‹ Histoire de la littérature française (volume 5)Chapitre 45 sur 71 · LUTTE ENTRE CALVIN ET LE PARTI DES LIBERTINS. — MORT DE CALVIN · texte numérisé non relu

LUTTE ENTRE CALVIN ET LE PARTI DES LIBERTINS. — MORT DE CALVIN

La dureté du gouvernement de Calvin exaspéra le parti des UbertinSj et la lutte recommença entre

eux et Calvin. Outre les amis que celui-ci avait dans le peuple, des émigrés de toutes les nations lui servaient de garde particulière. Le droit de bourgeoisie, qu'il leur avait fait octroyer, leur donnait entrée dans les conseils de la république, où Calvin dominait par leurs votes. On fonda pour eux des chapelles particulières : Anglais, Italiens, Espagnols, Flamands, chaque nation avait la sienne- Les plus jeunes lui servaient comme de sténographes, corrigeaient les épreuves de ses nombreux écrits, lui apprenaient les bruits de la cité, les propos des libertins, tous les mouvements de l'opinion. Il en fit bourgeois de Genève jusqu'à trois cents en un seul jour.

Sa sévérité était devenue intolérable. lia tyrannie n'a rien inventé de plus odieux que les visites de ces censeurs à qui nulle porte , de jour ni de nuit , n'était fermée, et qui, à l'imitation des agents du fisc poursuivant le payement de l'impôt , exerçaient jusque dans le foyer. Quiconque ne se découvrait pas sur le passage de Calvin était cité devant le Consistoire, et condamné pour le moins à une amende. Il était défendu aux nouveaux mariés de danser et de chanter le jour de leurs noces, et de porter des souliers à la mode de Berne. Une femme était mise en prison pour avoir été vue les cheveux plus rabattus que ne le prescrivait le règlement de Calvin. Un homme surpris un jeu de cartes dans les mains était attaché au poteau infamant, ses cartes sur l'épaule. Des per-

sonnes dénoncées pour avoir, à un sermon de Calvin, ri d'un assistant qui s'était laissé choir de sa chaise, étaient condamnées à la prison, au pain et à l'eau. Ceux qui s'échappaient jusqu'à des propos de mort contre Calvin étaient livrés au bourreau. Quant aux contradicteurs sur la doctrine, on sait de quelle façon Calvin s'en débarrassait. Malheureusement ces violences étaient depuis longtemps une sorte de droit commun dans les querelles de religion.

On protestait secrètement dans les maisons contre la domination de Calvin ; on s'en moquait tout haut dans les tavernes. Par dérision du nom de Farel , on appelait Faret une sorte de poisson très commun dont on mangeait la chair coriace au milieu des rires. Le plus maigre des buveurs représentait Calvin. On demandait où le Saint-Esprit avait marqué dans l'Ecriture la forme des coiffes de femme ; si la barbe rousse coupée à un bouc, et que portait Farel, ressemblait à celle d' Aaron ; si Lazare sortant du tombeau était plus blême que Calvin. Puis un ménétrier faisait danser tout le monde, malgré les inhibitions du Consistoire, et la danse était d'autant plus gaie qu'elle était défendue.

Il y eut entre les deux partis des alternatives de succès et de revers. Les libertins, qui s'étaient qualifiés de chiens de Calvin, et qui l'avaient appelé lui-même Caïn, reprirent jusqu'à trois fois Je dessus. Les émigrés faisant la principale force et

comme l'armée de Calvin, ils leur ôtèrent le droit de bourgeoisie et les désarmèrent. Le pouvoir civil reprit le droit d'excommunication, que Calvin avait fait attribuer au Consistoire. La vie même de Calvin fut menacée, et peu s'en fallut que dans un jour de victoire des libertins, un pasteur de ses collègues ne fût précipité dans le lac.

