‹ Histoire de la littérature française (volume 5)Chapitre 36 sur 71 · S II · texte numérisé non relu

S II

DANS QUELLE MESURE L'ESPRIT FRANÇAIS, AU MOYEN AGE. A-T-II EU DES IDÉES GÉNÉRALES? — DES PHILOSOPHES ET DES THÉOLO- GIENS. — DE LA SCOLASTIQUE.

Il y a eu de grands noms dès le douzième siècle : Abélard, saint Bernard. Le treizième est rempli du nom de saint Thomas, presque plus Français qu'Italien, puisqu'il prit ses grades à Paris , et qu'il y passa plusieurs années dans la prédication et l'en-

seignement. Au quinzième appartient Gerson. Quant au quatorzième , on n'y avait vu qu'une foule de disputeurs obscurs, qui se partagaient entre saint Thomas, le Docteur sêraphique, et son contradicteur, Duns Scot, le Docteur subtil. Tous ces noms appartiennent à la philosophie et à la religion. C'est donc dans les écrits philosophiques et dans les écrits de religion qu'il faut chercher jusqu'à quel point les écrivains en langue latine ont eu des idées générales. Si l'idée de l'humanité a été conçue et exprimée clairement quelque part, ce doit être dans des livres dont l'homme en général a été l'unique sujet.

Les philosophes et les théologiens avaient d'ailleurs dans un certain degré la connaissance du passé. Au douzième siècle , saint Bernard et Abélard écrivent en latin, en hommes qui lisaient et pratiquaient Cicéron ; mais ce savoir n'était ni profond , ni réglé par le goût. Saint Bernard , qui retrouve quelquefois la langue de Cicéron , n'échappe pas à la subtilité et aux pointes de Sénèque; Abéard cite Y Art d'aimer d'Ovide dans ses discussions sur les textes sacrés. Toutefois cette connaissance, même imparfaite , du passé leur donnait un avantage immense sur les écrivains en langue vulgaire, et les mettait sur la voie des vérités générales. Après eux, après leur successeur immédiat, saint Th ornas , cette connaissance s'obscurcit ; on écrit aux quatorzième et quinzième siècles dans un latin de plus en plus barbare. La tradition antique, déjà

si incertaine dans les deux siècles précédents, est mêlée de fables grossières qui font de Cicéron deux personnages, et de Virgile un magicien.

Demandons d'abord à la philosophie comment elle explique l'homme. On peut trouver dans ses livres, soit des formes de raisonnement d'une application toujours efficace, soit un certain nombre d'axiomes qui subsistent ; mais vainement prétendrait-on nous y faire voir l'idée claire de l'humanité. J'en rencontre quelquefois le mot, et il y a un grand débat entre les réalistes et les nominaux, pour savoir si l'humanité est une réalité ou un nom, une abstraction réalisée ou une commodité de la parole. J'y vois Thumanité opposée à la socratité, à la platonitêj et les individus considérés tour à tour comme existant seuls absolument, ou comme n'étant que les parties et comme les membres du genre humain. L'humanité est la matière de toute la dispute; mais pendant qu'on examine si c'est une réalité ou si ce n'est qu'un jeu de langage, personne n'en étudie le fond. Ce grand mot plane en quelque sorte sur touie l'époque , mais on ne pénètre pas dans la chose ; et, parmi tant de philosophes, il n'en est pas un qui soit tenté un jour de n'être qu'un moraliste.

La philosophie n'aperçoit pas la morale, et se hâte d'appliquer ses principes à la religion, dans laquelle elle se confond bientôt, ou contre laquelle elle va se briser. Il sort de tout cela une sorte de création équivoque, qu'on appelle la scolastique,

amalgame de la philosophie qui veut imposer ses formules aux vérités de la foi, et de la religion qui veut prouver les vérités de la foi par l'unique procédé du raisonnement philosophique à cette époque, le syllogisme.

La scolas tique n'est ni une science ni une méthode ; car, où manque un corps de vérités, il n'y a pas de science ; où manquent des principes certains, il n'y a pas de méthode. C'est, si je puis ainsi parler, un expédient de l'esprit humain, né tout à la fois de l'ignorance , qui lui est insupportable, et de cet éternel besoin de principes certains et supérieurs , qui règlent la vie et arrachent l'homme à la domination de ses appétits.

