I. — Grandes divisions du moyen âge
Dans l'histoire de la littérature française, on désigne sous le nom de moyen âge la longue période qui s'étend de 842 {Serment de Strasbourg) jusqu'en 1515 environ (avènement de François F""); encore cette dernière date doit-elle être reportée jusqu'en 1548 pour le théâtre (interdiction des 3/t/xtères par le Parlement). Cette dénomination uniforme, appliquée à plus de six siècles de notre histoire littéraire, est consacrée par la tradition, mais n'en reste pas moins fort discutable.
1« Quelques critiques, entre autres Gaston Paris, ont proposé de réserver l'étiquette c moyen âge » pour les neuvième, dixième, onzième, douzième et treizième siècles, de 842 à 1328 (avènement des Valois), et de grouper à part le quatorzième, le quinzième et la première moitié du seizième siècle, qui formeraient une sorte de Pré- Renaissance (1). Gaston Paris en donne d'excellentes raisons (2) :
a) Dès le début du quatorzième siècle, en effet, la langue française, nous l'avons vu plus haut, subit une modification organique essentielle : elle perd ses cas^ et elle transforme du même coup sa syntaxe, ç'est-à-dire Yordre dans lequel elle exprime ses pensées; elle devient tout à fait analytique, et pourquoi? sinon parce que l'esprit français sort enfin de ses longs tâtonnements et fonctionne définitivement avec ses qualités nationales : clarté et logique.
b) Les genres se modifient : « D'une part, la poésie narrative en vers tarit complètement; d'autre part, la poésie lyrique revêt des formes toutes nouvelles; le théâtre prépare sa grande expansion du quinzième siècle; un genre d'histoire inconnu aux temps précédents apparaît avec Jean le Bel et Froissart (3)... »
2^ Cependant, à séparer les quatorzième et quinzièn^ie siècles du moyen âge proprement dit, il y a quelques inconvénients,
(1) La plupart des Mamiels publiés en Allemagne ont adojjté ces divisions.
(2) Voir la préface de son Histoire de la littçratt^re au moyen âge, 2« édition, 1890.
(3) (JASTON Paris, Ilisloire de In littérature au moyen âfir, p. m.
TABLEAU GKNKHAL DU MOYKN A(.K 11
a) Si pour la langue une période nouvelle s'ouvre réellement au quatorzième siècle^ la question des genres est plutôt spécieuse.
Le théâtre, qui paraît fournir l'argument le plus positif, se rattache, pour le genre sérieux, au Mystère d'Adam (douzième siècle), aux Miracles de Notice-Dame (treizième et quatorzième siècles), au Jeu de saint Nicolas de J. Bodel (treizième siècle), et pour le genre comique, aux œuvres d'Adam de la Halle (treizième siècle), et, comme nous le dirons en son lieu, à un répertoire aujourd'hui disparu, mais dont l'existence est incointestable.
b) Quant à la poésie lyrique, il n'y a vraiment que des différences de talent à génie entre un Rutebeuf (treizième siècle) et un Villon (fin du quinzième).
c) Sans compter que ni l'esprit général du moyen âge, ni ses croyances, ni ses méthodes d'enseignement, ni ses mœurs, n'ont essentiellement changé; il faut attendre les premières années du seizième siècle.
Ainsi, les deux opinions peuvent se soutenir. Nous avons donc cru bien faire, pour faciliter l'usage pratique de ce livre, de conserver la division par genres, dans toute l'étendUe de cette longue suite d'années (842-1515 et 1548 pour le théâtre).
IL — Principes à suivre dans l'étude des œuvres Uttéraires du moyen âge.
Mais précisément parce qu'on présente chaque genre dans son développement, des origines au seizième siècle, il faut prévenir le lecteur que l'esprit historique doit rester à la base de toutes ses appréciations, et lui bien inculquer, dès le début, quelques principes de eritic^ue tout à fait particuliers à l'étude du moyen âge. Nous pouvons les résumer ainsi :
1° D'une manière générale, cette littérature ne s'adresse pas à des lecteurs, mais à des auditeurs. De là certains caractères extérieurs, qui choquent nos yeux : l'abus des mêmes formules de transition, des clichés destinés à évoquer certains personnages ou tableaux de convention, des négligences et des prolixités (jui sentent le bavardage, des symétries et des refrains, etc. Pour des gens qui ne lisaient pas le texte et
qui ne devaient jamais le lire (ce qui, aujourd'hui, n'est même plus le cas du théâtre;, ces défauts passaient inaperçus, et étaient nécessaires.
