CHAPITRE DEUXIÈME
g I. Commencements de l'histoire de la langue. — Caractères généraux des premiers écrits en prose française. — Les Chroniqueurs. — § II. Des chroniques qui ne sont que des mémoires personnels. — Geoffroy de Villehardouin. — § III. Le sire de Joinville. Histoire de saint Louis. — § IV; Ou tour d'esprit et de la langue de Joinville. — Commencements du goût. — § V. Les Chroniqueurs de profession. — Jehan Froissart. — § VI. Travail de la prose française à la fin du quatorzième siècle. — Christine de Pisan. — Le livre des faits et bonnes meurs du bon roy Charles. — § VII. La morale dans les chroniques. — Progrès de la langue française par les traductions des auteurs anciens. — § VIII. Les chroniqueurs de la maison de Bourgogne. — Georges Chastelain, sa rhétorique, sa langue. — § IX. Son éloquence. — § X. Mémoires d'Olivier de la Marche. — § XI. Première ébauche de l'art historique. — Philippe de Comynes. — § XII. De la morale chrétienne dans ses Mémoires. — § XIII. La politique fait son entrée dans l'histoire. — De la langue dans Froissart et dans Comynes.
COMMENCEMENTS DE L'HISTOIRE DE LA LANGUE. — CARACTÈRES GÉNÉRAUX DES PREMIERS ÉCRITS EN PROSE FRANÇAISE. — LES CHRONIQUEURS.
Quels sont les premiers écrits où l'esprit français se soit reconnu à des traits certains, où la langue des ouvrages durables se soit révélée? Il faut consulter cette liste de noms célèbres, qui ne trompe point.
Avant les premiers noms qui ont mérité d'y figurer, il est quelques écrits où l'on voit poindre cet esprit et naître, pour ainsi dire, cette langue. Ce sont certains actes publics, en langue romane, où s'accuse le travail de décomposition du latiu, d'où est sortie notre langue. Mai3 ces actes ne sont
pas assez caractéristiques pour servir de dates dans l'histoire de l'esprit français et de la langue littéraire. Ce doit être le privilège des premiers monuments où la langue générale s'est enrichie des créations de quelque esprit supérieur.
Avant le douzième siècle, qui paraît être l'époque où le roman se constitue et reçoit des règles, il n'existe aucun monument de ce caractère. Mais ce siècle met au jour un grand nombre d'écrits que rien ne distingue de la langue générale, et qui ne sont pas marqués d'un cachet personnel. Tout ce qu'une érudition ingénieuse et patiente, excitée par la juste curiosité qui s'attache aux origines d'une grande langue, en a exhumé dans ces derniers temps, a confirmé, pour cette période de notre histoire, le choix qu'a fait la France, entre tant d'écrivains, de ceux dans lesquels elle déclare s'être reconnue. Ce résultat est de grand prix , et nous, devons de la reconnaissance à l'érudition qui trouve ainsi les pièces justificatives à l'appui des jugements portés par une grande nation sur la suite de sa littérature.
Il faut donc, jusqu'à ce qu'il se rencontre un écrit qui présente une première image de l'esprit français, et marque une première époque de notre langue littéraire, se borner à caractériser ce fonds commun de langage qui a été d'usage général, avant les premiers monuments auxquels la France s'est reconnue.