CHARLES D'ORLÉANS
jJans ces derniers temps, une certaine opinion a voulu déposséder Villon de la place qu'il tient de Boileau, et fait honneur de ce nouveau progrès dans l'art d'écrire en vers à Charles d'Orléans, père de Louis XII (1391-1464).
Cette opinion date du dix-huitième siècle. On venait de retrouver les poésies de Charles d'Orléans k Le plaisir de la découverte, un peu de flatterie monarchique, un certain penchant à trouver Boileau en faute, en firent exagérer beaucoup le mérite. On jugea plus honorable pour la poésie que le premier sur la liste de nos poètes durables fût un prince du sang et non un enfant du peuple, et, il faut bien le dire, un échappé du gibet. C'est la même vanité qui avait blâmé Boileau d'avoir daté la poésie, non de Thibault, comte de Champagne, ou de quelque autre poète d'origine princière, mais de Villon, oc un homme de rien, » comme l'appelait Pradon.
De nos jours, un critique illustre, qui ne peut être suspect, ni de l'admiration bien pardonnable de l'abbé Sallier pour un poète presque de son invention, ni des préjugés aristocratiques du grand seigneur Pradon contre Boileau, Villemain2, a donné à cette opinion une autorité qu'il est peut-être té-
'• Elles furent publiées par l'abbé Sallier. -Leçons de littérature française au moyen âge.
méraire de contredire. J'oserai pourtant ne pas être de l'avis de Villemain.
D'abord Boileau n'est pas coupable, que je sache, de n'avoir pas connu les poésies de Charles d'Orléans. C'est le tort de ces poésies qui ne se sont pas l'air jour d'elles-mêmes, ou des circonstances qui les ont étouffées. Elles n'ont été d'aucune influence ni d'aucune aide pour la poésie française. Elles ont été exhumées après le siècle des chefs-d'œuvre. H n'y a donc pas eu injustice à les omettre dans cette sommaire histoire de notre poésie, où Boileau ne compte que ceux qui ont servi l'art et l'ont porté en avant.
Mais Boileau les eût-il connues, il n'eût pas donné la gloire d'avoir débrouille nos vieux romanciers à un poète qui les continue fidèlement, et qui ne ha-sarde, hors du cercle de leurs inventions, que quelques pièces imitées delà poésie italienne.
On retrouve dans Charles d'Orléans le merveilleux de l'amour chevaleresque, uniformément employé par tous les poètes, depuis le Roman de la Rose. Seulement il y a mis une sorte de perfection, soit eu complétant ce personnel d'êtres allégoriques, soit en y établissant une hiérarchie plus raisonnée. Je lui eu fais un mérite particulier, parce que chacune des figures qu'il introduit pour la première fois sur la scène personnifie, soit un sentiment vrai qui manque chez ses prédécesseurs, soit une nuance mieux observée, soit quelque gradation plus exacte.
L'empire de l'Amour est au complet : Amour et Vénus eu sont les souverains. Leur premier ministre est Beauté ; leur secrétaire , Bonne-Foi ; leur garde des sceaux, Loyauté. Bel- Accueil et Plaisance sont les intendants de leur palais. Bonne -Nouvelle et Loyal-Rapport sont leurs messagers ; les Plaisirs- Mondains, leurs courtisans. Leurs sujets, tous de mœurs et de caractères différents, sont Désir, Comfort, Bon-Conseil, Trahison, Désespoir, Détresse, Souci. C'est avec eux que l'Amour a subjugué le monde. Dans son empire sont l'Hermitage de Pensée, le Bois de Mélancolie, la Forêt de Tristesse, où se promènent ceux que l'Amour a blessés. Espoir est le médecin de ce vaste royaume ; encore se plaîtil souvent à leurrer ses malades de belles paroles.
Il n'y manque ni un gouvernement, ni des prisons, ni un parlement, ni des cours plénières, dont Charles d'Orléans rime la procédure. Enfin cet empire a sa religion, un paradis, un purgatoire et des martyrs.