2^ Jusqu'au quinzième siècle, et surtout en poésie, presque aucun ouvrage, à l'exception des Mémoires et de certaines Chroniques^ n'est original au sens où nous l'entendons aujourd'hui, ni ne peut être considéré comme donnant à sa date des indications exactes sur les mœurs et sur les sentiments des contemporains. Non seulement tout sujet épique, lyrique, satirique, dramatique, est repris de génération en génération (ce qui a lieu dans toutes les littératures et dans tous les siècles); mais, pour user d'une comparaison qui rend la chose très sensible, supposez un monument sans cesse refait, où l'on conserve des parties très anciennes, où les styles se juxtaposent et s'amalgament, où la date inscrite par le dernier architecte ne s'applique en réalité qu'à un fronton, à une toiture, ou à un crépissage. Ainsi la Chanson de Roland, dans sa forme du onzième siècle, contient peut-être des fragments d'une ou plusieurs rédactions antérieures. Que sera-ce dans telle chanson dont le texte retrouvé est du treizième siècle (1)! De même pour les différentes branches du Roman de Renart^ pour presque tous les fabliaux., pour la plupart des farces. Dans toute cette littérature satirique, il y a un fonds de plaisanteries traditionnelles, remontant parfois aux Gallo-Romains et aux Orientaux, faisant allusion à des abus disparus; à ce fonds permanent on ajoute la critique de certains abus actuels; on mélange le tout; on rhabille les personnages; et l'auditoire rit d'autant plus que la plaisanterie devient paradoxale. Rions comme lui, mais ne cherchons pas les mœurs du clergé ou des bourgeois dans les fabliaux.
3" Enfin, il faut toujours, si Ton veut en comprendre la partie relative, si difficile d'ailleurs à dégager, s'efforcer de replacer une œuvre du moyen âge :
a) Dans la période historique à laquelle appartient la rédaction que nous en possédons : avant les croisades, —
(1) Pour les Chansons de geste, il faut reclider en paitie cette opinion, d'après les travaux récents de M. J. Bédier, dont nous résumons les conclusions pages 31-32,
après les croisades, — au treizième siècle, le plus brillant par ses rois, ses Universités, ses arts, et qui peut être considéré comme le premier de nos grands siècles littéraires et philosophiques, — aux quatorzième et quinzième siècles (guerre de Cent ans, misères et révoltes, querelles religieuses), — à la fin du quinzième et au début du seizième (Louis XI, l'invention de l'imprimerie, la découverte de l'Amérique, les premières guerres d'Italie) ;
b) Dans le milieu social où elle est née, ou pour lequel elle a été écrite : clergé séculier, clergé régulier, chevalerie féodale, chevalerie de cour, magistrature, bourgeoisie parisienne ou provinciale, basoche, jeunesse des écoles, peuple de la ville ou de la campagne. Ainsi, on tiendra compte de tous les éléments qui expliquent le ton et la portée d'un ouvrage. Car il n'y a pas au moyen âge un public, il y en a plusieurs, et chacun d'eux a sa littérature.
4*^ Mais, malgré les profondes différences qui séparent la littérature du moyen âge de celle de la Renaissance et de l'âge classique, on trouve cependant, dans la première, quelques-uns des caractères essentiels de la seconde.
a) Les œuvres du moyen âge, épopées, romans, satires, etc., sont déjà composées et écrites pour la société; elles s'adressent à un public, elles traitent d'idées générales, dé sentiments communs, de situations vraisemblables, se proposent un but moral, patriotique, religieux, politique ; créent des types universels plutôt que particuliers.
b) De plus, si ces œuvres manquent de composition au sens classique du mot, ou plutôt de proportions, elles sont bien françaises par leur art de l'intrigue, par la distinction des caractères entre les personnages ; enfin par une langue claire, aisée, trop diffuse sans doute, mais très variée, et qui, des sobres et rudes beautés du Roland à la malice piquante de Pathelin, du charme nonchalant de Joinville à l'éloquente gravité de Commines, fait déjà ses preuves.
Quand on songe que ces trouvères, ces poètes, ces narrateurs, ont eu presque tout à créer, qu'ils se sont placés en face de la réalité pour en tirer des tableaux, des intrigues, des drames, et qu'ils ont dû trouver ia forme adéquate de chaque genre, et la langue, et le rythme, on est beaucoup
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moins choqué par leurs naïvetés et leurs maladresses qu'émerveillé par leur génie. Seuls en Europe ils en furent capables, et la France a la gloire d'avoir créé la littérature européenne.