CHAPITRE CINQUIÈME
g I. Explication du jugement de Boileau sur Desportes et Bertaut. — Caractère des poésies de Desportes. — § II. Bertaut. — § III. Malherbe. — Caractère général de sa réforme. — § IV. Détails biographiques. — Du caractère et dn tour d'esprit de Malherbe. — § V. Détail des changements opérés par ce poète dans l'art d'écrire en vers. — g VI. Perfectionnement de la langue et de la versification. — § VU. Des exemples donnés par Malherbe à l'appui de
sa discipline.
EXPLICATION DU JUGEMENT DE BOILEAU SUR DESPORTES ET BERTAUT. — CARACTÈRE DES POÉSIES DE DESPORTES.
Boileau continue à tracer ainsi la suite de l'histoire de la poésie :
Ce poète orgueilleux i, trébuché de si haut, Rendit plus retenus Desportes et Bertaut.
Ce bref jugement sur Desportes et Bertaut n'est pas moins exact que le portrait de Ronsard ; là encore, l'histoire de la poésie ne doit être qu'un commentaire des vers de Boileau.
Desportes et Bertaut eurent peur du vol de leur maître ; ils ne le suivirent pas dans l'ode ; ils ne se croyaient i)as aussi assurés que lui d'échapper au sort dont Horace a menacé les émules de Pindare. Dans cet entassement de mots tirés de tant de sources diverses, ils firent un choix. Plus rete?ius dans
* Ronpard.
les sujets, ils le furent aussi dans leur style. Le détail où je vais entrer fera voir en quoi cette retenue a été utile à la langue poétique.
Je ne crois pas sortir du plan de cette histoire, en y donnant place à des noms si évidemment secondaires. Lors même que la mention d'estime dont les a honorés Boileau ne m'en eût pas fait un devoir la vérité eût réclamé pour eux. Il y a une sorte de création dans cette sagesse même qui tint en bride Desportes et Bertaut, et qui les fit résister à la tentation d'imiter Dubartas, quoique, pendant un temps, celui-ci ne se fût pas mal trouvé d'avoir poussé jusqu'à l'extravagance l'imitation de Ronsard. Ils ont marqué, si même ils ne l'ont pas provoqué, un retour de goût dans le public français ; ils ont rendu plus facile la tâche de Malherbe, qui devait apprendre d'eux à faire mieux qu'eux. De même que dans l'histoire politique il y a des hommes de second ordre, sans lesquels certaines choses nécessaires, et qui subsistent, pouvaient ou ne pas s'accomplir sitôt, ou ne pas s'accomplir du tout ; de même dans l'histoire de la littérature il y a des écrivains qui, pour être nés sans génie, n'en ont pas moins senti les premiers, à certaines époques, le progrès qui se préparait, et ont formé le public pour les écrivains de génie. Ainsi, dans les premiers temps de notre langue, les chroniqueurs rhétoriciens ; ainsi les deux disciples de Ronsard. L'histoire politique doit omettre ceux qui ont subi les événements sans les comprendre, et qui ont ignoré et leur temps
et eux-mêmes ; l'histoire de la littérature doit être fermée aux écrivains qui ont porté la livrée soit d'un homme de génie, soit de quelque mode littéraire aussi passagère qu'une mode d'habits.
Ronsard avait donné à la fois des exemples dans la haute poésie et dans la poésie légère, si en faveur à la cour. Près de sept cents sonnets ', outre un bon nombre de petites pièces galantes, prouvent qu'il subissait d'assez bonne grâce la mode italienne. Desportes, plus âgé de six ans que Bertaut -, suivit l'exemple de Ronsard dans la poésie de cour ; ou plutôt, remontant jusqu'à Mellin de Saint-Gelais, il en imita la manière, et il en eut l'aimable caractère et la fortune. Mais il perfectionna l'art de Saint-Gelais avec les doctrines et sous l'influence de la poésie savante de Ronsard.
Un poète des premières années du dix-septième siècle, des Yveteaux ^, témoin du retour de goût qui se marque en Desportes, et de la réforme opérée par Malherbe, parle ainsi de Desportes, comparé aux poètes de l'école de Ronsard :
Lorsque du plus haut ciel les Muses descendues N'avoient qu'en peu d'esprits leurs flammes épandues,
^ C'est de la modération on comparaison des deux ou trois mille que fit un poète du temps , Le Virblaneau , sieur d'Ofayel , un de ces hommes à, la suite des modes littéraires, et qui les exagèrent jusqu'à la fureur.
