CARACTÈRES GÉNÉRAUX DU CALVINISME. — LA PRÉDESTINATION
Calvin a donné son nom à sa religion. Le calvinisme n'est pourtant pas une invention qui lui soit propre. Calvin n'imagina rien. Il se contenta de tirer les conséquences des principes posés par Luther. Le système de Luther était, à beaucoup d'égards, une transaction; le système de Calvin fut un changement radical.
Tout l'esprit du protestantisme avait été dans son premier acte : la guerre contre les œuvres. Son cri de ralliement fut cette parole de saint Paul : La foi justifie sans les œuvres. C'est par ce cri que Luthei répondit au scandale des indulgences, qui n'étaient que l'extrême abus de la doctrine catholique sur le mérite des œuvres '. Le protestantisme, dans le principe, fut une simple substitution du christianisme de la foi au christianisme des pratiques. Tout
i La foi. c'est la croyance à la rédemption pav Jésus-Christ ; et 1? ]ustification, c'est le salut.
qui suivit cotre première déclaration de Luther •l'en devait être que la conséquence. Les exagérations de la lutte religieuse, l'intervention des prince83 les complications de la politique, y mêlèrent beaucoup de choses auxquelles Luther n'avait point pensé tout d'abord. Mais ce premier principe demeura comme le fond de la Réforme; et quand on y regarde de près, on reconnaît, dans toutes les institutions de détail du protestantisme, la mise en suspicion d •> œuvres. On opposait aux œuvres une sorte de christianisme intérieur qui s'entretenait et se renouvelait par la déclaration souvent répétée, du plus profond de l'âme : La foi justifie sans les œuvr
Cependant Luther, quoique venu au temps du plus grand abus des œuvres, ne leur avait pas ôté toute part dans la justification. Selon Ira. si le chrétien est immédiatement justifié par la foi, il ne Test pa irrévocablement, et il peut perdre par sa faute son salut , quoiqu'il ne puisse l'acquérir par ses seuls mérites. Admettant la chute, il fallait bieu qu'il donnât un moyen de se relever. C'est pour cela qu'il avait conservé la pénitence pour les chutes "possibles. Tout ce qu'il laissait, en outre, subsister de l'ancienne Eglise, soit comme n'étant pas contraire à l'esprit de la nouvelle, soit comme indifférent, marquait moins l'intention d'abolir les œuvres que d'en changer l'esprit. Volontairement, ou à son insu. Luther transigeait; et, quelque effort qu'il fît pour s'arracher à la doctrine des œuvres , et remis.
placer dans r homme la vertu par la grâce, il n'osn pas pousser sa logique jusqu'à l'excès , laissant à de plus hardis à en tirer la conséquence extrême, c'est-à-dire l'abolition des œuvres.
Cet excès n'effraya pas Calvin. Dans le système de Luther, la justification pouvait se perdre parles fautes, et se recouvrer par la pénitence. Dans le système de Calvin, la justification une fois obtenue ne se perd jamais, Dieu ne pouvant pas faire du même homme l'objet de son choix et de sa réprobation. Dès lors la pénitence devenait inutile. Calvin la supprima. Le chrétien justifié ne pouvait cesser de l'être ; la justification fut une sanctification. Les bonnes œuvres n'étaient que des témoignages que Dieu habitait et régnait en nous ; les mauvaises, qu'il nous avait repoussés. Il y eut donc, d'une part, les élus, qui faisaient nécessairement le bien, et les réprouvés, qui faisaient nécessairement le mal.
Telle est cette terrible doctrine de la prédestination, la grande nouveauté de Calvin, et qui a imprimé son cachet à ses écrits.
Il fit de prodigieux efforts d'esprit pour la faire prévaloir. Aucune objection ne le troubla, ni les promesses universelles de salut que Jésus-Christ fait aux hommes dans l'Evangile, ni les passages de l'Ancien Testament, où Dieu tend la main aux plus endurcis. Il trouvait à tout concilier avec la prédestination. A ceux qui objectaient qu'une fois élus, c'est-à-dire croyant à la doctrine de Calvin, peu importait qu'ils vécussent dissolument : « Le bien-
taire, répondait-il, est le signe de l'élection ; ceux donc qui Refont pas bien ne sont pas élus. » Quant à ceux qui, ne croyant pas à la doctrine, tâchaient néanmoins de vivre innocemment, il le leur interdisait : car leur innocence eût été l'effet de l'élection de Dieu : et n'étaient-ils pas hors de l'élection de Dieu, puisqu'ils ne croyaient pas à la doctrine? Il se déchargeait sur les conseils secrets de Dieu de cette diversité par laquelle on voyait les uns obéir à la prédication de la parole, et les autres la mépriser. Que restait-il donc à ceux cpii avaient la mauvaise part? Ou ils devaient s'opiniâtrer d'autant plus à mépriser la prédication de la parole, que Calvin les y déclarait prédestinés ; ou ils pouvaient à leur tour se prétendre les élus, et Calvin le réprouvé. A quoi bon alors les disputes? Le plus fort était l'élu, le plus faible le réprouvé. C'était au bourreau à trancher la contradiction. Ainsi Calvin fît taire Michel Servet par le feu. La prison on l'exil le débarrassa de ses autres contradicteurs.
