‹ Histoire de la littérature française (volume 4)Chapitre 20 sur 62 · DE LA MORALE CHRÉTIENNE DANS 00MHTB · texte numérisé non relu

DE LA MORALE CHRÉTIENNE DANS 00MHTB

Cependant, tel est le besoin qu'ont les esprits élevés, même dans les temps les plus corrompus, d'une règle du bien et du mal, qu'à défaut de la morale général- qui lui eût montré le mal dans certains succès, domines le voit du moins dans les revers, qu'il attribue à l'ignorance des princes et à leur peu de foi. Il reconnaît la main de Dieu dancette chute si rapide de la maison de Bourgogne. dans les emportements, avant-coureurs de la chute, auxquels s'abandonne le dernier de ces grands vassaux qui, depuis un siècle, tenaient en échec leur suzerain. Ses réflexions sur cet événement, le plus considérable du quinzième siècle, sont graves et éloquentes.

€ Je l'ay veu. dit-il de Charles le Téméraire, « grant et honnorable prince, et autant estimé et

requis de ses voisins, ung temps a esté, que nul

« prince qui fust en la crestienté, ou par adventure « plus. Je n'ay veu nulle occasion pourquoy plus « tost il cleubst avoir encouru l'ire de Dieu, que de « ce que toutes les grâces et honneurs qu'il avoit « receuz en ce monde il les estimoit toutes procé- « der de son sens et de sa vertu, sans les atribuer « à Dieu, comme il debvoit : car à la vérité il avoit « de bonnes et vertueuses parties en luy... Il dési- « roit grant gloire, qui estoit ce qui plus le mettoit « en ses guerres que nulle aultre chose, et eust bien « voulu ressembler à nos anciens princes dont il a « esté tant parlé après leur mort : hardy autant que « homme qui ait régué de son temps.

« Or sont finies toutes ces pensées et le tout « tourné à son préjudice et honte, car ceulx qui « gaignent en ont tousjours l'honneur. Je ne sçau- <( roye dire vers qui Nostre-Seigneur s'est montré « plus courroucé, ou vers luy, qui mourut souldai- « nement en ce champ sans gueres languir, ou vers « ses subjectz, qui oncques puis n'eurent bien ne « repos... Je seroye assez de l'opinion que Dieu « donne le prince selon qu'il veut pugnir et chaste tier les subjectz, et aux princes les subjectz, ou « leurs couraiges disposez envers luy, selon qu'il « les veult eslever ou abaisser K »

Un progrès de plus dans la langue, et l'on s'imaginerait lire une de ces pages où Bossuet montre le doigt de Dieu dans les chutes des empires et la dis-

i Liv. V, ch. iv.

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parition des peuples, et épouvante la sagesse humaine de l;i fragilité de ses établissements.

Je ne sais par quelles beautés de sentiment et d'expression un historien de génie, racontant au plus beau moment de la langue, la mort de Louis XI. aurait surpassé Connues, dans ces pages si originales, où il raconte la fin de ce prince, alors que sou barbier et son médecin, qu'il avait « haulsez, trop à « coup et sans prcqios, » lui viennent dire en « brief- <( ves paroles et dures » qu'il n'y a plus de remède à son mal et qu'il faut penser à sa conscience.

Ce récit est peut-être le meilleur morceau de rjrose française qui ait été écrit dans les dernières années du quinzième siècle '. Les terreurs de Louis XI, celui de tous les hommes, qui « craignit le plus la <( mort et fit le plus de choses pour cuvder y mettre h remède ; » la peur qu'il a de ses propres enfants, redoutés presque plus que la mort, et dont il fait fouiller les gens, « pour veoir s'ilz n'avoient point <( de brigandines soubz leurs robes ; » les rudesses • le son médecin, auquel il croit acheter à prix d'argent une prolongation de vie, et qui le menace, s'il le renvoyait. « de ne pas vivre huit jours après; » enfin, la dernière heure arrivée, quand la foi s'est rendue maîtresse de la peur, le courage tranquille du mourant, les ordres donnés pour sa sépulture, et sa mcrt: « en grant santé de sens et d'entende-

1 La première partie des Mémoires de Comines .a été écrite de 1 188 à 1 194 ; la seconde, de 1497 à 1501 et au delà.

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« meut ; >> tout cela est raconté avec une éloquence d'autant plus pénétrante, que Coniines, en écrivant ces admirables pages, se croit sincèrement tel qu'il se donne, « un homme qui n"a grant sens naturel « ne acquis, mais quelque peu d'expérience. »

L'idée de comparer les «. maulx et douleurs que « souffrit le roi Loys » à ceux qu'il avait fait souffrir à autrui, et de les considérer comme des punitions qui lui ont été données en ce monde « pour en avoir moins dans Taultre, » est une inspiration de la foi la plus naïve et de la raison la plus élevée. La peine que Louis XI avait le plus souvent infligée aux autres, c'était l'emprisonnement avec d'odieux raffinements, «. comme caiges de fer et d'aultres de « boys. » Comines nous fait voir au Plessis-lès- Tours l'inventeur a des rigoureuses prisons, en de « semblables et plus grandes et en aussi grant « paour et plus grande que ceulx qu'il y avoit fce- « nus. »

