HIST DE LA LITTÉR. — T. I
riture et comme sa substance. Sous ce rapport, il marque un progrès décisif de l'esprit français.
La Renaissance a exercé sur l'esprit français deux influences distinctes. Au commencement, c'est par une sorte de superstition et dïvresse d'érudition qu'elle se manifeste dans les écrits. Témoin Rabelais , à la tête duquel il en monte des fumées ; témoin la puérile adoration des formes de la poésie antique, dans Ronsard et son école. Calvin y avait résisté. Toujours sobre, attaché à son objet, châtié et contenu, même à l'époque où cette ivresse emportait les meilleurs esprits ; préservé par son caractère, par son rôle, par la sévérité de sa matière, des écarts de l'enthousiasme littéraire, il n'avait reproduit de l'antiquité que la simplicité de sa méthode : du reste, trop théologien pour ne pas négliger la plus grande partie des trésors delà sagesse profane. Pour Amyot, il s'était borné au rôle de traducteur, montrant, il est vrai, ce que l'esprit français pouvait oser avec l'aide et, pour ainsi dire, sous le couvert de l'antiquité païenne , mais ne donnant rien du sien, et ne mêlant aux pensées antiques aucune pensée qui lui fût propre.
Dans la seconde période de la Renaissance, l'esprit français fait de l'esprit ancien une étude à la ibis plus réglée et plus pratique. Après avoir assouvi sa curiosité et goûté toutes les voluptés du savoir, il songe à en tirer des applications pour la conduite de la vie. L'esprit français se compare à l'esprit antique, et, se rencontrant avec lui dans les
mêmes spéculations, il prend de soi-même une idée plus haute, il se fortifie par cette comparaison, au lieu de s'étourdir par l'admiration excessive. « Les « idées, dit Montaigne, que je m'estois faictes natu- « Tellement de l'homme, je les ai establies et forti- « fiées par l'autorité d'aultrui et par les sains exem- « pies des anciens, auxquels je me suis rencontré « conforme en jugement. » C'est à Montaigne qu'il appartenait d'exprimer le mieux ce changement. En lui se personnifie l'esprit français, alors qu'à l'imitation de l'antiquité va succéder l'assimilation. Montaigne pense pour son compte ce que l'antiquité a pensé ; il met l'esprit français de pair avec l'esprit ancien.
Ce grand homme marque un autre changement, effet nécessaire du premier : c'est la prédominance du génie latin sur le génie grec dans la littérature française. Montaigne est plus latin que grec. Sa prédilection même pour Plutarque, qui ne fait d'ailleurs aucun tort à celle qu'il a pour Sénèque1, ne contredit pas cette remarque. Plutarque n'était-il pas mi Grec formé par les écrivains de la décadence latine, une sorte de Sénèque grec ?
Du reste, le changement qui, au temps de Montaigne, fît perdre au grec la faveur publique, tenait à des causes générales. Le grec avait été la langue de l'hérésie ; or, l'hérésie ayant eu le dessous, le grec était vaincu. Lors de la fondation du Col-
1 Essais, liv. II, chap. s vu.
lège de France, pour une chaire de latin, il y avait deux chaires de grec. Quand la royauté eut donné raison aux moines contre la Réforme, ils se souvinrent qu'ils avaient eu le grec pour ennemi. La Réforme elle-même n'essaya pas de le soutenir ; elle fut amenée, par le génie et l'exemple de Calvin, à se modeler sur les écrivains de Rome, plus goûtés par Calvin, comme on sait, que les écrivains grecs.
Les mœurs auraient d'ailleurs opéré naturellement et à temps ce que hâta la violence religieuse. Nous sommes les fils des Latins ; de là la préférence que nous donnerons toujours au génie latin. Nous avons l'esprit pratique de Rome ; nous tenons d'elle ce goût pour l'universel, qui, dans notre histoire politique, n'est autre chose que l'ardeur de tout conquérir pour tout régler sur notre patron. On n'avait pas d'ailleurs cessé un seul jour en France d'écrire ou de parler en latin. Par la religion , par l'usage, par plus d'un trait de ressemblance avec le peuple romain, nous inclinions du côté où nous poussa d'abord la Réforme, puis le catholicisme, vainqueur de la Réforme.
La fantaisie, beau mot grec francisé par l'école de Ronsard, caractérise le tour d'esprit imité des Grecs ; Montaigne et l'école qui s'inspire du tour d'esprit latin le remplacent par la raison, la sagesse, le sapère d'Horace ^l'unique secret de l'art d'écrire, qui ne fait qu'un avec l'art de conduire sa vie.