Un certain nombre de généralités et d'abstractions, tirées de quelques traités d'Aristote et de Platon, et que rendaient plus vénérables le temps, l'éloignement et l'ignorance de la langue grecque, trompaient, sans le satisfaire, ce besoin de certitude, éternel honneur de l'esprit humain. Le maniement de ces axiomes flattait l'ambition des penseurs, en leur persuadant qu'ils étaient pénétrants quand ils n'étaient que subtils, et qu'ils marchaient en avant quand ils ne faisaient que tourner sur eux-mêmes. Pour se convaincre soi-même, ou se persuader qu'on avait convaincu les autres, il suffisait de réunir deux de ces axiomes sous forme de prémisses, et d'en faire sortir, à titre de conclusion, le principe qu'on voulait établir. La vaine satisfaction qu'on tirait de ces faciles victoires con-

tribuait à augmenter l'ignorance ; et c'est ainsi que la scolastique, après avoir été un expédient pour quelques intelligences d'élite , devint pour l'esprit humain un empêchement et un obstacle.

La scolastique, en réduisant toutes choses au syllogisme, avait d'ailleurs fait disparaître des écrits l'imagination , la sensibilité et la raison ellemême , qui n'était plus qu'un mécanisme. Elle appauvrissait l'homme : comment aurait-elle eu l'idée morale de l'humanité ?

Nous trouverons sans doute cette idée dans les ouvrages de religion. Mais qu'y voit-on, sinon la seule théologie? Cette théologie est pure encore dans saint Bernard l, lequel n'y mêle rien d'étranger. Plus tard, dans saint Thomas, elle emprunte à la philosophie ses formules, pour réduire en un cor£)S , en une Somme , toutes les vérités de la religion, présentées sous la forme de questions résolues. Bientôt elle se rencontre avec la philosophie dans la scolastique ; et de ce mélange naît un nombre infini de propositions scolastico-théologiques. Un évêque de Paris, Etienne Tempier, en condamna, comme hérétiques, jusqu'à deux cent vingt-deux. Dans Gerson, la théologie se dégage de la philosophie, et tend à reprendre son caractère ; mais, à l'exemple de la philosophie, elle néglige la morale, qui tient le milieu entre Tune et l'autre, et

1 Voir, pour ce qui regarde saint Bernard, ce que dit Massillon. dans le panégyrique de ce saint, sur son mépris des livres approfondis

qui seule suppose et implique l'idée de l'humanité.

Dans la foule des écrits de théologie de cette période, suscités par cette confusion de la philosophie et de la religion , qui se nomme la scolastique, à peine rencontre-t-on quelques indications de vérités générales. L'homme n'est guère considéré que dans l'état théologique, pour ainsi dire; tour à tour au niveau de l'ange, quand on regarde de quel prix il a été racheté, ou au-dessous du néant, quand on le compare à Celui qui l'a créé. Saint Bernard et les autres reçoivent de la tradition chrétienne l'homme tout connu et tout expliqué. Ce n'est plus pour eux une étude à faire : tout est convenu et réglé. C'est une sorte de synthèse de l'homme, acceptée par la foi; l'humanité n'est qu'une formule de la théologie chrétienne.

Plus tard, aux jours où la religion aura remplacé la théologie, où le christianisme descendra des hauteurs du dogme dans l'étude profonde et compatissante des misères de l'homme , l'humanité sera mieux comprise, et l'on verra naître la science de la morale chrétienne. Il paraît sans doute quelque image de cette morale dans les théologiens de moyen âge ; mais elle n'y est qu'une discipline impérieuse. Elle n'analyse pas, elle ne pénètre pas dans les replis du cœur ; d'un mot, elle règle toute une suite de mouvements qui naissent les uns des autres ; une même prescription s'étend à toutes les sortes d'infractions possibles. Cette théologie esl

sans compassion ; elle accable l'homme par la briè' veté de ses jugements sommaires, à la différence de la religion , qui découvre d'une main maternelle toutes les plaies du cœur qu'elle va guérir, et qui montre, à côté des ravages du mal originel, les ressources de la nature rachetée.

