‹ Histoire de la littérature française (volume 4)Chapitre 29 sur 62 · CHAPITRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIÈME

I. De ce qui a manqué à l'esprit français et à la langue, du cîouzième au seizième siècle. — Qu'entend-ou par les idées générales? — g II. Dans quelle mesure l'esprit français, au moyen âge, a-t-il eu des idées générales? — De< philosophes et des théologiens. — De la scolastique. — g III. De ce que la théologie en particulier a fait pour la langue. — Sermons de saint Bernard traduits en français. — Fragment inédit d'un sermon de Gerson. — § IV. Si les clercs ont eu plus d'idées générales que les écrivains en langue vulgaire. — Pourquoi les uns et les autres en ont eu si peu. — D'où ces idée; doivent venir.

DE CE QUI A MANQUE A L'ESPRIT FRANÇAIS ET A LA LANGUE, DU DOUZIÈME AU SEIZIÈME SIÈCLE. — QU'ENTEND-ON PAR LES IDÉEï GÉNÉRALES?

J'ai épuisé la liste des écrivains qui, dans cette période de l'histoire de l'esprit français et de notre langue, ont laissé des noms durables. C'est le moment d'apprécier les progrès de cet esprit et de cette langue dans le long espace de temps qui s'est écoulé du douzième au seizième siècle, entre l'époque où s'est formée la langue française et celle où • •lie va devenir la plus grande langue littéraire des temps modernes.

A quoi est-on arrivé à la fin du quinzième, après plus de trois cents ans de travail ? A une première ébauche de l'esprit français ; à quelques poésies sat -niques, inspirées jiar nos mœurs nationales ; à quelques récits clairs et intéressants des principaux faits de notre histoire. Quant à la langue, elle suffit à

tout ce qae l'esprit français, enfermé dans ce cercle, lui demande d'exprimer. C'est pourtant cette langue, chargée de diphtongues épaisses, de consonances discordantes et de voyelles nasales, qui paraissait au maître de Dante, Brunetto Latini, la parleure la plus delitable. Un auteur vénitien qui écrivait en 1275, Martino Canale, traduisant en français une chronique vénitienne, disait « que langue françoise cort parmi le monde, et est la plus delitable a lire et a oïr que nulle autre. » Dante, qui créait la langue italienne, et qui la portait tout d'un coup à sa perfection, faisait l'éloge de la nôtre. On l'employait dans les cours étrangères à la rédaction des actes ; on la prenait pour la langue naturelle des hommes : si un sourd-muet, disait-on, recouvrait la parole, il parlerait le français de Paris. Ce qu'on disait de notre langue à son berceau, quand elle manquait de règles certaines, un grand homme allait le confirmer au commencement du seizième siècle. A peine avait-elle fait quelques pas au delà du point où nous sommes arrivés, que Charles- Quint la qualifiait de langue d'État. Certes, nous sommes bien ambitieux pour elle, puisque la gloire de ces commencements ne nous suffit pas, et que nous voulons de plus hautes destinées pour cette langue à laquelle, du nord au midi, l'Europe rendait hommage. Que fallait-il donc encore à l'esprit français et à notre langue ? Il leur fallait ce qui devait faire de l'un l'esprit humain, et rendre l'autre universelle, à savoir les idées générales, et ces vé-

rîtes do Tordre moral, dont l'expression , dans un langage définitif , est proprement la littérature ou l'art.

Une seule idée comprend toutes ces idées et toutes ces vérités : c'est l'idée même de l'humanité ; c'est l'idée de l'homme , non pas borné à un pays ni à une époque, non d'hier ni d'aujourd'hui, mais occupant tout l'espace et tous les temps. C'est cet <( homme universel » de Pascal [ qui est en chacun de nous et qui se reconnaît dans ses pensées exprimées trois mille ans avant lui, sons d'autres cieux, en des langues qui ne se parlent plus. Les autres idées générales ne sont que les développements de cette idée première , par la même raison que tous les hommes en particulier ne sont que des copies du même original, l'humanité. J'entends par idées générales tous les rapports de l'homme avec ses semblables et avec Dieu, selon l'état des sociétés et selon les religions. J'entends par vérités de l'ordre moral les vérités sur les caractères et leurs contrastes, sur les passions et leurs combats, sur tout ce qui fait le fond de la vie contentieuse, comme Buffon qualifie la vie humaine. J'entends tous les états de l'âme, et ce qu'il y a de général dans ces érats. C'est la matière du beau vers de Térence, qui a été au cœur de toutes les nations :

Homo sum : humain nihil a me alienum puto. 1 Pensées II, 271. Edition Havct.

Mais quoi ! l'histoire des sociétés humaines offret-elle donc des époques déshéritées où. l'on vit sans idées générales, où celles qui les comprend toutes, l'idée de l'humanité, n'y est pas tout au moins une action d'instinct ?

Assurément non. Une nation, si petite qu'elle soit, quedis-je? une société quelconque d'hommes, réunis par le lien le plus grossier, ne peut pas être un seul jour sans avoir des idées générales, sans que chacun y reconnaisse confusément l'humanité dans ce qu'il sent en lui-même de commun avec tous. L'homme n'est pas un seul moment privé de la raison qui conçoit ces idées. Mais qu'il y a loin d'une notion d'instinct, confuse et inactive, à cette connaissance claire et pratique, qui fait qu'une nation se guide par toute la sagesse de l'humanité ! Or, l'histoire des sociétés humaines nous présente clans la même nation , ce spectacle de générations qu'éclaire à peine ce faible instinct , et de générations qui sont comme éblouies de cette connaissance. Trop heureuses ces dernières, et trop favorisées, si toute la sagesse humaine accumulée n'était pleine d'imperfections , d'erreurs et de pièges !

Deux conditions sont nécessaires pour qu'un peuple ait des idées générales en assez grand nombre et assez claires pour en faire le fond de sa littérature : c'est la connaissance du passé et une expérience assez longue de la vie sociale , pour appliquer au présent les enseignements du passé. Ce peuple aura une littérature le jour où il reconnaîtra

en lui l'humanité elle-même par la comparaison du passé, du présent et de l'avenir.

Cette comparaison n'est pas possible dans une société qui se forme, chez un peuple qui cherche sa nationalité et ses frontières. Un tel peuple Tir au jour le jour; il songe à se défendre, à exister -, il est tout entier occupé de son établissement; il est trop au présent pour s'inquiéter de connaître le ]>a<M\ Si quelques esprits le connaissent, c'est imparfaitement et par des traditions altérées. Ils n'y peuvent initier la foule , qui n'entend rien aux langues savantes, et ils communiquent entre eux danun idiome qui ne se parle plus. Tel est l'état intellectuel de la France du douzième au seizième siècle. X' >tre nation n'a pas été un jour sans avoir des idées générales, et l'idée de l'humanité, qui les comprend toutes. Dans quelle mesure, c'est ce que nou> indiquent les écrits en langue latine qui ont paru durant cette période.

Page 1