Mais l'avantage devait à la fin lui rester. Il était le plus habile, le plus patient, et il avait affaire à un parti mal dirigé, qui ne savait opposer à la force d'une croyance ardente et à la popularité d'une chose nouvelle que le souvenir de la licence des anciennes mœurs, ou le regret de prérogatives abolies. Ce parti fit d'ailleurs la faute de tous les partis qui se sentent les plus faibles. Il voulut reprendre le pouvoir par un complot : il s'agissait d'assembler le Conseil général de Genève, à l'insu des syndics amis de Calvin, et des Conseils inférieurs, où abondaient les émigrés. Les conjurés s'étaient liés par un serment. Ils célébrèrent dans un repas leur victoire prochaine. Au sortir du festin, quelques-uns se prennent de querelle avec le guet, qui était du parti de Calvin. Deux frères sont arrêtés et mis en prison. Le complot révélé est rendu public ; le plus notable des conjurés, Daniel Berthelière, est condamné à mort et exécuté. Calvin fait bannir les femmes des autres, et confisquer leurs biens. Enfin, Berne, qui jusqu'alors avait ouvert ses murs à tous ses ennemis, se réconcilie avec lui, chasse Bolsec, un de

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ses plus ardents contradicteurs, et scelle du sang d'un autre, Gentilis, un traité de confédération avec Genève.

Dans le temps même que Calvin remportait ce dernier triomphe, il était atteint du mal dont il devait mourir. Il vécut encore six années, retranchant tous les jours quelque chose à la vie physique, ne dormant point, ne mangeant qu'une fois en trente-six heures d'un pain fabriqué tout exprès, que ses adversaires appelaient le pain de M. Calvin, pour faire croire que c'était délicatesse, tandis que ce pain n'était qu'un aliment approprié à sa débilité croissante. Il donnait d'autant plus d'heures au travail qu'il en réservait moins au soin du corps, et que la destruction du parti des libertins lui avait ôté tout souci du côté de son pouvoir, devenu absolu et incontesté. Il mourut le 27 mai 1564, « ayant vécu, dit Théodore de Bèze, quant à cette vie mortelle , l'espace de cinquante-six ans moins un mois et treize jours, desquels il en avoit passé justement la moitié au saint ministère ; parlant et écrivant sans avoir rien changé, diminué ni ajouté à la doctrine qu'il avoit annoncée dès le premier jour de son ministère, avec telle force de l'esprit de Dieu, que jamais méchant ne le put ouïr saDS trembler, ni homme de bien sans l'aimer et l'honorer l. )>

1 Discmirs sur la vie et la mort de Calvin,

V Institution chrétienne. — BEAUX CÔTÉS DU GÉNIE DE CALVIN.

Parmi tant d'écrits sortis de la plume de Calvin, un seul subsiste et le place au rang de nos grands écrivains : c'est Y Institution chrétienne. C'est aussi le livre qui porte l'empreinte la plus profonde de son caractère, et où se marquent le plus clairement la suite de sa vie et les développements de son esprit ; c'est à la fois son système religieux, sa conduite et son portrait.

Cet ouvrage, écrit d'abord en latin, puis traduit en français par Calvin lui-même, parut pour la première fois en manière de protestation modérée , à l'occasion des premières persécutions. Les éditions s'en renouvelèrent rapidement et sans interruption, jusqu'à la mort de Calvin. La crédulité d'un de ses admirateurs en porte le nombre à mille.

Calvin y fit de nombreuses additions, et ce qui n'avait été d'abord qu'un traité assez court, devint l'ouvrage le plus étendu qu'on eût publié sur les matières religieuses. La dernière édition est datée de l'année même de la défaite totale des libertins. Depuis lors, Calvin cessa d'y toucher. Les additions ne contredisent pas la louange que lui a donnée Théodore de Bèze, de n'avoir rien changé ni ajouté à sa doctrine, si c'est pour l'homme un titre de gloire, et non une marque de médiocrité, d'être immuable en tout ce qui ne regarde pas la conduite

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morale. Calvin ne changea rien au fond de sa doctrine ; c'est par le nombre et le développement des preuves que son ouvrage s'accrut. Pendant les vingt années qui s'écoulèrent entre la première édition et la dernière, il le grossit de toutes ses réponses aux objections que suscitait incessamment sa doctrine, et qui s'autorisaient du nom d'un contradicteur éclatant. Chaque réfutation particulière allait s'ajouter comme annexe à la partie de l'ouvrage qui avait provoqué l'objection. Ainsi se forma le corps de la doctrine calviniste , le Livre-Somme, qui, de 1536 jusqu'à la fin du dix-septième siècle, fut dans toutes les mains savantes, et qui, au seizième siècle, fut comme le formulaire de toute l'Europe théologique.