« La porte du Plessis, nous dit-il, ne se ouvroit « qu'il ne fdst huict heures du matin et ne baissoit c le pont jusques à ladicte heure, et lors y entroient «c les officiers : et les capitaines des gardes metc( toient les portiers ordinaires, et puis ordonnoient « leur guet d'archiers, tant à la porte que parmi « la court, comme en une place de frontière estroic< tement gardée : et nul n'y entroit que par le gui- « chef et que ce ne fust du sceau du roy, excepté « quelque maistre d'hostel et gens de ceste sorte, « qui n'alloieut point devers luy. Est-il donc pos-

« sible de tenir un roy, pour le garder plus honnes- <s tement, en plus estroicte prison que lui mesme

« se tenoit? Les caiges où il avoit tenu les anltres •• avoient quelques huict pieds en carré; et luy, a qui estoit si grand roy, avoit une bien petite court 6 de chasteau à se proumener : encore n'y venoit il i gueres, mais se tenoit en la gallerie, sans partir « de là, sinon que par les chambres alloit à la « messe, sans jiasser par ladicte court. Youldroit « l'on dire que ce roy ne sonffrist pas aussi bien « que les anltres, qui ainsi s'enfermoit et se faisoit « garder, qui estoit ainsi en paonr de ses enfans et « de ses prouchains parens, qui changeoit et muoit « de jour en jour ses serviteurs et nourriz (com- « mensaux), et qui ne tenoient bien et honneur que « de luy ; et en nul d'eulz ne se osoit fier, et s'en- « chaisnoit ainsi de si estrangechaisne et clostures? <• Si le lieu estoit pins grand que d'une prison com- « nmne, aussi estoit il plus grand que prisonniers <.< communs. »

En lisant les Mémoires de Comines, on pense aux plus grands noms de l'histoire des lettres. Tout à l'heure, ses remarques sur le rôle du parlement anglais m'ont rappelé Montesquieu. Les beaux récits de la mort de Charles le Téméraire et de Louis XI m'ont fait souvenir de Bossuet. Dans le morceau qui suit, je crois retrouver la jjrofondeur d'observation de Tacite, avec je ne sais quoi de naïf qui en écarte tout soupçon d'exagération. Le duc de Bourgogne venait d'être défait devant Nancy. Louis XI en re-

çoit la nouvelle au Plessis-lès-Tours. Il mande ses principaux capitaines et d'autres grands personnages, et leur* communique les lettres qui annonçaient la déconfiture du duc, mais ne disaient rien de sa mort. Comines pénètre leurs sentiments et peint leur attitude : « Tous, dit-il, en feirent signe de « grant joye, et sembloit à ceulx qui regardoient les « choses de bien près qu'il y en avoit assez qui s'y « efforçaient, et nonobstant leurs gestes, qu'ilz eus- « sent mieux aymé que le faict du dit duc f ust allé « aultrement. La cause pourrait estre que le roy « estoit fort craint, et ilz se doubtoient que, s'il se « trouvoit tant au délivre (si débarrassé) d'ennemys, « qu'il ne voulsist muer plusieurs choses, et par « especial estatz et offices : car il y en avoit beauce coup en la compagnie, lesquelz en la question du « bien public et aultres du duc de Guienne ', son « frère, s'estoient trouvez contre luy. Après avoir « parlé une pièce aux dessusdictz, il ouytla messe, ce et puis feit mettre la table en sa chambre, et les « feit tous disner avec luy : et y estoit son chancece lier, et aucunes gens de conseil. Et en disnant c< parla toujours de ces matières, et seay bien que « moy et aultres prinsines garde comme disneroient « et de quel appétit ceulz qui estoient en ceste ta- « ble ; mais à la vérité (je ne sçay si c'estoit de « joye ou de tristesse) ung seul (aucun) par sem-

1 Ce prince avait profité de 1* absence du roi pour quitter Poitiers et aller en Bretagne se joindre aux seigneurs ligués contre Louis XI, dans la ligue dite au Bien public (14G4).

< blant ne maDgea la moytié de son saoul... '. » Est-ce Comines ou Montaigne qui a écrit ces piqnantes et éloquentes paroles sur l'ignorance des grands :

« Encoresneme puis-je tenir de blasmer les sei- « gneurs ignorans. Environ (autour de) tous seid tueurs se trouvent voulentiers quelques clers et « gens de robbes longues (comme raison est) et y « sont bien seans, quant ilz sont bons, et bien dan- « gereux quand ilz sont aultres. A tout propos ont « une loy au bec, ou une hystoire : et la meilleure «. qni se puisse trouver se tourneroit bien à mau- « vais sens ; mais les saiges, et qui auroient leu, n'en t Beroient jamais abusez; ny ne seroient les gens a si hardys, de leur faire entendre mensonges. Et « croyez que Dieu n'a point estably l'office de roy •• ne d'aultre prince pour estre exercé par les besa tes, ne par ceulz qui, par vaine gloire, disent : « Je ne suis pas clerc, je laisse faire à mon conseil, « je me fie en eulz ; » et puis, sans assigner aultre « raison, s'en vont en leurs esbatz. S'ilz avoient « esté bien nourris en la jeunesse, leurs raisons « seroient aultres : et auroient envie que on esti- « mast leurs personnes et leurs vertus2. »

i Liv. V, ch. X. 2 Liv. II, ch. vi.

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