A toutes ces personnifications imitées du Roman de la Rose, Charles d'Orléans en a ajouté d'autres, plus froides encore. Ce sont toutes ses dispositions personnelles et ses humeurs, tristes ou gaies, le plus souvent imitées de la poésie italienne et de Pétrarque , dont les sonnets avaient mis à la mode le raffinement dans l'amour. On se donnait à volonté ce tour d'esprit. Les mœurs galantes de l'époque l'avaient mis à la mode, et l'amour-propre y trouvait son compte. Ainsi, Charles d'Orléans
empruntait à Jean de Meun ses allégories, et à Pétrarque ses idées : voilà pourquoi il est si rare d'y trouver un accent vrai et une expression forte. Tout au plus peut-on dire quïl imite agréablement, n'ayant pas la force d'imaginer.
Cependant, parmi les pièces du prince poète, un assez grand nombre sont l'expression directe et sans allégorie de ses sentiments. Mais ces sentiments sont délicats et polis, plutôt que touchants et passionnés. Ce cœur que Charles d'Orléans garde dans le coffre de Souvenance, sous la clef de Bonne- Volonté, n'est guère qu'un esprit agréable, occupé de galanterie. Cette suite de malheurs qui forment sa vie, un père assassiné, une mère charmante, morte de douleur, une captivité de vingt-cinq ans dans les donjons de l'Angleterre, un double veuvage en neuf ans , par la mort de deux femmes qu'il aimait , tant de sujets de deuil n'ont pu tirer de son âme un couplet touchant. Aucun événement public ou personnel ne le fit descendre en lui-même jusqu'à la source des accents virils et des expressions de génie. On dirait qu'il a composé des vers pour se dérober à ses propres pensées , plutôt que pour les voir de plus près, en les écrivant.
Faut-il croire à cette maîtresse dont l'exil Ta séparé , à laquelle il a laissé son cœur, qu'il regrette et qu'il espère revoir, qui meurt enfin d'une mort inopinée? Je ne me défie pas moins de ces maîtresses sans per du quinzième siècle que des Iris sans pareille du dix-septième , dont Boileau fit si
bonne justice. Depuis la Béatrix de Dante et la Laure de Pétrarque, il n'était poète français qui n"eût une dame de ses pensées, et qui ne lui survécût. Si celle que pleure Charles d'Orléans,
Qui estoit son comfort, sa vie, Son bien, son plaisir, sa richesse,
était sa première ou sa seconde femme , j'en trouverais plus touchante cette plainte , d'ailleurs médiocrement poétique, qu'il adresse à la Mort :
Puisque tu as pris ma maistresse,
Prends-moi aussi son serviteur ; Car j'aime mieux prochainement Mourir que languir en tourment, En peine, soussy et douleur.
Au reste, après la perte de cette maîtresse, réelle ou imaginaire, Charles d'Orléans ne voulut plus aimer. Il s'était engagé selon le rit amoureux du Roman de la Rose. Jeunesse l'avait conduit dans l'empire de l'Amour, auquel il avait laissé son cœur en gage. Trente ans après , averti par un vieillard , Age , qui le gourmande au nom de Eaison , il redemande ce cœur au dieu Amour, par une requête en son parlement. Le dieu, non sans s'être fait prier longtemps , le tire d'un écrin , et le lui rend. Il relève le poète de son serment par quittance dûment octroyée , et lui délivre un certificat de fidélité , selon les formes judiciaires , avec la date , qui donne de l'authenticité aux actes :
Le jour de la f este des Morts, L'an mil quatre cent trente-sept. Au chastel de plaisant recept.
C'est en 1406, le jour de la Saint- Valentin, qu'il s'était enrôlé sous les ordres d'Amour. C'est en 1437, le 2 novembre, qu'il reçoit son congé. Son service avait duré trente et un ans.
