‹ Histoire de la littérature française (volume 2)Chapitre 37 sur 58 · DES LETTRES DE VOLTAIRE ET DE CELLES DE CICÉRON · texte numérisé non relu

DES LETTRES DE VOLTAIRE ET DE CELLES DE CICÉRON

On ne peut guère lire la Correspondance de Voltaire sans penser au recueil qui y ressemble le plus dans l'antiquité, les Lettres de Cicéron.

L'amour de la gloire est l'âme de ces deux recueils, et ce que Voltaire fait dire au Cicéron de sa Rome sauvée :

Romains, j'aime la gloire et ne veux pas m'en taire,

est aussi vrai du poète que de son héros. La même faiblesse se trahit dans le Romain et dans le Français ;

c'est cette vanité si reprochée à tons les denx, dans Cicéron plus abandonnée et plus naïve ^ dans Voltaire mieux conduite. Tous les genres d'esprit de la Correspondance brillent dans les Lettres, sauf l'esprit de se faire louer^ dont Voltaire donne plus volontiers la commission aux autres^ et dont Cicéron se charge lui-même. Même naturel dans les deux ouvrages^ avec plus d'éclat dans Cicéron^ par le bonheur d'une langue plus colorée et plus sonore ; avec plus de finesse et de saillies dans Voltaire. Même critique exquise, et même déhcatesse de goût^ si ce n'est que les erreurs de Cicéron sur les choses de l'esprit viennent de sa faiblesse pour la rhétorique 5 et celles de Voltaire de sa faiblesse pour lui-même. Mais l'ancien me semble avoir un grand avantage sur le moderne. Il y a plus de cœur dans les Lettres que dans la Correspondaiice ; ]e devrais dire un cœur plus cultivé. La famille seule cultive le cœur. Le père qui a connu ce que c'est que d'aimer quelqu'un plus que soi-même, a senti tout son cœur, et telle est la chaleur de l'amour paternel; que le même homme en aime mieux tout ce qui est à aimer. Cicéron, tendre père d'une fille charmante, père désespéré quand il la perdit, en est meilleur citoyen, plus attaché à ses amis, plus épris de la vérité, laquelle devient plus chère à l'homme chez qui la tendresse de cœur se communique à l'esprit, et qui aime la vérité à la fois comme une lumière et comme un sentiment. J'ai peur que Voltaire n'ait aimé que son esprit.

Il est vrai qu'il avait le droit de l'aimer dans le bon usage qu'il en a fait; mais, à quelque chose quïl l'emploie j il ne le hait pas. Il aime la vérité comme une convenance de cet esprit, et quoique la vérité, même rabaissée à la commodité d'un homme, ait été souvent, dans ses mains habiles et actives, une puissance bienfaisante , souvent il la traite en homme qui aurait su s'en passer, et il lui préfère la gloire. Enfin, ses amis sont-ils autre chose que les hommes d'affaires de son esprit? Il les flatte plus qu'il ne les aime, et pour plus d'un il sufiît de tourner la page pour voir l'égratignure à la suite de la caresse.

Concluons de ces différences, non pas que les Lettres de Cicéron valent mieux que la Correspondance de Voltaire, mais qu'un païen qui cherchait sa morale est quelquefois d'un meilleur commerce pour l'âme qu'un chrétien qui s'est ôté la sienne.

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