‹ Histoire de la littérature, françaiseChapitre 81 sur 323 · V. — La Satyre Ménippéc · texte numérisé non relu

V. — La Satyre Ménippéc

Parmi tant de pamp'hlets que fit naître la Ligue, un seul est demeuré célèbre, /a Satyre Ménippée (2). Dans la situation si confuse où la mort de Henri III avait jeté lefr différents partis politiques, les auteurs de ce manifeste national firent entendre la note juste, celle de Français qui, tout en souhaitant que Henri IV se convertît à la religion catholique, ne croyaient pas que son protestantisme pût disqualifier en lui le seul légitime héritier de la couronne, et repoussaient de toutes leurs forces, soit un prince lorrain, soit un prince espagnol. Il est sans doute très exagéré de dire que ce pamphlet, publié en 1594, ouvrit à Henri IV les portes de Paris. Mais il représente l'état d'esprit du parti modéré, composé

(1) Lire des fragments de Michel de l'IIospital ûans les Morceaux choisis, de F. GoDEFRoy, p. 321.

(2) Ce nom de Ménippée était donné, chez les anciens, à des satires mêlées de prose et de vers, genre inventé, disait-on, par le philosophe grec Ménippe (i»"^ siècle av. J.-C.) et imité à Rome par T. Vàrron, contemporain de Cicéron. Ainsi le titre indique simplement le genre : il dut y avoir à la même époque une foule de Ménippécs, dont une seule est restée célèbre.

à la fois des gens de robe et des bourgeois, — les craintes (jiriiispiraient ceux qui, sous prétexte de religion, ne travaillaient qu'à leur fortune propre, — la clairvoyance ûen Parisiens qui reconnaissaient en Henri IV le prince intelligent et brave capable de ramener la paix et la prospérité.

Les auteurs. — C'est, dit-on, dans une petite chambre du quai des Orfèvres (où, quarante ans plus tard, devait naître Boileau), chez Jacques Gillot, chanoine de la Sainte-Chapelle et conseiller au Parlement de Paris, que se réunirent les auteurs de la Ménippée : — Pierre Le lioy, chanoine de Rouen; — Pierre Pilhou, célèbre jurisconsulte et érudit, converti au catholicisme depuis 1573, et devenu procureur général au Parlement de Paris sous Henri IV; on lui doit d'admirables ouvrages de droit; et ses éditions latines de Quintilien, de Pétrone et surtout de Phèdre, le mettent à côté des plus grands humanistes du seizième siècle ; — Gilles Durand, un avocat poète, dont les vers ont été publiés sous ce titre : Les Œuvres poétiques du sieur de La Bergerie (1594) ; — Jean Passerai, professeur au collège du Plessis, successeur de Ramus au Collège de France en 1572; on a de lui des vers français et des vers latins aimables et spirituels, et de savants commentaires sur les auteurs latins ; — Florent Chrestien, converti, lui aussi, au catholicisme, avait été élève d'Henri Estienne et précepteur de Henri IV; il est aujourd'hui moins connu par ses traductions et ses vers latins, que pour avoir collaboré à la Satyre Ménippée; — Nicolas Rapin, resté surtout célèbre par ses relations littéraires avec Régnier qui lui dédia sa neuvième satire contre Malherbe, fut magistrat, grand prévôt de la connétablie, et fit beaucoup de vers latins et français. — Quelle est la part de chacun de ces auteurs ? — On croit pouvoir attribuer à Jacques Gillot la harangue de M. le Légat; à Pierre Leroy, le préambule : la. vertu du catholicon d'Espagne; à Nicolas Rapin, les harangues de M. de Lyon et du docteur Rose, sans compter quelques épigrammes ajoutées à la fin; à Florent Chrestien, le discours du cardinal de Pelevé; à Gilles Durand, la complainte de l'âne ligueur; à Pierre Pithou, enfin, l'éloquente harangue de Daubray, représentant du Tiers État.

Le plan. — Cette œuvre, exécutée en plusieurs fois, et par sept collaborateurs, offre cependant une certaine unité. On l'a comparée, dans son ensemble, à une libre composition dramatique, dans le style du moyen âge : la première partie serait analogue au rr// des Mystères ; la seconde ressemble à la montre qui précédait la représentation ; et la pièce ellemême serait fournie par les harangues.

Nous sommes d'abord dans la cour du Louvre, le 10 février 1593, le jour où vont se réunir les États convoqués par le lieutenant général, le duc de Mayenne, pour l'élection d'un roi. Deux charlatans, l'un espagnol (le cardinal de Plaisance), l'autre lorrain (le cardinal de Pelevé), offrent au public leur cntholicnn, drogue universelle (1). Le catholicon de l'Espagnol a des vertus merveilleuses et ironiques : il dispense de toutes les vertus réelles, il efface toutes les vilenies. Celui du Lorrain est éventé, t manquant de l'ingrédient le plus nécessaire, qui est l'or ». — Ainsi sont représentés les deux partis qui voulaient imposer un roi étranger à la France, et faire exclure Henri IV. — Vient ensuite \s. pj^ocession des députés : en tôte, marche M. Rose, recteur de l'Université ; puis les curés de Paris, les moines mendiants, les prévôts des marchands et échevins; le cardinal de Pelevé, M. le Légat, M™* de Nemours (mère de Mayenne) ; plusieurs dames de la cour, dont la duchesse de Mayenne, etc. Les curés, les moines, les échevins, sont, par-dessus leur robe, ridiculement accoutrés d'armures, et tous armés d'épées et de pertuisanes. — On est entré dans la salle des États. Ici, description des tapisseries qui ornent cette salle, et qui représentent des sujets anciens ou modernes, dont les auteurs tirent des allusions piquantes aux personnages contemporains. — Après que chacun a pris place, et que l'on a arrêté l'ordre des séances, commence la série des harangues : M. le Lieutenant (Mayenne) prend le premier la parole; puis M. le Légat, le cardinal de Pelevé, M. de Lyon, le rectcnr Rose, M. de Rieux, et M. Daubray. — La séance est levée. Il y a une nouvelle description de tableaux « qui étaient étalés sur les degrés de