En lisant les sermons de saint Bernard, le plus grand parmi les théologiens de cette époque , je l'admire moins sur cette cime élevée où il se tient, égalant quelquefois ses paroles aux paroles sacrées, que je ne m'étonne de le voir si indifférent au détail de la vie humaine, comme s'il l'ignorait ou le trouvait au-dessous de ses extases. Jésus lui-même n'avait-il donc pas indiqué cette voie au christianisme , par tant de paroles à la fois pleines d'une connaissance infinie de l'homme et de compassion pour ses misères? La foi du théologien transporte saint Bernard si loin et si au-dessus de la vie , qu'il néglige ces indications si lumineuses; et quand il se rencontre dans les livres saints quelques fortes peintures ou des récits attachants de la vie , il les tourne à la figure , comme pour mettre une ombre mystique entre la réalité et lui.

L'homme, dans les philosophes, c'est un genre ; seulement, pour les uns, ce genre n'est qu'un vain mot ; pour les autres, c'est une abstraction réalisée. Dans les théologiens, l'homme est « celui qui n'est pas, » par rapport à « Celui qui Est. » Tout se réduit à expliquer le mystère de cette inégalité infinie du Créateur et de la créature. De temps en

temps, quelques paroles soutiennent contre le désespoir « celui qui n'est pas. » Des explications prodigieuses font descendre Dieu de l'infinie hauteur à l'infinie bassesse , afin que le non-être sente quelquefois qu'il n'est pas indifférent à l'Être *. Ou Lien l'homme est comme le champ de combat entre Dieu et le diable ; autre mystère , non moins inaccessible, de cette autre inégalité de l'ange déchu, mais toujours puissant, et de l'homme racheté, mais toujours corrompu.

Je ne m'étonne pas que cette foi mystique du théologien, placé, soit entre l'homme et Dieu, soit entre l'homme et le diable, et qui n'est pas toujours insensible à l'orgueil de son rôle d'intermédiaire , ait eu peu d'influence sur l'esprit français et sur la langue. Je ne m'étonne pas non plus que la philosophie scolastique, tournant dans ce cercle d'abstractions et de catégories qu'elle avait reçues sans les discuter, et s'épuisant à les faire s'entrechoquer pour en tirer de fausses lumières, n'ait produit qu'un empressement stérile autour de quelques parleurs populaires, et la vaine curiosité qui s'attache au prestige de la parole. De tant

1 Comment unissent-ils C( celui qui n'est pas » à « Celui qui Est ? » oc Par trois liens , dit saint Bernard : la corde , les clous de bois ou de fer, la glu ; par la corde, quand, sous le trouble d'une forte sensation, on ne cesse pas néanmoins d'avoir en vue son honneur et la mémoire de la promesse. Par les clous , quand on n'a pas peur des hommes, mais des tourments de l'enfer ; par la glu, quand par la charité on ne fait qu'un seul esprit avec Dieu. » De diversis, sermo IV, « p. 23 M.

d'écrits en langue latine , qui trompent par une apparence de maturité, il n'est rien entré dans la langue vulgaire. L'esprit français n'a fait de progrès que le jour où il a cherché la morale sous la théologie, et secoué la servitude de la scolastique. Ce n'est pas de la scolastique que nous est venu le goût pour la précision et pour la rigueur logique ; je n'en vois, dans les penseurs du moyen âge, que beaucoup d'applications mauvaises parmi un très petit nombre de bonnes. La distance qui paraît si grande entre les clercs et les écrivains en langue vulgaire, comme entre les deux publics distincts qui les suivaient , est moindre qu'il ne semble au premier abord. Je me méfie de penseurs qui se sont accommodés d'un idiome mort et qui n'ont pas pensé dans la langue de leur pays.

§ III

DE CE QUE LA THÉOLOGIE EX PARTICULIER A FAIT POUR LA LANGUE. SERMONS DE SAINT BERNARD TRADUITS EN FRANÇAIS. — FRAG- MENT INÉDIT D'UN SERMON DE GERSON.

Il est facile d'apprécier, par les traductions françaises de quelques sermons de saint Bernard au douzième et au treizième siècle, combien la langue nationale a tiré peu de ressources de la théologie K Elle résiste à en exprimer les subtilités, quoique le

1 Voir les sermons de saint Bernard, publiés par Le Roux de Lincy , dans la Collection des documents inédits relatifs à V histoire de France.

latin en soit quelquefois bon, et le ton animé. A certains endroits où saint Bernard raffine , le traducteur se contente, faute de comprendre le sens, de transporter dans la traduction les mots latins légèrement francisés. Ce qu'il en reproduit le plus heureusement, c'est le tour, où l'on reconnaît un Français qui exprime dans une langue étrangère ce qu'il pense avec le génie de son pays.

