IIIST. DE LA LITTÉR. — T. I
On paraît d'accord sur l'origine de la langue française, sur sa division en dialectes normand, bourguignon, picard, poitevin, lorrain et de l'Ile-de- France. Cette origine, c'est le latin; cette division en dialectes est un effet de la féodalité, qui avait constitué, sur le sol français, des nations distinctes, parlant un langage différent. Toutefois, ces différences n'ont jamais consisté qu'en certaines particularités d'orthographe et de prononciation. Tous ces dialectes ont avec celui de l'Ile-de-France, lequel était appelé à devenir la langue française, des rapports de vassalité, semblables à ceux qui liaient les seigneurs au roi. Notre langue suit la destinée de la nation. Elle est d'abord féodale. Quand la royauté sera maîtresse, ou plutôt quand la nation se sera constituée en corps par la réunion de tous ses membres, le dialecte de l'Ile-de-France absorbera tous les autres ; il n'y aura qu'une langue, comme il n'y aura qu'une nation.
Le caractère commun des écrits, dans ces commencements de notre langue, c'est l'imitation non du latin littéraire, mais du latin parlé.
Cette imitation se trahit par deux marques : l'usage de l'inversion et le grand nombre de mots lalins corrompus, plus semblables aux mots primitifs par l'orthographe que par la prononciation, qui peu à peu va les transformer.
Ce n'est pas d'ailleurs la seule liberté que prenne notre langue avec un idiome qui tirait sa puissance
J)F, LA LITTÉRATUBE FRANÇAISE. B9
de la conquête et de la religion. Ainsi, aux inversions imitées du latin se mêlent déjà beaucoup de phrases directes. Les inversions elles-mêmes sernblent être choisies parmi celles qui se rapprochent le plus du langage uni. Le détour est si court pour arriver au but, et l'opération, pour rétablir Tordre, si aisée et si rapide, qu'on sent bien que l'inversion ne tardera pas à disparaître. Ainsi, même aux époques où notre langue l'a subie, elle a su l'accommoder à ce besoin de clarté qui est le trait distinctif de l'esprit français.
Tout d'ailleurs est nerf dans cette ébauche de langue. Le discours s'y réduit aux deux termes par excellence, le substantif et le verbe. Il n'y a pas encore de mots pour les nuances, parce que les nuances elles-mêmes sont inconnues aux esprits naïfs et aux âmes simples de ces temps-là.
Mais déjà la clarté y est une qualité d'obligation de la langue. Quand on lit les auteurs du douzième siècle, la difficulté de la lecture y vient moins du manque de clarté, que du mot latin, qu'on a peine à reconnaître sous le travestissement d'une orthographe incertaine. Le défaut que j'y noterais, s'il pouvait être question de défaut dans un âge si tendre, c'est la sécheresse, dont ne se défendent pas toujours les esprits chez qui la clarté est le trait dominant.
Ainsi, près de quatre siècles avant l'époque où cette ébauche de langue sera la plus grande langue du monde moderne, une partie déjà en est miïre, et restera. Ce sont ou des mots indigènes, ou des mots
latins, qu'a francisés de bonne heure une conformité secrète avec l'esprit français. Ce sont, en outre, certains tours propres à cet esprit, où se peigneut ses mouvements les plus naturels, et qui lui sont venus du sol même, et de l'auteur de toutes les variétés du monde physique et moral , de Dieu. Il est remarquable d'ailleurs que les tours, qui sont comme la partie indigène de la langue, sont plus mûrs que les mots que nous tirons des autres. Ces mots s'altéreront, se modifieront, s'accroîtront, selon les progrès que fera l'esprit français, les développements qu'il recevra, les idées qui exerceront son activité. Mais les tours changeront peu, parce que les tours expriment ce qu'il y a de plus original dans cet esprit, et de moins sujet au changement. C'est son habitude, sa physionomie; c'est sous cette forme que l'esprit humain se manifestera par la langue française. En ce qui regarde les tours, notre langue est formée dès le berceau : presque aucun n'a péri ; un petit nombre seulement est suranné.
Ces qualités pour ainsi dire organiques de notre langue ne se montrent d'ailleurs que dans les récits. Autant la langue y est vive, claire, le tour franc et rapide, autant dans les ouvrages de morale et de théologie les expressions sont languissantes et obscures, les tours équivoques et traînants. La langue des spéculations de l'esprit est tout entière à naître. Des siècles s'écouleront avant que nous sachions l'art de porter la lumière dans les matières du raisonnement , et qu'à cette clarté du récit nous joi-
gnions la clarté toute spirituelle de la raison, faisant voir l'enchaînement des pensées, comme le chroniqueur fait voir la suite des événements. C'est donc seulement dans le récit qu'il faut chercher, et pour ainsi dire épier, les premiers mouvements de l'esprit français et reconnaître sa langue naissante. Les premiers écrivains qui ont laissé des noms durables dans Tliistoire de la prose , ce sont des chroniqueurs : ce sont Yillehardouiu, Joinville, Froissart, Philippe de Connues.