Depuis lors, Charles d'Orléans, amant éméri te, fit comme le vieillard de Boileau : il blâma dans les jeunes gens « les douceurs que lui refusait l'âge ; » il se moqua des amoureux et de l'amour, où il ne trouvait plus que
Grand foison de faux-semblants.
Il se désennuya en faisant bonne chère :
Bonne chère fais, quant nie deulx ( j'ai du chagrin ) ;
et il vanta le bon vin et les bons morceaux. Toutefois, il garda jusqu'à la fin les goûts délicats qu'il tenait de Valentine de Milan, sa mère, et ce tour d'esprit, plus léger que vif, qui le portait à rimer tous les incidents de sa vie. Il avait réuni autour de lui, à Blois, quelques poètes qui formaient une académie de beaux esprits , à l'imitation des mœurs littéraires de l'Italie. Villon lui-même y fut admis : fort heureusement il ne s'y affadit pas.
Une certaine élégance précoce dans les pièces du poète royal vieillissant ne suffit pas pour marquer un âge de l'esprit français et un progrès de la langue. Voici pourtant quelques vers de la Ballade sur la paix, dont le tour est agréable et franc :
« Priez pour paix, le vray trésor de joye.... Priez, i:>relats, et gens de sainte vie,
Religieux ne dormez en paresse :
Priez, maistres, et tous suivant .clergé,
Car par guerre faut que l'estude cesse....
Priez, galants joyeux en compagnie,
Guerre nous tient la bourse desgarnie ;
Qui despendre (dépenser^) desirez à largesse :
Priez, amants, qui voulez en lyesse
Servir amour ; car guerre par rudesse
Tous destourbe (empêche) de vos dames hanter.
Qui maintes fois fait leur vouloir tourner ;
Et quand tenez le bout de la courroie,
TJng estrangier si vous le vient oster :
Priez pour paix, le vray trésor de joye. »
D'autres passages du même caractère , quelques pièces plus conuues, dont la plus goûtée.
Les fourriers d"esté sont venus,
est une description du printemps , où la grâce n'est pas sans recherche ; dans tout le recueil , une certaine délicatesse de pensées, qui trop souvent tourne à la subtilité; des expressions claires, mais sans force ; des images abondantes , mais communes : une pureté prématurée à une époque où la langue avait plus besoin de s'enrichir que de s'épurer ; bon nombre de vers agréables , qui prouvent jdus de culture que d'invention, et où l'on reconnaît l'éducation maternelle plutôt que le génie national : ces titres, que je suis bien loin de dédaigner, ne valent pas qu'on dépossède Villon de son rang , au profit d'un poète , le dernier qui ait imité le Roman de la Rose, le premier qui ait imité la poésie italienne. Le vrai novateur, c'est Villon.
Villon n"imite pas le Roman de la Rose; il laices froides allégories et ce savoir indigeste ; presque tontes ses pensées sortent de son fonds. Les vers de Villon lui sont inspirés par sa vie, ses malheurs, ses amours , par ses vices, il faut bien le dire; par les cliûtiments qu'il s'est attirés, par les dangers de mort qu'il a courus. Voilà, non plus un poète bel esprit . nourri des livres à la mode , mais un enfant du peuple, né poète, qui lit dans son cœur, qui tire ses images des fortes impressions qu'il reçoit de son temps ; voilà un amant qui ne poursuit pas des maîtresses imaginaires, qui n'a rien à démêler avec Dangier et Faux-Semblant . et qui sait faire ses affaires sans le secours de Bel-Accueil. Ses amours sont, il est vrai, des Amours d'échoppe et de coin de rue; mais, dans ses inspirations de bas lieu, il trouve des accents de gaieté franche et des traits de mélancolie inconnus avant lui.
