant du nom de George Sand, Indiana.
Jl faut distinguer quatre périodes dans la production de George Sand : — l°De 1831 à 1840 environ, elle fit des romans romanesques et rtmantiques, où l'amour glorifié est en lutte avec lesloisetlespiéjugés : Indiana (1831), Valentine (1832), Lélia (1834), Mauprat (1837), etc. — 2^ De 1840 à.l845 environ, c'est la période des romans socialistes et mystiques, écrits sous l'influence des idées de Lamennais et de Pierre Leroux : Spiridion {[^()), le Compagnon du Tour de France (1840), Consuela (1842), le Meunier d'Angibault (1845), etc. — 3° Les romans champêtres. Déjà, en 1844, George Sand avait publié François Le Champi. Elle donna ensuite : la Mare au diable (1848), la Petite Fadette (1848), les Maîtres Sonneurs (1852). — 4° Enfin, George Sand revint au roman romanesque et mondain, mais allégé des théories passionnelles et féministes qui caractérisaient ses premiers ouvrages. Elle publia alors les Beaux Messieurs de Bois-Doré (1858), le Marquis de Villemer (1860), des Contes^ et sa biographie un peu complaisante, Histoire de ma vie (1).
Tous les romans de George Sand sont animés par un idéalisme où se fondent, dans des proportions diverses selon les époques : l'amour-passion, la philanthropie sentimentale, la nature. Sa conception de l'amour est exaltée, dangereuse, mais est basée sur ce fait que dans bien des mariages (et le sien était de ceux-là) on a trop songé aux intérêts et pas assez à l'amour. Sans doute, elle pourrait prêcher la résignation et le sacrifice, plutôt que la révolte. Sachons-lui gré,
(1) Morceaux choisis, l*"" cycle, p. 567 ; 2« cycle, p. 1338.
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du moins, d'avoir conservé à la, passion quelque chose de mystérieux et de divin, qui empêche de la confondre avec le caprice. — Son socialisme humanitaire est plus démodé. Les revendications actuelles des ouvriers et des paysans ont, de nos jours, un caractère moins sentimental et plus pratique. — Où elle reste supérieure, incomparable parfois, c'est dans la description de la nature. Elle la regarde avec tendresse et ravissement, et loin d'y jeter son orgueilleuse personnalité et de lui prêter son âme, elle se laisse envahir et bercer par l'àme de la nature. Cependant, rien de plus net que ses descriptions de l'Auvergne et du Berry. L'attendrissement de son cœur ne nuit ni. à sa sérénité, ni à sa sûreté d'artiste. Peut-être a-t-elle trop embelli le paysan. Elle n'a fait, en général, que le simplifier ; et elle a trouvé dans la réalité tous les traits qu'elhe idéalise.
Quant à l'art de George Sand, nous ne pouvons qu'adopter ce jugement de M. S. Rocheblave : « Dans cet écrivain de génie, en vain chercherait-on un auteur, il n'existe pas. Ne songez ni à une école, ni à un maître, ni à un genre ; c'est une femme qui s'est écoutée vivre, et qui a traduit sa vie dans un langage qu'elle a reçu exprès du ciel pour cet usage. Elle a écrit comme elle respirait. Quoi d'étonnant si elle a créé une parole à son image, si elle a déroulé saris fin à nos regards enchantés la nappe unie et profonde de sa limpide éloquence, entraînant avec elle, comme un beau fleuve pacifique, le reflet de toutes les rives qui se mirent dans son sein (1) ? »
Jules Sandeau (1811-1883) a su mêler le romanesque à la peinture des mœurs contemporaines dans Mademoiselle de la Seiglière (1848) et Sacs et Parchemins (1851) : ces deux romans ont été mis à la scène, avec la collaboration d'Emile Augier, le premier sous le même titre, le second sous le titre du Gendre de M. Poirier.
Octave Feuillet (1822-1890) a donné : le Roman d'un jeune homme pauvre (1858), V Histoire de Sibylle (1862), 31. de Camors (1867), Julia de Treccewr (1872), Honneur d'artiste (1890) ;
(1) Piujvs choisies (It; (i. Swu, Introduction, p. xxxi (Paris, Colin).
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et au théâtre : Dalila (1857), ChamiHac (1^86), sans compter plusieurs petites pièces. — Il choisit toujours ses héros dans le grand monde, qu'il excelle à peindre, sans haine comme sans complaisance. Un peu trop romanesque et sentimental au début, il a montré beaucoup de force, sinon de profondeur, dans M. de Camors et Julia de Trècœur. '
André Theuriat (1833-1906) est le peintre des forêts de France, qui lui servent de profond et poétique décor pour des intrigues d'un romanesque bourgeois. Ses principaux romans sont : le Mariage de Gérard, liaymonde, la Maison des deux Barbeaux, Amour d'antan, etc.