(1) Pour bien comprendre la plaisanterie contenue dans l'usage de ce mot catholicon, il ne faut pas oublier que les apothicaires débitaient une drogue de ce nom, remède qui convenait, selon son étymologic, à toHS les maui^»

l'escalier », et qui sont, comme les tapisseries, des sujets à allusions. — La Satyre se termine sur quelques pièces de vers, en français et en latin, dont la dernière est intitulée : A Mademoiselle ma commère, sur le trépas de son asne.

Les harangues. — Sur les sept discours prononcés aux Etats, les six premiers sont composés selon un même procédé : l'orateur y dit tout le contraire de ce qu'il devrait dire. Il semble que Mayenne, le recteur, M. de Rieux, etc., soient le jouet d'une fatalité qui les oblige à découvrir malgré eux les mobiles secrets de leur conduite; ou qu'hypnotisés par un médium^ ils sont enfin forcés d'être sincères, et de substituer à la harangue artificieuse qu'ils avaient dû préparer pour couvrir leur conduite, un aveu ingénu et cynique des vrais motifs qui les font agir. Le procédé, très spirituel, devient à la longue un peu fatigant. — A cette série de discours transposés, succède la harangue de Daubray; et cette fois, c'est la raison qui parle, avec autant de sincérité que d'éloquence. Le -député du Tiers fait un tableau saisissant des maux qui accablent les Parisiens ; il lui oppose les avantages de la paix et le souvenir de la prospérité passée ; U croit que le seul remède est dans l'immédiate reconnaissance du seul roi légitime, Henri IV. On peut reprocher à cette harangue quelques longueurs ; on peut surtout constater que Daubray est plutôt sensible aux maux matériels et qu'il insiste trop sur le confortable, sur la bonne chère, sur le prix de la vie. Qu'on admire donc son éloquence, rien de plus juste; qu'on estime que de tels arguments étaient, en l'espèce, les meilleurs dont un bourgeois de Paris pût et dût se servir ; mais que l'on se garde d'en trop idéaliser la portée (1).

Le style et l'influence. — Rien d'étonnant que le style de cet ouvrage soit des plus variés. On croirait lire tantôt Rabelais (parfois du plus joyeux), tantôt Agrippa d'Aubigné, Guillaume du Vair, ou Michel de l'Hospital. Les trois parties les plus remarquables sont : la harangue de Mayenne, — cplle de M. de Rieux, — celle de Daubray. Parmi les vers,

(1 Morceaux choisis, 2« cycle, p. 256.

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il suffît de retenir la complainte finale (1). Quant à l'influence immédiate et durable de la MénippèCy on ne peut que souscrire à ce jugement de M. de Crozals : « ...Elle agit directemont sur la grande masse des lecteurs et fut comprise d'eux; elle fit, comme instantanément, de plusieurs milliers d'hommes les collaborateurs de la cause qu'elle défendait; elle parut et resta œuvre vivante, et elle a mérité de durer après les tragiques circonstances qui avaient été le prétexte de sa composition. C'est, en effet, la marque originale de la Ménippée d'être pent-être dans notre littérature le seul ouvrage inspiré par la politique d'une époque qui ait été consacré chef-d'œuvre (2). »

BIBLIOGRAPHIE

Les différents recueils de morceau.\ choisis : Darmsteler el Jfalz-

feldy F. Godefroy, E. Talboty etc., et Histoire de la littérature

française (Jullevili.e, Colin), t. II.

Em. Faguet, Seizième siècle (Calvin).

BossERT, Calvin (les Grand» Écrivains français, Hachette). Saint François de Sales, Œuvres (éd. de Dom Mockey, Annecy,

Sainte-Beuve, Port-Royal; Lundis, t. VII. F. Strowski, .S"* François de Sales. Paris, Pion, 1898. • P. .Iacquinet, les Prédicateurs du dix-septième siècle avant Bossuet^

1885, Belin.

S. RociiEBLAVE, Agrippa d'Aubigné (les Grands Écrivains français,

Hachette).

Pour la bibliographie des historiens et écrivains politiques, cf.

IHsloirede la lUtéralure française (Julleville, Colin), t. II, p. 586,

à la suitç du chapitre écrit par M. de Crozals. La Satyre Ménippée, éd. Ch. Labitte, 1880, Charpentier. Lement, la Satire en France au xvi« siècle. Paris, Hachette, 1866.

(1) Morceaux choisis, 2" cycle, p. 259.

(2> Histoire de la littérature /"rançaise (Julleville, Colin), III, p. 579.

FRISE DÉCORATIVE, PAR JEA\ LEPAUTRE (1618-1682).

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