2 Né à Chartres, en 1545, Dcsportcs mourut en IfiOfi.
3 Né près de Falaise, vers 15C0, venu ii Paris à la fin du règne de Henri IV, précepteur du duc de Vendôme, puis du dauphin qui fut Louis XIII, renvoyé de la cour en IGll, mort en IfilU.
De leurs chastes amours les premiers inspirés
Ouvrirent des trésors de la France admirés :
Mais rien n'étant jamais parfait de sa naissance.
Ils ne purent trouver parmi tant d'ignorance
Ce qu'avecque plus d'art les autres ont cherché,
Voyant par les premiers le terrain défriché.
Quand de si peu de mots la France avoit l'usage,
C'étoit être savant que d'avoir du langage.
Eien ne se peut former et pohr à la fois ;
Il faut beaucoup de mots pour en faire le chois.
Ces esprits emportoient la gloh'e tout entière,
Si toujours la façon eût suivi la matière ;
Mais souvent à leurs vers défailloit la beauté,
Comme aux corps qui n'ont rien qu'une lourde santé.
De tant d'esprits confus Desportes nous dégage, Et la France lui doit la règle du langage i.
Ce jugement est exact, sauf l'excès de la louange, que n'évite jamais un admirateur contemporain^ et qui mènera des Yveteaux à comparer les poésies de Desportes à la voie lactée. Les vers qu'on vient de lire expriment le sentiment du public lettré d'alors. Après Ronsard, qui avait dû remuer beaucoup de mots, Desportes fait un choix, il dégage la langue poétique de ce pêle-mêle de toutes les langues; il donne des règles sinon la règle même du langage, comme des Yveteaux l'en loue.
Soit timidité, à la suite des imprudences de Ronsard, soit un peu de goût, il se contenta d'être plus correct et plus raffiné dans l'expression de la galanterie. Ce progrès n'est pas seulement extérieur; le langage ne peut se perfectionner si les idées ne sont pas claires, exactes et délicates.
1 Elégie en tête d'une édition des œuvres de Desportes, 1611.
Pour le fond et le cadre de ses poésies, Desportes suit fidèlement Eonsard. Eonsard avait adressé son premier livre d'Amours à Cassandre, et le second à Marie ; dans Desportes, il y eut aussi un premier livre (ÏAînours pour Diane, et un second pour Hippoly te. La nouveauté , ce fut d'en avoir fait un troisième pour Cléonice, suivi d'un quatrième pour diverses beautés qu'il ne nomme pas.
Le recueil adressé à Diane est plein des tourments qu'il a éprouvés au service de cette dame ; c'est, dit-il naïvement,
C'est le papier journal des maux que j'ai soufferts.
Diane lui fait connaître tous les maux de la jalousie. Il est jaloux de l'eau qui lui lave les 7nains, du sommeil qui lui clôt la paupière, du vent qui joue dans ses beaux cheveux et prend des privautés dont il ne peut se trouver content. Il est jaloux de la couleur des vêtements des gens qu'il rencontre. S'ils sont habillés de noir, c'est signe que Diane leur a donné quelque sujet de tristesse ; d'incarnat, c'est aveu de souffrance; de vert ou de bleu, c'est marque d'espérance ou de jalousie.
Le bleu, c'est jalousie, et la mer en est peinte.
Après quatre ans d'un service si rude, dit-il.
Que la peine en tout autre en eût ôté l'envie.... Voyant ees passions si mal récompensées,
il se guérit. Mais à peine a-t-il retrouvé la raison qu'il la perd de nouveau à la vue d'Hippolj^te.
... Ainsi qu'un flambeau qu'on ne fait que d'éteindre, Si le feu s'en approche, est aussitôt repris ; Dans mon cœur chaud encore un brasier s'est épris. Voyant votre bel œil qui les cieux peut contraindi'e.
Les secondes amours de Desportes sont, comme les premières, fort mal récompensées, et finissent par une absence. Cette Hippolyte qui le voit d'un œil sec brûler sans espoir, c'est, dit-il, Néron contemplant froidement l'incendie de Rome. Lui-même se qualifie à' aigle des amoureux. Pourquoi ? Parce que, comme l'aigle qui regarde fixement le soleil, il a pu regarder fixement les yeux d'Hippolyte.