Avec les réprouvés, la conduite n'était pas difficile; elle était délicate et pleine d'embarras avec les élus. Il fallait empêcher ces saints de faillir, d'abord pour ne pas laisser paraître de contradiction entre leur croyance et leur vie, ensuite pour ne pas diminuer le troupeau, en rejetant parmi les réprouvés ceux dont la conduite aurait démenti la doctrine. Calvin n'imagina rien de mieux que d'imposer la vertu par la loi. Les élus, ne pouvant être absous, ne devaient pas pouvoir pécher. A défaut d'une pré-
sence continuelle, et sans sommeil, de la conscience, avertissant chacun, et à chaque moment, de la moralité de ses actions, et prévenant ainsi les chutes, il institua une sorte de conscience extérieure et publique, dans la personne de censeurs des mœurs, lesquels s'introduisaient dans les maisons, à tous les instants du jour, et principalement aux heures des rei^as, alors que les plus rigides se relâchent, et que la sainteté des élus courait quelque risque. Un décurion, assisté d'un ministre, allait de maison en maison demander à chacun l'état de sa conscience par rapport à la religion. Calvin avait subordonné l'Etat à l'Eglise ; de telle sorte que l'Eglise fût la loi, et l'État la puissance matérielle chargée de la faire exécuter.
Il poussa jusqu'à l'excès cette réaction contre les pratiques, qui avait été la pensée première du protestantisme. Il fit disparaître tout ce qui était acte extérieur, et qui pouvait distraire les élus de ce spiritualisme sombre où sa main de fer les voulait enchaîner. Il abolit l'épiscopat, l'ordre, c'est-à-dire la transmission du ministère ; il fit nommer le pasteur par la société religieuse ; il rendit le baptême facultatif, à la manière des anabaptistes, qui prétendaient que le caractère s'en transmet des pères aux enfants ; il fît enlever des temples les fonts baptismaux, affaiblissant le dogme en abolissant la cérémonie. Il échangea, dans la cène, le pain azyme contre du pain ordinaire, pour réduire le sacrement à une simple commémoration. Il supprima les fêtes, et
successivement toutes les cérémonies que Luther avait tolérées comme indifférentes. « C'est ainsi, dit M. Mignet, que Calvin fit une doctrine exagérée de logiciens, un culte et une morale de puritains, et
un gouvernement de démocrates... Il prépara dans Genève une croyance et un gouvernement à tous ceux en Europe qui rejetteraient la croyance, et s'insurgeraient contre le gouvernement de leur pays. C'est ce qui arriva en France, sous la minorité de Charles IX ; en Ecosse, sous le règne si troublé de Marie Stuart; dans les Pays-Bas, lors de la révolte des Provinces-Unies, et en Angleterre, sous Charles Ier. Le calvinisme, religion des insurgés, fut adopté par les huguenots de France, les gueux des Pays-Bas, les presbytériens d'Ecosse, les puritains et les indépendants d'Angleterre '. »
Je ne vois pas sans admiration , à l'entrée même des trois grands siècles de notre littérature, deux hommes si profondément divers , et toutefois si français, Rabelais et Calvin. L'un, épicurien, exagérant trop souvent les excès du dernier du troupeau, au visage enjoué et fleuri, chargé sur la fin de sa vie de tout l'embonpoint qu'il reprochait aux moines , un Démocrite riant de son propre rire ; l'autre, une sorte de stoïcien chrétien, petit et maigre de corps, au visage pâle, exténué, où la vie ne se révélait que dans le regard, représentant l'es-
t Mémoire sur l'établissement du Calvinisme de Genève. Voir cet excellent travail dans le recueil des Mémoires de l'Académie des science? morales et politiques.
prit de discipline jusqu'au point où il devient tyrannie, de même que Rabelais représente l'esprit de liberté jusqu'au point où il devient licence. Ces contrastes si frappants, ces caractères et ces tours d'esprit si opposés, qui se produisent à la même époque et sous les mêmes influences, je n'imagine pas que ce soit pur hasard. Il y a là comme une double personnification et une double tradition des deux grands caractères de l'esprit français, la rigueur logique, et cette liberté aimable que la logique a réglée sans la gêner. A ne regarder dans Calvin et Rabelais que les excès de leur humeur particulière, on ne comprendrait pas que la perfection de l'esprit français dût être le fruit d'une contradiction si étrange. C'est aux endroits où ils sont modérés , où leur liumeur ne domine pas leur raison , qu'on reconnaît une première image complète de cet esprit français, le plus libre et le plus discipliné qui soit au monde. L'idéal de notre littérature apparaît dès cette première moitié du seizième siècle : c'est Rabelais, quand il ne laisse pas sa raison au fond de la clive bouteille; c'est Calvin, quand il n'allume pas le bûcher de Servet.
§ iv.