Novateur dans les idées, Villon ne l'est pas moins dans la forme : l'un emporte l'autre. On rencontre dans ce poète des expressions vives, pittoresques, trouvées : un style en apparence plus difficile à comprendre, à la première lecture, que celui de Charles d'Orléans, mais plus vrai, plus senti, plus français. Charles d'Orléans écrit le français qui se parlait dans les cours , même dans le palais du roi
anglais Henri V, dont les courtisans affectaient de ne parler que français , par prétention de seigneurs et maîtres de la France. Villon écrit le français du peuple de Paris ; il tire sa langue du cœur même de la nation. Xe nous effarouchons pas de l'étrange berceau d'où sort notre poésie; d'autres viendront qui feront de cette fille du peuple la muse charmante et sévère du dix-septième siècle.
Xé de parents obscurs et pauvres , Villon eut tous les goûts de la bande des Enfants sans souci et du basochien. Le basochien, espiègle, tapageur, libertin, larron, hauteur de mauvais lieux, détroussant les petits marchands , poursuivi par les soldats du guet , heureux des troubles publics , enchanté de la guerre , parce que la police y est plus relâchée , tel est Villon. Les Repues franches , dont il n'est pas l'auteur, mais le héros, sont comme V Iliade grotesque de sa vie de basochien. A l'âge de vingt-cinq ans, Villon avait été plus d'une fois enfermé au Châtelet pour des larcins de rôt et de pâtisserie. Des délits plus graves, — je ne veux pas croire à un crime, — le firent condamner à être pendu, avec cinq de ses compagnons. Villon, à la veille d'aller à la potence, nargue la mort dans une ballade. Il se représente lavé de la pluie, desséché du soleil, poussé çà et là par le vent, et il rit de toutes les marques de sa destruction prochaine. Mais ce rire n'est pas celui du criminel impudent qui, le carcan au cou, raille les spectateurs. Villon y mêle des pensées touchantes ; regardez de près , une larme va
briller au bord de ses paupières, et mouillera ce visage souriant. Il prie sesfrcres humains qui vivront après lui d'être indulgents pour ses faiblesses. Tout le monde, dit-il, n'a ]ias le sens rassis... Il ne raille ni ne se plaint; il n'est pas assez coupable pour railler; il l'est trop pour se plaindre.
Mais s'il ne sollicite pas notre pitié, il ne nous apitoie que plus sûrement : on est tout prêt à rejeter sur son époque les désordres qui l'ont amené au pied de la potence.
Il }' échappa pourtant. Quoique résigné à mourir, comme le jeu ne lui en plaisoit pas, dit-il gaiement, il eut l'idée d'en appeler, contre l'usage, au parlement, de la sentence du Châtelet. La peine de mort fut commuée en celle du bannissement, et Villon se retira sur les Marches de Bretagne. De nouveaux larcins, dont il s'excuse sur la faim, qui « fit une si rude guerre à son corps, » le firent retomber dans les mains de la justice. Il fat arrêté, et conduit à la prison de Meun-sur-Loire, par ordonnance de l'évêque d'Orléans '.
1 Cet évêque s'appelait Thibault d'Assigny. Villon n'eut pas à s'en louer. Voici toute la vengeance qu'il en a tirée :
Peu (nourri) m'a d'une petite miche
Et de froide eau, tout ung esté.
Tel luy soit Dieu qu'il m'a esté.
Et s'aucnn me vouloit reprendre
Et dire que je le rnauldys,
Xon fais, si bien le srai comprendre,
Et rien de luy je ne mesdys.
Voycy tout le mal que j'en dys
S'il m'a esté misericors,
Jésus, le roy de paradis,
Tel luy soit à lame et au corps!
Il s"en fallut de la clémence de Louis XI, Loys le Bon, comme il l'appelle, que Villon ne fût ce pendu dont il avait tracé l'effrayante peinture. Louis XI, dur aux nobles et aux grands, était bon au petit peuple ; il ne haïssait pas le franc-pari er des vilains, qui le louaient aux dépens des grands. D'ailleurs le prince qui introduisait rinrprirnerie en France pouvait bien mettre quelque prix à la vie d'un poète.