Mais cette langue de la traduction, si rebelle à ce que l'esprit français ne doit pas s'assimiler, semble mûrir, ou plutôt naître toute faite, pour exprimer ce qui ne cessera pas d'être vrai. Ainsi quand saint Bernard dit : Non est talis tristitia hypocritarum; non in corde, sed infacie est ; la langue française traduit •. « Teile n'est mies la tristece des ypocrites; car elle n'est mies el cuer, mais en la fazon. » Et plus loin, là où le latin dit : Hypocrita ungit potius semetipsum, ut proprice fragrantiam opinionis respergat; le français, rendant image pour image, traduit ! « Li ypocrite oynt ainzois ley-mesmes , por espardre l'odor de sa propre noméie. » La langue est déjà constituée, par le tour qui marque le mouvement de la pensée, et par le terme propre qui en est le signe définitif. Il ne reste plus qu'un certain travail d'orthographe, qui changera espardre en répandre, et noméie en renommée. Je pourrais citer d'autres exemples, non en grand nombre toutefois ; car saint Bernard ne touche que rarement à l'homme non théologique. Il dogmatise, il ne peint pas la vie.

Ainsi, et c'est une preuve de plus que les idées générales font seules faire des progrès aux langues, toutes les fois que saint Bernard exprime ou seulement fait voir à demi une vérité de philosophie morale, la langue de la traduction s'enrichit d'une création nouvelle. On dirait que l'esprit français a été touché, et qu'il répond.

La même chose se remarquerait clans la traduction inédite des lettres d'Abélard à Héloïse, par Jean de Meun. Tous les passages de dialectique, qui sont médiocrement clairs dans le latin, s'obscurcissent encore dans la traduction; mais une langue vive naît tout aussitôt pour exprimer ce qui s'épanche de sentiments vrais et durables de ce cœur désabusé.

Les sermons inédits de Gerson offrent, à côté d'obscurités impénétrables, dans les passages qui s'adressent aux grands clercs, une langue nette, expressive, quand il parle aux simples gens. Son serrnpn sur la Passion intéressait toutes les mères au redoutable mystère, par le récit des adieux de Marie à Jésus, prêt à faire « son dernier voyage « en Jherusalem, le voyage en sa douloureuse ce mort. » — « Adieu, momfilz, lui fait dire Gerce son, adieu ma seulle joye, mon seul confort! Et « ne vous verré-je jamès icy? — En disant ainssi, « ou par adventure en sillence ou en soub-gémis- « sements, en soupirs et en pkrnctes langou- « reuses, pour ce que la douleur empeschoit de

« parler, vous, mère piteuse, comme je puis reli- (( gieusement pencer, embrassiez vostre filz, le <( plus bel de tous aultres. Le doux aignel inno- <( cent et sans amertume s'en alloit à occision, « combien qu'il fust celui qui est Dieu benoist en « trinité. Vous l'embrassiez tendrement, et encli- « niez vostre face espleurée sur ses espaules ou « sur son chaste visaige; puis repreniez vigueur, « et commanciez à dire : Adieu, beau filz ï adieu, « hélas ! mon filz. Mes, mon père, mon seigneur « et mon Dieu, toutes choses sont en vostre puis- « sance. Je suis vostre mère desollée, vostre pe- « tite ancelle, laquelle vous avez tant digne aimer « et honorer de vostre seule grâce, sans mes mé- « rites. Je vous supplie, ayez mercy de celle mère, « et demourez pour ceste feste avecques nous icy « en Bethanie, pour eschever (éviter) la fureur « des traictres Juifs qui vous quierent livrer à « mort, et desja vous ont voullu lapider au tem- « pie. Vous le savez ; je vis les pierres. Las ! et ce quelle paour! Ils venoient ja pour vous lapider « et jecter, si vostre divine puissance ne vous en ce eust délivré. Pareillement vos pouvez vous es- « chapper à présent. Toutefois, sire, soit faict non « pas ainssi que je veulx, mais ainssi que vous ce vouliez. Soit faict tout à vostre ordonnance et « plaisir. » Gerson a raison d'ajouter : ce Dévotes ce gens, s'il y a icy cueurs piteulx, et qui seust a oneques que c'est d'aymer, par especial de mère

« un fllz, pance à ceste douleur de la doulce mère ce de Jésus 1 ! » Il a su en effet toucher les cœurs , sans affaiblir le dogme : il a fait la part de la religion et celle de la théologie.