1 ikribendi recte sapere est et principium et fons.
Non que Montaigne, auquel le latin « avait été « donné pour maternel ', » se refusât aucune des libertés du génie spéculatif, si naturel aux Grecs; mais son imagination, plus libre que hardie, ne s'évertue jamais hors du possible, et sa raison se complaît surtout dans les variétés et les contradictions de la conduite. Quant au caractère de sa langue, les latinismes lui sont en effet « maternels. » Il ne francise pas moins de mots latins que Rabelais n'en francise de grecs; et, comme Rabelais, quand il ne songe qu'à s'entendre lui-même, il ne réussit pas toujours à faire de ses latinismes des mots français.
§ IV
LE SUJET des Essais.
La matière du livre de Montaigne est d'ailleurs la même que celle des écrits de ses devanciers. Ce sont les idées générales, les vérités toujours vraies. A cet égard, il n'imagine rien : son invention, son cachet propre, c'est le dessein de rattacher toutes ces idées, toutes ces vérités, à un sujet unique, à l'homme, étudié et confronté avec lui-même dans tous les pa)rs et dans tous les temps.
Montaigne examine l'homme à la fois plus théoriquement que Rabelais, et plus librement, ou du moins avec plus de respect pour la liberté humaine
1 Essais, liv. II. chap. XVII.
que Calvin. Tout est étude calme ou analyse curieuse. Rien n'est donné à la fantaisie, comme dans Rabelais; rien à la polémique, comme dans Calvin. C'est l'homme considérant son semblable d'un regard désintéressé, cherchant à se démêler luimême, et, comme dit Montaigne, « affamé de se « cognoistre. » C'est l'homme à la fois observateur et sujet de son observation , éprouvant à sa conscience, comme à une jnerre de touche, tous les traits attribués à la nature humaine par toutes les philosophies et toutes les histoires. Au milieu de tant de Mémoires que produit le seizième siècle, les plus intéressants sont ces Mémoires de la vie intérieure, de la pensée d'un homme.
Quel était-il, cet homme, pour oser se faire ainsi le terme de comparaison de tout ce qui avait vécu avant lui, pour contrôler par sa propre sagesse la sagesse ancienne et moderne, et peser le genre humain à son poids?
Le caractère de Montaigne, tel que le montrent les Essais, est celui d'un homme nonchalant, à la fois par humeur et par la faveur d'une condition qui lui permettait le repos ; irrésolu, tantôt par l'effet des lumières , et parce qu'il y a en toute affaire autant de raisons pour s'abstenir que pour agir, tantôt par la fatigue de délibérer ; détestant l'embarras des affaires domestiques, et préférant l'inconvénient d'être volé à l'ennui de veiller sur son bien; ennemi de toute contrainte, jusqu'à regarder comme un gain d'être détaché de certai-
nés gens par leur ingratitude ; ne donnant prise sur lui à rien ni à personne; ne se mettant au travail qu'alléché par le plaisir; simple, naïf, vrai avec lui-même et avec les autres ; a)'ant le droit de parler de sa facilité, de sa foi, de sa conscience, de sa haine pour la dissimulation, dans un temps où toutes ces qualités étaient autant de périls ' ; « ouvert, dit-il, jusqu'à décliner vers l'in- « discrétion et l'incivilité ; » délicat à l'observation de ses promesses , et pour cela prenant soin de les faire, en tous sujets, incertaines et conditionnelles 2 ; franc avec les grands, doux avec les petits ; le même homme , que le besoin d'ouverture rendait tout à l'heure incivil, poussant la civilité jusqu'à prodiguer les bonnetades 3, notamment en été, dit-il, sans doute parce qu'on y risque moins de s'enrhumer ; en général , ayant les vertus de l'honnête homme, et sachant, à l'occasion, en montrer tout ce qu'il en fallait ; un mélange de bonhomie et de finesse , d'ouverture et de prudence , de franchise et de souplesse ; modérant ses vertus comme d'autres modèrent leurs vices ; mettant pour frein à chacune ce grand amour de soi , dont il ne se cache pas et qui formait son état habituel ; enfin, s'il fut vain, ne l'étant guère moins de ses défauts que de ses qualités.
i Essais , liv. II , chap. xvn. C'était le temps des fausses paix de religion.