Ce qui fait goûter les poésies de Villon, c'est cette gaieté mélancolique , si naturelle à l'homme , qui n'a été créé ni pour les joies ni pour les douleurs sans mélange. Sa ballade sur les Dames du temps jadis est un modèle charmant :
Dictes-ruoy où, n'en quel pays.
Est Flora, la belle Romaine ;
Archipiada, ne Thaïs,
Qui fut sa cousine germaine :
Echo, parlant quand bruyt on ruaine
Dessus rivière ou sus estan.
Qui beauté eut trop plus qu'humaine?
Mais où sont les neiges d'antan?
S'il m'a esté dur et cruel,
Trop pins que cy ne le racompte,
Je veuil que le Dieu éternel
Luy soit doncq semblable à ce compte.
Si prieray Dieu de bon cueur, Par l'âme dn bon feu Cotard.
Mais qnoy! ce sera donc par cueur.
Car de lire je suis faitard (paresseux).
(Grand Testament, huitains 2, 3 et i. )
Où est la très sage Heloïs ?
Perublablement où est la royne Qui commanda que Buridan Fnst jette, en ung sac en Seine ?
Mais où sont les neiges d"antan?
La reine Blanche comme un lys.
Qui chantoit à voix de Sereine ; Berthe au grand pied . Bietris. Allys ; Harembonrges. qui tint le Marne ; Et Jehanne. la bonne Lorraine, Qn'Anglois brnfilerent à Rouen ; Où sont-ils. Vierge souveraine ?
Mai= où sont les neiges d'antan?
La même idée était venue à Charles d'Orléans; il la laissa échapper :
Au vieil temps, grand renom couroit De Cryseis. d'Iseult et d'Helene.
Et maintes autres qu'on nommoit Parfaictes en beauté haultaine ; Mais au derrain (enfin) en son domaine La mort les prit piteusement.
Par quoi puis veoir clairement Ce monde n'est que chose raine.
Entre la froide réflexion que rime lourdement le prince poète, et cette charmante évocation, que fait l'enfant du peuple.de taut de beautés célèbres, la plupart françaises. — n'oublions pas ce trait. — il y a la différence d'un agréable bel esprit à un poète.
De même, quelle élégance précoce de langage peut valoir l'accent et la nouveauté de ces couplets du Grand Testament, où Villon parle de la fuite
rapide de sa jeunesse, de ses fautes, de la mort qui égale tout le monde?
Je plaings le temps de ma jeunesse,
Ouquel j'ay plus qu'autre galle (fait le libertin),
Jusque à l'entrée de vieillesse :
Qui son parternent (départ) m'a celé (caché).
Il ne s'en est à pied allé,
N'a cheval ; las ! et comment donc ?
Soudainement s'en est voilé (s'est envolé ).
Et ne m'a laissé quelque don.
Je ne sache pas d'image plus naïve de cette fuite insensible du temps, qui emporte nos jours sans nous rien laisser de solide. Ce qui suit me fait venir les larmes aux yeux :
Allé s'en est, et je demeure.
Pauvre de sens et de sçavoir.
Bien sçay se (si) j'eusse estudié Ou temps de ma jeunesse folle, Et à bonnes meurs dédié, J'eusse maison et couche molle !
Mais quoy ? moi je fuyoye l'escolle, Comme faict le mauvays enfant.
En escrivant ceste parolle, A peu que le cueur ne me fend.
Où sont les galants qu'il suivait dans sa jeu-
nesse,
Si bien chantans , si bien parlans ?
Plusieurs sont morts : quant à ceux qui restent, les uns sont devenus grands seigneurs et maîtres;
Les autres mendient tout nudz Et pain ne voient qu'aux fenestres.
DE LA LITTÉRATURE FBAffÇAISE. 215
Les autres se sont faits moines. Il n'y a rien à souhaiter aux premiers, ni rien à en dire :
Mais aux pauvres qui n'ont de quoy.
Comme moy, Dieu doint (donne) patience !
Pour les moines, que leur manque-t-il? Bons vins, poissons, tartes, //ans, ils ont tout en abondance :
Ils ne veulent nulz eschansons, Car de verser chacun se peine.
