‹ Histoire de la littérature française (volume 5)Chapitre 15 sur 71 · DU TOUR D'ESPRIT ET DE LA LANGUE DE JOINVILLE · texte numérisé non relu

DU TOUR D'ESPRIT ET DE LA LANGUE DE JOINVILLE

Ces peintures sont d'un écrivain qui avait gardé jusque dans l'extrême vieillesse la vivacité de l'i-

magination : il lui était resté aussi, des beaux temps de la vie, la sensibilité et la bonne humeur.

H sourit, en racontant qu'il a fait rire un jour le « saint roy moult clerement (aux éclats). » Il a des traits de sentiment exquis. Atteint du fléau qui décimait Tannée chrétienne, il était réduit à entendre de son lit la messe que lui chantait « son prestre en son pavillon. » Tout à coup le pauvre prêtre , malade du même mal que Joinville , s'évanouit. « Quant je vi, dit celui-ci, que il vouloit « cheoir, je, qui avoie ma cote vestue, sailli de <( mon lit tout deschaus, et l'embraçai, et li deis « que il feist tout à trait et tout bêlement son sacrece ment; que je ne le leroie (laisserais ) tant que il « l'auroit tout fait. Il revint à soi, et fist son sacrece ment, et parchanta sa messe tout entièrement.;

« NE ONQUES PUIS NE CHANTA l. ))

Dans le même temps, qui sait? la même année peut-être que Joinville dictait ces touchantes paroles, le génie inspirait à Dante le vers si populaire :

Quel giorno più non ri legemmo avante 2.

Dire les choses les plus tragiques en évitant les mots funestes, et produire l'émotion sans l'horreur, c'est peut-être , parmi les beautés des lettres , une des plus rares. L'inspiration en est venue en même

1 Chap. lx.

2 (( Ce jour-là nous ne lûmes pas plus avant. » L'Enfer, ch. V.

temps et du même cœur au chroniqueur français et au grand poète italien.

•Il y a de la générosité mêlée à la délicatesse d'esprit dans ce passage où Join ville, racontant qu'il a vu dans une bataille, fuir « moult de gens de bo- « bans ( empanachés ), » déclare qu'il les nommerait bien , mais qu'il s'en abstiendra ; « car morts sont. » On donne l'épithète de sublimes à certains traits qui ne surpassent pas celui-là.

Je suis trop jaloux de garder aux grandes époques la gloire des qualités qui font durer les œuvres de l'esprit, pour prononcer le mot de goût, à propos de mémoires écrits au commencement du quatorzième siècle. L'idée même en paraît inséparable du degré suprême de culture littéraire dans une nation , et de maturité dans une langue. Mais le goût, comme toutes choses, a ses commencements, et cela est vrai surtout de notre France, où, de l'aveu de toutes les nations modernes , le goût est une qualité de la race. En aucun de nos écrivains primitifs, ces commencements du goût ne sont plus marqués que dans Joinville, et n'y ont plus l'air d'une nouveauté. C'est le goût d'un Français, j'entends des meilleurs, comme esprit et comme homme, modéré en toutes choses, guerrier tant que la guerre est sensée et offre des chances ; intrépide dans le péril, mais n'allant pas le chercher ; chrétien plus près du monde que du monastère, qui ne craint pas de scandaliser saint Louis . en lui avouant qu'il ne lave pas les pieds

ce aux vilains » le jeudi saint, et qu'il aimerait

mieux avoir fait « trente péchiés mortels que être

mesiaux (lépreux) ; » enfin, l'homme qui pratiquait

en tout le conseil donné par le saint roi, à propos du

vêtir, où il faut se comporter, disait ce prince, a en

« telle manière que les preud'hommes de cest

« siècle ne deissent pas que l'on feist trop, ne que

« les joenes homes ne deissent que l'on en feist pou

« (trop peu). » Voilà le goût admirablement défini

par l'auteur des establissements 1 ; c'est le milieu

entre ce qui est suranné et ce qui est de mode.

Je ne suis pas surpris que la langue de ce Français soit si française. Elle n'a vieilli que comme vieillissent les choses qui durent, en prenant des années sans prendre des rides. Il suffirait le plus souvent d'en habiller l'orthographe à la moderne pour que tout lecteur de ce temps-ci lût Joinville couramment. Encore à cette heure, son français est le fond de la langue qui se parle au pays où il est né , et que la simplicité des conditions et des mœurs a mise à l'abri des révolutions du langage 2. Ce n'est pas une routine ; la façon dont Joinville a vu et senti les choses n'a pas cessé d'être la bonne, et sa langue suffit encore à l'exprimer.

1 C'est le nom historique des Institutions de saint Louis.

2 CC Je suis né à quatre lieues de Joinville, m'écrivait un savant de mes amis; j'ai parlé cette langue dans mon enfance; c'est si bien celle de Joinville, que je le lis plus couramment que Froissait] qui écrivait un siècle plus tard. »

chroniqueurs de profession. — Les Chroniques

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