2 Ibid., liv. III, chap. ix.
3 Ibid., liv. II, chap. XVII. Nous dirions : coups de chapeau.
Est-ce donc là tout le caractère de Montaigne? Xon. Il y a de tous les caractères dans ce caractère ; il y a de tous les hommes dans cet homme. Il semble avoir senti tous les mouvements , passé par toutes les contradictions de notre nature. Il tient note de tout. Sa curiosité n'est point rebutée par la difficulté de se reconnaître et de se saisir luimême , ni effarouchée par la honte de se trouver des faiblesses. Acteur et spectateur dans sa propre vie, il y assiste comme à une pièce , et il en donne l'analyse fidèle, en homme qui s'y divertit, et qui ne s'inquiète pas si la pièce contredit le spectateur, ou le spectateur la pièce '.
Voilà quels dons naturels et quelle disposition admirable Montaigne apportait à cette étude de Thomme, qui fait le sujet et la vérité durable de ses Essais. Sa condition n'y* servit guère moins que son caractère. Après une enfance qu'il nous dit avoir été « sans sujétion et molle ~, » il entre sans effort et comme de plain-pied dans les charges
f Quelles difficultés et quel péril n'y a-t-il pas à vouloir juger un homme qui dit de lui : « Je ne laisse rien à désirer et deviner de moy. Si on doigt en entretenir, je veulx que ce soit véritablement et justement : je reviendrais volontiers de l'autre monde, pour desmentir celuy qui me fomieroit aultre que je n'estois, feust-ce pour m'honnorer. » (Livre III, chap. IX. ) Comment saisir le plus « divers » et le plus a ondoyant des hommes ? » ilontaigne , c'est le Protée d'Horace. « De quels nœuds enchaîner ce Protée aux visages si changeants? »
Quo teneam vultus mutantem Proiea nodo?
(Ep. I, 1, v. 90.) 2 Essais, liv. II, chap. xv:i.
DE LA LITTÉRATURE VRASÇMi 441
et emplois de cour. Il était conseiller an parlement de Bordeaux à Page de vingt et un ans ; plus tard, gentilhomme de la chambre du roi Charles IX; du reste, n'ayant pas connu l'ambition, dont sa fortune le dispensait, ou, s'il en sentit les pointes dans sa jeunesse, s'en étant défendu, « avec le con- <( seil de ses bons amis du temps passé, » dit-il, et parce que l'ambition n'est convenable « qu'à celui à <£ qui la fortune refuse de quoi planter son pied '. » Mais s'il n'en connut pas le principal mobile, il en put du moins considérer les objets d'assez près pour en porter des jugements purs d'illusions et de préventions. Quoique fort épris de loisir et jaloux de sa commodité , il ne put se dérober aux affaires publiques ; il ne s'y mêla d'ailleurs que dans la mesure qu'il mettait en toutes choses. En 1581, étant à Lucques pour sa santé, il fut nommé maire de Bordeaux, et. après deux années d'exercice, réélu pour le même temps. Quatre ans après, aux Etats de Blois, il jouait, selon De Thon, le rôle de négociateur secret. Il put apprécier, dans ces deux circonstances, à quelles interprétations incertaines et contradictoires sont sujettes les actions publiques, et il apprit, par les jugements qu'on faisait de sa conduite, ce qu'il faut penser de l'opinion et des réputations qu'elle fait ou défait. Dans ce court passage aux affaires . où il avoue s'être « porté trop « lascheinent et d'une affection languissante, » il
1 Essais, liv. II, chap. xvn.
ze serait corrigé, sïl eût été nécessaire, des illusions de l'étude spéculative ; il y amassa des expériences pour autoriser ses pensées, et des souvenirs pour les provoquer.
A un homme si admirablement préparé pour bien juger, quelle riche matière offrait le seizième siècle! Montaigne y vit tout ce qui est de l'homme : vertus et vices, guerres, paix, dissensions civiles et religieuses ; les assemblées publiques , avec leurs illusions et leurs entraînements ; toutes les passions, toutes les exagérations, tous les genres d'héroïsme ; les calamités, les famines, les pestes, les pillages, et ce qu'il appelle la ruine publique. Il fit, en quelque sorte, le tour du bouclier d'Achille,- ce symbole de la vie humaine, au temps d'Homère, touchant à tout, voyant toutes les idées sous la forme d'hommes ou d'événements.