V. — ]\os Contemporains- Nos romanciers vivants peuvent, plus malaisément encore que les précédents, se classer dans telle ou telle catégorie. Nous en indiquerons seulement quelques-uns.
M. Paul Bourget est le maître actuel du roman psychologique. Ses premiers romans : Cruelle Enigme (188'), Mensonges (1887), n'annonçaient pas son évolution prochaine vers l'étude des problèmes moraux contemporains. Là est le génie d'un romancier : saisir, parmi les situations passionnelles, celles qui sont en rapport avec les nouvelles lois ou les nouveaux besoins sociaux. Dans ce genre, M. P. Bourget a écrit ses chefs-d'œuvre : Le Disciple, l'Etape, Un Divorce, l'É "igré. N'oublions pas qu'il est l'auteur d' Essais de psychologie contemporaine, trois volumes de critique qui le placent tout à côté de Sainte-Beuve et de Taine (1).
M. Pierre Loti (pseudonyme de Julien Viaud). — Loti représente aujourd'hui le roman exotique. Marin, il a beaucoup voyagé ; il a été vivement impressionné par les paysages et les mœurs des pays merveilleux qu'il a traversés. Ses intrigues sont peu de chose ; mais il saisit avec sûreté les traits caractéristiques de la psychologie japonaise ou turque. Il excelle surtout à décrire la nature, en un style qu'il a créé tout exprès, et dont les couleurs ont autant de variété que de
(1) Morceaux choisis, p. 1359.
fraîcheur et d'éclat. C'est peut-être le plus original de nos écrivains. Ses principaux romans sont : le Mariage de Loti, Mon Frère Yves, Pêcheur d'Islande, Japoneries d'automne^ Ramuntcho, Vers Ispahan, etc. (1).
M. René Bazin est remarquable par la simplicité puissant© de ses intrigues et de son style. Comme M. P. Bourget, il a analysé quelques-uns des états, d'âme de la société nouvelle, en particulier dans la Terre qui meurt et le Blé qui lève.
M. Maurice Barrés se trouve rangé parmi les romanciers, parce qu'il a adopté le cadre du roman pour exposer ses idées. En réalité, M. Barrés est un philosophe et un politique, et ses ouvrages, d'une forme littéraire exquise, ont surtout exercé leur influence sur les intelligences et sur les cœurs de la société française, depuis 1880 environ jusqu'à nos jours. . Ses trois premiers romans sont un exposé de la théorie qu'il a lui-même nommée le Culte du moi : Sous l'œil des Barbares (1888), JJn homme libre (1889), le Jardin de Bérénice (1891). M. Barrés appelle Barbares non pas ceux que les romantiques désignaient ironiquement comme ç^'puiir lui, les des philisHns, et qu'ils onaoA-z/îcrt* aillèrent du nôtre, et tout Barbajiçs.HTQàit consister à nous dégager de l'influence d'autrui, pour cultiver et développer notre moi.
Puis, il nous faut passer àl'ac/îon, et M. Barrés en a donné luimême l'exemple, en entrant dans la vie politique. Il a publié alors l'Ennemides loin {\Hm)etUne journée parlementaire (drame 1894). Sous le titre collectif de Roman de l'énergie nationale, il a écrit trois de ses plus beaux ouvrages, dans lesquels on trouve toute l'expérience de sa vie littéraire et parlementaire; ce sont : Les Déracinés (1897), dans lequel il proteste contre la centralisation, V Appel au soldat (1900), et Leurs Figures (1902); ces deux volumes contiennent la psychologie du boulangisme et de l'affaire Dreyfus.
De plus en plus, M. Barrés se fit le défenseur du nationalisme contre toutes les influences de l'étranger ou du radicalisme. Il prépara les âmes au grand effort de patriotisme que
(1) Morceaux choisis, 1" cycle, p. 5«'« ; 2« cycle, p.
devait exiger la guerre de 1914, en publiant : Au service de l'Allemagne (1906), Colette Baudoche (1909), la Colline inspirée (1913). Les événements le trouvèrent prêt pour une action puissante et profonde. Comme député et comme journaliste, comme président de la Ligue des patriotes, M. Barrés prononça de nombreux discours et écrivit une foule d'articles éloquents ; on en trouvera les principaux dans les six volumes intitulés : VAme française et la guerre.
BIBLIOGRAPHIE
"Les œuvres des romanciers, indiquées à leur date au cours du chapitre.
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