§ IV

SI LES CLERCS ONT EU PLUS D'IDÉES GÉNÉRALES QUE LES ÉCRIVAINS EN LANGUE VULGAIRE. — POURQUOI LES UNS ET LES AUTRES EN ONT EU SI PEU. — D'OU CES IDÉES DOIVENT VENIR ?

On chercherait donc vainement, chez les grands clercs du moyen âge, des idées générales nées de la connaissance profonde du passé et de la comparaison du passé avec le présent. Les sujets dont ils s'occupent sont d'un intérêt universel ; mais une mauvaise méthode n'en tire que des jeux d'esprit, aussi capricieux que les humeurs des écrivains. Ce sont des souvenirs du passé, presque toujours plus forts que les esprits qui s'en inspirent ou s'en autorisent. Je n'en parle ainsi qu'au point de vue littéraire. Que la philosophie moderne ait constaté, dans les écrits des scolastiques, des notions ou des traditions fécondes ; que la théologie proprement dite se reconnaisse dans les écrits des théologiens, le nier n'est guère plus de ma compétence que l'assurer. Mais pour les idées générales de l'ordre littéraire, les seules qui développent les langues, je crois que les grands clercs de cette époque en ont fort peu fourni. Comparés même aux

1 Serinons inédits de Gerson, à la Bibliothèque nationale.

écrivains en langue vulgaire, ils ont ce désavantage que, ne connaissant guère mieux le passé, ils observent le présent de moins près que ces naïfs ignorants, lesquels étaient battus pour n'avoir pas su leurs lissons, comme Jehan Froissart, ou comme Villon fuyant l'école.

Mais ceux-ci n'ont pas plus d'idées générales que les clercs. Villehardouin en trace à peine quelquesunes d'une main ferme dans ses Mémoires, qu'on dirait écrits avec la pointe d'une épée. Il s'en révèle un plus grand nombre, qui ont l'air de naïvetés, à la vieillesse expérimentée et à l'esprit plus cultivé de Join ville. Froissart en mêle trop rarement à ses charmants écrits. Elles ont, dans certaines pages de Comines, l'autorité de maximes de politique et de crovances morales. Dans les ouvrages en vers, les seules choses qui paraissent vivantes sont des idées générales. C'est le Faux-Semblant du Roman de la Rose, une idée générale personnifiée. Ce sont quelques sentiments délicats dans Charles d'Orléans, quelques traits de mélancolie aimable ou de vraie satire dans Villon.

La principale source des idées générales a manqué à tous ces écrivains. Ils ne connaissent point le passé, ou ils le connaissent encore pkis mal que les clercs ; ils pensent dans un lieu et dans un temps, avec une raison qui n'a pas de traditions, qui ne sait pas quelle est la raison universelle. Tous ces écrivains, poètes et prosateurs, sont tout entiers au présent. Encore s'agit-il du présent le

plus étroit, de la vie au jour le jour, daus une nation partagée en cinq ou six peuples, luttant, dans d'interminables guerres, contre la force des choses qui en fera une seule nation. Nul repos, nulle sécurité ; aucune connaissance claire et familière des grands exemples historiques qui pût apprendre à la France à se connaître elle-même et à rendre le présent meilleur. Je ne vois dans toute cette période que deux sortes d'écrivains : les uns attaquent par la satire ou la raillerie les puissants et tous ceux qui paraissent avoir leurs aises dans ce présent si laborieux; les autres les regardent avec admiration, et les chantent sur le luth. Ceux-ci font le tableau, ceux-là font la satire du présent. On l'a vu plus haut pour les chroniqueurs : les événements contemporains sont l'unique matière de leurs récits. Leur imagination se repaît des choses présentes; leur raison ne pénètre pas au delà, et ne voit pas le lien des effets aux causes. Tel est le caractère commun des chroniqueurs, à quelques lumières près qui ont apparu aux mieux doués. Mais ceux-là même ressemblent à des enfants auxquels il échappe de dire, au hasard, des choses au-dessus de leur âge. Quelques-uns se sont laissé tenter naïvement par la gloire des anciens historiens ; ils s'embarrassent et se débattent dans ce vain travail d'imitation. C'est le trait particulier des chroniqueurs du quinzième siècle. Ils ont succombé sons cette ambition. Quand ils se guindent ainsi à réfléchir sur les événements, et à regarder

dans le passé et dans l'avenir, ils semblent comme pris de vertige. Il en a été des idées générales au moyen âge comme des pièces d'artillerie du même temps : elles ont tué les premiers qui s'en sont servis.