Enfin, à ce double privilège du caractère et de la condition, à l'avantage de voir de près et de haut un siècle laborieux et agité , qui vécut de toutes les vies, Montaigne joignait une qualité que nul autre écrivaiu de son temps n'a possédée à ce degré où elle est la marque même du génie, je veux dire la modération. A la différence de Rabelais et de Calvin, qui sont emportés à chaque instant, l'un par son imagination, l'autre par les illusions du raisonnement, vers l'extrême limite de leur nature, Montaigne se tient comme au centre de la sienne. Il dégage sans cesse sa raison de son imagination et de ses passions ; il s'attache à la recherche de ce point milieu où
Ton se trouve enfin soi-même, et d'où l'on juge les autres avec le moins de chances d'erreurs. C'est ce coimj qu'il s'était fait en son âme, et qu'il essa}'ait de soustraire aux passions, à l'instar de sa maison de Montaigne, autre coing qu'il tâchait de mettre à l'abri de la tempête publique '. Il se rend le témoignage qu'il n'a guère de mouvements qui se cachent et se dérobent à sa raison. « Si je ne suys chez moi, dit-il, j'en suys toujours bien près 2. » Véritable homme de génie, parce qu'il est modéré. Dans Rabelais, outre l'humeur qui lui est propre, le médecin , le savant épris des curiosités de l'érudition, offusquent ou distraient le philosophe. Pour Calvin, il tourne toute science de l'homme à la théologie. La vérité qu'ils ont vue tous les deux, l'un en a fait excès comme d'une boisson enivrante, l'autre l'a traitée comme un instrument de discipline et de commandement ; tous deux se sont crus jieut-être meilleurs qu'elle. Montaigne seul la cherche avec désintéressement, et la présente telle qu'elle est, sans la rendre ni trop peu respectable en s'en jouant, comme Ea- 1 niais, ni haïssable, comme Calvin, en lui immolant la liberté.
i Estais, liv. II, chap. xv.
2 IIAd., liv. II, chap. Ier.
CARACTÈRE GÉNÉRÂT. DES Essais. — D'OC VIENT LE GOUT DE MON- TAIGNE POUR LES ÉCRIVAINS LATINS DE LA DÉCADENCE.
Par toutes ces convenances réunies de l'homme, de l'écrivain et de l'époque, par ce caractère de modération admirable, les Essais de Montaigne sont le premier ouvrage populaire de la prose française. Beaucoup même le regardent comme le premier ouvrage de génie, dans l'ordre des temps. Ce serait juste, s'il n'y avait d'écrivains de génie que ceux qu'on lit. Du moins a-t-on raison de tenir ceux qu'on lit pour les plus grands. La grandeur des écrivains doit être proportionnée au bien qu'ils font, soit qu'ils enseignent la vérité dans des écrits dogmatiques qui vont droit à la raison, soit qu'ils l'insinuent par le charme de fictions vraisemblables, soit qu'ils dirigent la vie, ou qu'ils la rendent plus légère. Il faut mesurer leur gloire au nombre de ceux qui profitent de leurs écrits : car plus il y a d'âmes qui s'en nourrissent, plus ces écrivains se rapprochent de Dieu, dont ils sont les créatures privilégiées.
Toutes les idées générales sont dans le livre des Essais; toutes les vérités s'y trouvent avec tous les doutes. Mais les vérités y laissent chacun libre de se conduire à sa guise, et les doutes n'y sont que des aveux de la sagesse bornée que Dieu a départie aux hommes.
Toutefois, les doutes dominent. C'est l'effet du temps où vivait Montaigne. En littérature, en politique, en religion, chacun disait : Je sais tout. Montaigne prit pour devise : « Que sais-je? » Admirable leçon donnée par un esprit supérieur et impartial à tant d'esprits communs et violents, qui s'arrogeaient la sagesse et la certitude. Ce scepticisme n'est pas le pyrrlionisme que Pascal lui a reproché : car, en beaucoup de points, et sur les choses qui ne Bouffirent pas de délai, Montaigne affirme et décide. Si, dans tout le reste, il doute, c'est résistance d'une haute raison à toutes ces opinions qui croyaient tenir la vérité, et qui l'imposaient à leurs contradicteurs par le fer et par le feu. Le scepticisme de Montaigne proclame la liberté de la conscience, et conserve saine et sauve la moralité des actions. Ainsi en usaient tous les bous esprits de ce temps. Tous, en face de ces affirmations violentes, s'entredétruisant tour à tour, selon les chances de la force, cherchent la vérité, qui, en présence de l'affirmation, se manifeste d'abord par le doute. Le doute, c'était la seule sagesse possible alors ; si Montaigne a plus douté qu'homme de son siècle, c'est qu'il était plus homme de génie qu'aucun de ses contemporains.
