‹ Histoire de la littérature française (volume 2)Chapitre 35 sur 58 · PÉNALES · texte numérisé non relu

PÉNALES

Avant d'arriver à la Correspondance, j'ai plaisir à mentionner quelques écrits de Voltaire qui , pour être des actes encore plus que des ouvrages d'esprit, n'en sont pas moins marqués en plus d'un endroit de la beauté littéraire. Ce sont le Traité sur la tolérance , le Commentaire sur le livre de Beccaria, le Prix de la justice et de V humanité. Le lecteur qui n'y voulait chercher que des notes sur les mœurs du temps, y rencontre l'éloquence; il n'y trouve pas du moins la déclamation. Voltaire ne tombe point dans cette philanthropie des gens de son siècle, qui fait douter de leur humanité. On aimerait mieux sans doute que les mêmes actes qui honorent son bon sens fussent des mouvements de son cœur; mais la meilleure chose, après la sensibilité, est de n'en pas affecter ; et l'on sait gré à Voltaire

de n'avoir mis que de la raison émue où d'autres auraient mis de la rhétorique.

La pensée qui lui fait prendre la plume est de railler des abus ; mais s'il s'en présente un par trop criant qui le prenne aux nerfs ^ il éclate, et l'on entend le cri de la douleur vraie parmi des moqueries.

Ces pages-là vivent encore, quoique les abus dont s'y plaint Voltaire aient été redressés. Elles vivent par ces vérités supérieures qui, après avoir servi à réformer la société, servent encore à la perfectiouuer, et qui sont à la fois l'expression de ce qui s'est fait et l'idéal de ce qui reste à faire pour améliorer les sociétés humaines.

Il s'en faut pourtant que tout soit de bon sens dans ces opuscules de Voltaire. Je doute fort qu'en fait de peines proportionnées aux délits, on aille jusqu'à condamner l'incendiaire, (( qu'on brûlait, dit Voltaire, en cérémonie, » à rebâtir la grange incendiée, puis (( à veiller toute sa vie. chargé de chaînes et de coups de fouet, à la sûreté de toutes les granges du voisinage. » Je doute qu'on imagine jamais de punir le faux monnayeur, en le forçant de fabriquer toute sa vie en prison la monnaie de l'Etat; le faussaire, en le contraignant à copier de bons ouvrages, ou à transcrire sa sentence sur les registres des juges. Mais si l'on ne va pas jusqu'à ces chimères , on ira peut-être plus loin dans l'idée supérieure d'employer la peine au profit moral de celui qui la subit, et de la société qui la lui inflige;

et quelque progrès qu'où fasse eu cette matière. Voltaire y aura sa part.

C'est la voie clirétieuue, en dépit de Voltaire. c( Il m'est venu un bien grand souci , écrivait saint Augustin à un personnage puissant, c'est que Ta Sublimité croie devoir infliger à ces coupables la rigueur de la loi du talion. N'en fais rien, je t'en supplie par la foi en Jésus-Christ, et ne souffre pas qu'on le fasse... Sans doute il faut ôter aux criminels la faculté de commettre de nouveaux crimes; mais c'est assez que, laissés en vie, avec tous leurs membres, la loi les fasse passer de l'agitation insensée dans un repos inoffensif, ou qu'ils soient arrachés aux mauvaises œuvres pour être employés à quelque œuvre utile. On verra moins un supplice qu'un bienfait dans une peine qui n'énerve pas la sévérité de la justice, et qui laisse au criminelle remède du repentira y> La doctrine est complète; elle pense à l'âme du criminel en lui laissant la vie ; elle lui ménage le moyen de se relever ; elle le croit capable encore de l'honneur chrétien qui est le repentir. Où la philosophie croyait être arrivée par les seules forces de la raison, une tradition entrée dans le monde avec l'Evangile l'y avait amenée sans qu'elle s'en doutât.

L'indulgence de Voltaire pour certains délits est moins de l'humanité qu'une complaisance, dont il ne s'excepte pas, pour ce qu'il appelle les faiblesses

1 Lettres, 133.

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humaines. Ainsi l'adultère n'est un crime que parce que les hommes ^ se considérant comme les propriétaires de leurs épouses, y voient un vol de leur bien. La j)olygamie n'est un cas pendable que dans Monsieur de Pourceaugnac; l'inceste qu'une loi de bienséance ; et quant au viol, il n'est pas possible. La morale de Voltaire est celle de son temps. En demandant une loi i3énale plus douce, on songeait moins à relever la nature humaine qu'à mettre l'individu plus à l'aise. Dans les cruautés de l'ancienne justice envers le criminel, il y avait du moins du respect pour l'homme.

§ VIL

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