Il revient sur sa pauvreté, sur sa naissance, sur sa pauvre petite extrace : son père, son aïeul étaient pauvres :
Pauvreté tous nous suyt et trace.
Mais pourquoi se plaindre? S'il ma pas les trésors de Jacques Cœur, mieux vaut . dit-il ,
.... Vivre soubz gros bureaux (étoffe grossières) Pauvre, qu'avoir esté seigneur, Et pourrir soubz riches tumbeaux.
Et encore sait-on si Jacques Cœur a en un tombeau? Pour lui, continue-t-il, il n'est pas fils d'ange. Son père est mort : Dieu ait son âme! Quant à sa mère, elle mourra :
Et le sçait bien la pauvre femme, Et le filz pas ne demourra.
Pauvres et riches, sages et fous, nobles et vilains, dames de la cour, « Mort saisit tout sans exception : »
Et mourut Paris et Hélène.
Quicouques meurt; meurt à douleur.
Celluy qui perd vent et alaine,
Son fiel se crevé sur son cueur ;
Pays sue, Dieu sçait quelle sueur !
Et n'est qui de ses maulx Tallege ;
Car enfants n'a, frère ne sœur,
Qui lors voulsist estre son pleige (caution).
La mort le faict frémir, pallir.
Le nez courber, les veines tendre, Le col enfler, la chair mollir, Joinctes et nerfs croistre et estendre.
Corps féminin, qui tant est tendre, Polly, souef, si précieulx, Te faudra il ces maux attendre !
Ouy ; ou tout vif aller es cieulx.
Voilà, si je ne me trompe, des beautés de toutes sortes; traits de sentiment, peintures énergiques ou touchantes, contrastes de la vie et de la mort : tout ce qui fait la grande poésie.
La pièce suivante dérobe pour ainsi dire, sous F enjouement de la forme, cette douce mélancolie qui s'est épanchée librement dans les vers qu'on vient de lire. Le refrain en est comme la note sensible à laquelle tout revient :
Je congnois bien mouches en laict ; •Te congnois a la robe l'homme ; Je congnois le beau temps du laid ; Je congnois au pommier la pomme, Je congnois l'arbre a veoir la gomme ; Je congnois quand tout est de mesme ; Je congnois qui besongne ou chomme ; Je congnois tout, fors que moy-mesme ;
Je congnois pourpoinct au collet ; Je congnois le moine à la gonne (robe); Je congnois le maistre au valet :
Je congnois au voyle la nonne ;
Je congnois quant piqueur jargonne,- Je congnois folz nourriz de cresme :
Je congnois le vin à la tonne ; Je congnois tout fors que moy-mesnie.
Prince, je congnois tout er> somme ; Je congnois coulorez et blesmes ; Je congnois mort qui nous consomme ; Je congnois tout, fors que moy-mesme.
Netteté de pensée, vivacité de tour, force d'expression, philosophie enjouée et profonde, que tout cela est supérieur à la facilité nonchalante de Charles d'Orléans ! Quelles acquisitions pour l'esprit français et pour notre langue poétique!
Ainsi, malgré quelques vers agréables de Charles d'Orléans, laissons à Villon l'honneur du progrès que vient de faire la poésie française depuis le Roman de la Rose. N'amendons pas le jugement de Boileau ponr si peu. Le premier, Villon s'est affranchi de l'imitation des vieux romanciers ; le premier, il a tiré sa poésie de son cœur ; le premier, il a créé des expressions vives, originales, durables. Charles d'Orléans clôt la liste des poètes de la société féodale ; Villon est le poète de la vraie nation, laquelle commence sur les ruines de la féodalité qui finit.
Marot, qui ne paraît pas avoir connu Charles d'Orléans, avait déjà placé Villon au rang où l'a maintenu Boileau. Il s'ébahit « vu que c'est le meil- « leur poète parisien qui se trouve, comment les im«