Où le doute domine, il n'est pas étonnant de trouver plus de curiosité que de choix. C'est un nouveau trait de Montaigne : il n'est guère moins curieux que sceptique. Le sceptique, ne s'attachant à rien sans restriction, doit renouveler sans cesse
ses connaissances et ses idées. Comme il n'a point de but, et qu'il pense moins pour se convaincre, ou pour persuader les autres, que pour entretenir doucement l'activité de son esprit ; comme il n'est point impatient, qu'il n'a nulle part à aller, tout détail, toute anecdote, toute particularité l'intéresse ; toute idée lui est agréable, tout chemin lui est bon. De là, dans Montaigne, malgré un goût sain et d'excellents jugements sur les bons auteurs de la latinité, sa prédilection pour ceux de l'éj)oque de la décadence, pour Sénèque en particulier, dont il avoue qu'il imite volontiers « le parler *. » La quantité et la variété des faits dans Plutarque ; dans Sénèque, le nombre infini des demi-vérités, les nuances qui font souvent illusion par la fausse précision des mots, telle est la nourriture choisie de Montaigne. C'est ce qu'il appelle des lectures « où « se mesle un peu plus de fruit au plaisir ~. » Les poètes, Virgile même, dont il regarde d'ailleurs les Géorgiques « comme le plus accomply ouvrage de « la poésie 3, » les poètes ne sont pour lui que des lectures d'amusement.
Cet esprit de curiosité l'a rendu injuste pour Cicéron. « Les raisons premières et plus aisées, dit-il, <c qui sont communément les mieulx prises, je ne « sçais pas les employer, mauvais prescheur de com-
1 Essais, liv. II, chap. xvn.
- Ibid., liv. II, chap. XVII.
3 Jugement admirable sous la plume d'un homme qui aimait Lucain a pour sa valeur propre et la vérité de ses opinions. »
« niune. » (Test noter du doigt Cicéron , dont la gloire est d'avoir admirablement exprimé « les raisons premières et plus aisées », celles qui frappent le commun des hommes, et d'avoir été excellent pn ckeur decomnam . Montaigne préférait les subtilités de Sénèque, qui le piquaient et qui excitaient sa nonchalance, à cette beauté égale et pure d'un discours ni subtil, ni téméraire, ni paradoxal, où l'auteur pense moins à jouir de ses pensées particulières qu'à faire part aux autres de ce qu'il sent en commun avec tous. Il n'a pas de goût pour les choses arrêtées, sur lesquelles tout le monde est d'accord. La vérité lui déplaît quand elle s'impose sous la forme d'une affirmation. Entre une chose douteuse qui le sollicite et le laisse libre, et une chose évidente à laquelle il ne peut qu'acquiescer, son choix est bientôt fait ; c'est vers la chose douteuse qu'il incline. Aussi à Cicéron préfère-t-il Pline l'Ancien, avec 'toutes ses fables, qui troublent et qui embarrassent la raison humaine.
La paresse même de sa mémoire, qu'il a peutêtre exagérée par vanité, cette habitude de ne penser qu'à propos ou à la suite des pensées d'autrui, le portaient aux raisons extraordinaires et m Le propre d'une mémoire paresseuse, dans un esprit excellent, est de retenir plutôt les choses auxquelles l'esprit résiste que celles dont il est convenu tout d'abord, et celles qui promettent plus qu'elles ne tiennent, de préférence à celles qui tiennent tout ce qu'elles promettent. Par l'effet de
cette autre paresse d'intelligence dont se plaint aussi Montaigne , ou dont il se vante , un paradoxe de Sénèque le secouait plus vivement qu'une belle scène de Térence ou un beau morceau de Cicéron. Ce qu'il y a de hasardé et de capricieux dans les écrivains des temps de décadence s'accordait à son humeur un peu gasconne, à un certain désir de faire montre de son esprit, que nous retrouverons deux siècles plus tard dans un grand écrivain du même pays , Montesquieu. Comme Sénèque , Montaigne poursuit les idées pour elles-mêmes , et de préférence les plus contestables , comme prêtant plus aux développements ingénieux ou à la contradiction abondante, et il répand de la même main les vraies lumières , sans injonction de les suivre, et les fausses, sans s'inquiéter si les esprits faibles y seront pris.
§ VI