Les mœurs du présent défrayent tous les genres, depuis les romans qui en mêlent la peinture satirique à leurs fictions, jusqu'aux petits poèmes qui ne sont que des anecdotes de la vie contemporaine. Les farces et sotties du seizième siècle, ces origines du théâtre, sont des satires du présent dialoguées. L'esprit satirique et l'esprit romanesque marquent toutes les poésies du moyen âge. C'est le signe de la jeunesse d'une société. Tout entiers occupés d'eux-mêmes et du moment présent, les jeunes peuples, comme les jeunes gens, sont railleurs et enthousiastes. Du reste, plus le moyen âge s'avance vers la fin, plus l'esprit romanesque s'affaiblit, et plus l'esprit satirique devient général. Ce progrès n'a pas été particulier à la France, mais il y a été plus rapide et plus sensible.

La critique et la raillerie, qui ruinent les sociétés parvenues à leur maturité, stimulent et poussent en avant les sociétés naissantes. Nos anciens poètes ont bien mérité de la nation comme peintres de mœurs et comme écrivains satiriques. En la rendant impatiente du présent, ils l'ont rendue curieuse du passé ; et l'effet de ce double esprit a été de la mettre en état de concevoir à son tour et d'inspirer à ses écrivains des idées générales.

Jusqu'à l'avènement de ces idées, l'esprit français n'est que l'esprit particulier d'une nation admirablement douée, mais qui ne peut pas recommencer à elle seule tout le travail de l'intelligence humaine. Il est vif, naturel; il saisit finement un assez grand nombre de rapports et de vérités secondaires ; mais il manque d'élévation et de profondeur. Dans le plus perfectionné des prosateurs, Comines, il veut s'élever et approfondir; le premier effort le mène à la foi, au sein de laquelle il abdique. Dans le plus expressif des poètes, Villon, il indique à quelle source il faut aller chercher la poésie ; il n'atteint pas à la beauté.

Si d'ailleurs les progrès de l'esprit français sont si lents, c'est que la France elle-même est lente à se former. Elle est ravagée par deux siècles de guerres effroyables, tantôt avec l'Angleterre, qui lui arrache un moment sa couronne et lui donne pour roi un régent anglais; tantôt avec son ancienne organisation féodale. Elle ne produit aucun homme de génie dans les lettres. Le génie, à cette époque, se montre là où la France en a le plus besoin : il est dans la guerre et dans la politique. Du Guesclin, Charles V, Jeanne d'Arc, Louis XI, quelle distance de ces noms à ceux de nos chroniqueurs et de nos poètes !

Que penser maintenant de la chimère d'une littérature exclusivement nationale? Fallait-il donc que l'esprit français continuât de tourner dans ce cercle du récit et de la satire, et se réduisît à la peinture

et à la critique du présent ? La civilisation n'est-elle pas l'effort d'un peuple travaillant à réaliser un certain idéal de la vie sociale, qui serve d'exemple et de type aux autres peuples, de même que la littérature n'est que l'effort suprême de l'esprit particulier de cette nation pour devenir l'esprit humain ? J'aime l'esprit français, dans l'image naïve que nous en ont donnée nos écrivains du douzième au seizième siècle ; mais combien l'aimerai-je mieux au seizième, alors que la Renaissance en aura fait l'esprit humain!

Vienne donc cette époque désirée, où la connaissance du passé doit ajouter aux forces naturelles de l'esprit français une force qui le tirera pour ainsi dire hors de lui-même, et qui le transformera en ce sens supérieur de l 'humain, de l'universel, image de la raison elle-même !

Qui nous donnera cette connaissance du passé? L'étude des monuments des deux antiquités, profane et chrétienne, rendue facile et populaire par l'imprimerie. lie jour où l'esprit ancien et l'esprit français, mis en présence par les livres, se seront reconnus , ce jour-là commencera l'histoire de la littérature française , et, malgré la lenteur des progrès, il sera glorieux pour l'esprit français de s'être trouvé prêt pour cette reconnaissance, et d'avoir eu le regard assez ferme pour n'être pas ébloui de tant de lumière.

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