Desportes n'est pas plus favorisé dans les Amours de Cléonice, dont le dénoûment est le même ; ni dans les Amours diverses, où, parmi d'innombrables vers sur les tourments du désir, il ne s'en lit aucun sur les douceurs de l'amour partagé. Ce dernier recueil débute ainsi :
Après avoir passé tant d'étranges traverses,
Après avoir servi tant de beautés diverses,
Avoir tant combattu, travaillé, supporté,
Sous la charge d'Amour, le guerrier indompté,
Je pensois à la fin, rompu de tant de peine.
Avoir eu mon congé de ce grand capitaine,
Me retirer chez moi, remporter ma raison...
J'avois porté l'ennui d'aimer sans être aimé ;
J'avois, sans recueillir, pour un autre semé ;
J'avois souffert la mort qu'on sent pour une absence ;
J'avois au désespoir fait longtemps résistance ;
J'avois senti le mal qui vient d'être privé
Du grand contentement dès qu'il est arrivé. Puis i'avois soutenu le regret et la rage D'aimer plus que mon cœur une dame volage ; J'avois été jaloux, insensé, furieux, Portant la glace au cœur et le feu dans les yeux ; Et si quelque autre peine en réserve se treuve, Ainsi qu'il me sembloit, j'en a vois fait l'épreuve. Mais ce n'étoit qu'une ombre
Ne nous liâtons pas de plaindre Desportes ; il est si content de souffrir, qu'il ne craint rien plus que d'être sans tourment :
Je fais un magasin de soucis et de peines.. J'en garde pour le jour et pour l'obscurité, Ne voulant demeurer sans être tourmenté.
Aussi remercie-t-il je ne sais quelle beauté des Amours cUccrseSj d'être plus infidèle que Diane, plus cruelle qu'Hippolyte, plus volage que Cléonice :
Je vous suis donc, madame, obligé grandement. Puisque, pour vous aimer, j'ai cet heureux tourment.
Dosportes était attaché au duc d'Anjou, depuis Henri III, qui, devenu roi, le combla de bénéfices. Quand ce prince partit pour aller occuper le trône de Pologne , il chargea Desportes de rimer ses adieux aux dames que son départ allait afiiiger. Le ])oète fut plus éploré dans ces plaintes de commande (juc dans les siennes. Il fait dire quoique part au duc d'Anjou :
Qui fera de mes yeux une mer ondoyer, Atin (ju'à ce départ je m'y puisse noyer?
Tout, dans ces poésies, roule sur les peines de
l'amour ; tout est mauvais traitements, angoisses ; il n'y a ni relâche ni congé dans ce que les poètes de cette école appellent le service de l'amour. Du reste, ces désespoirs faisaient leur fortune. Desportes leur dut certainement ses bénéfices, et Bertaut peut-être son évêché de Séez. Le malheur dans les amours de tête était un titre assuré aux charges et aux biens d'Eglise ; aussi se gardait-on bien d'être heureux.
Mais l'esprit français, poli par la Renaissance, eut aussi sa part dans les poésies de Desportes ; je l'y reconnais à quelques détails gracieux et spirituels. De l'esprit, c'est-à-dire des idées justes, exprimées d'un style piquant, son recueil en est plus que clairsemé. La grâce y est plus rare ; j'entends par là l'expression naïve de sentiments personnels à l'homme, alors que, pour féconder un sujet imaginaire, il mêle au formulaire de la poésie amoureuse de son temps des émotions qu'il a connues.
C'est à l'imitation italienne qu'appartiennent ces désespoirs, ces alternatives de feu et de glace, ces cœurs
Meurtris, couverts de sang, percés de toutes parts, Au milieu d'un grand feu qu'allument des regards ;
ces vies « ravies par des yeux foudroyants, » ces yeux (( où le beau soleil tous les soirs se retire ; » ces plaies incurables, et tout ce détail du martyre amoureux :
les angoisses mortelles ,
les angoisses mortelles ,
Les diverses fureurs, les peurs continuelles,
Les injustes rigueurs, les courroux véhéments, Les rapports envieux, les mécontentements, etc.;
vain exercice, dit naïvement Desportes, auquel il a joué toute sou âme.
Il doit à lïnspiration seule quelques vers pleins de douceur qui subsistent par la vérité des pensées, et par la nouveauté d'un langage aimable et délicat.
Eu expiation de tant de fadeurs amoureuses. Desportes, à Texemple de Clément Marot, mais dans un autre esprit, traduisit les Psaumes. Sa version vaut mieux que celle de Marot, et la langue en est moins au-dessous des beautés de l'original. Mais l'ouvrage est médiocre, et, s'il doit être compté à Desportes, c'est moins comme un titre poétique que comme un acte de pénitence.