Il Institution chrétienne offrait trois grandes nouveautés : la matière même, la méthode et la langue.

La matière, c'est bien moins le système de Calvin que ce qui lui a survécu ; c'est la philosophie chrétienne, qui s'exprime pour la première fois dans un langage ferme, précis, frappant, accessible à tous. Cette philosophie comprend , dans un vaste ensemble, la science des rapports de l'homme avec Dieu dans la religion, avec ses semblables dans la société chrétienne ; l'étude des livres saints, pénétrés par le plus subtil des docteurs , interprétés par le plus clair des écrivains ; l'explication savante et familière de la parole de Dieu, des prophéties, de la doctrine des Pères, l'antiquité chrétienne racontée et commentée, d'après les autorités,

que Calvin prend aux sources, mais qu'il interprète parfois à faux ; enfin tant de critiques, souvent éloquentes, toujours vives et précises, des abus de l'Église d'alors, que Calvin étale sans charité, mais qu'il sait exagérer sans déclamation.

Yoilà ce qui était nouveau dans la langue française, et ce qui méritera toujours qu'on aille le chercher parmi beaucoup de subtilités et de menue théologie, qui rabaissent par moments le débat à des questions de mots. Calvin traite en grand écrivain toutes les questions de la théologie chrétienne, la conscience, le libre arbitre, la Providence divine, les traditions humaines, le renoncement à soi. Il s'élève jusqu'au sublime dans ses grandes pensées sur Dieu, dont l'expression a été égalée, mais non surpassée, par Bossuet.

Que de vérités, que d'idées générales, qui n'avaient point encore pris place dans la pensée française ; et quelle nouveauté que la façon grave , forte et populaire, dont les présentait Calvin!

Il faut se figurer que, trente ans avant l'apparition du livre de Calvin, il n'y avait en France, pour toute Bible, qu'une sorte d'interprétation grossière, où la glose était mêlée au texte, et qui faisait accorder la parole sacrée avec tous les abus de l'Eglise romaine. Les prédicateurs de la cour de Louis XII faisaient aller Caïn à la messe , et payer les dîmes à Abel. La Vierge Marie lisait les heures de Notre-Dame; Abraham et Isaac récitaient, avant de se mettre au lit , leur Pater noster et leur

Ave Maria. Un des plus habiles dans la chaire, à cette époque, Menot, représentait V Enfant prodigue dépensant tout son argent à acheter des toques de Florence. La Femme de mauvaise vie était devenue , dans son imagination , une châtelaine de quinze à seize ans, au teint vermeil, jeune, de haute taille. Sa sœur Marthe , qui craignait Dieu et tenait à l'honneur de sa lignée, la décidait à aller entendre prêcher un jeune homme , le plus beau de tous , disait Marthe. La jeune châtelaine allait au temple, précédée d'eunuques portant des carreaux de velours cramoisi, et là, à la vue de Jésus-Christ, elle détestait son luxe.

Au temps même de François Ier, on lisait, dans le Nouveau Testament, evertit domum pour everrit domum, ce il renverse la maison » pour « il la balaye ; » hcereticum de vita, au lieu de Yhœretiçum devita de saint Paul, ce qui substituait, à « évite l'hérétique, » « à mort l'hérétique, » vraie glose de la Sorbonne d'alors. On faisait venir presbyter de prœbens iter l; pourquoi pas, dit plaisamment Henri Estienne, pree aliis bibens ter 2? Béda objectait à Budé , en présence de François Ier, qui consultait l'un et l'autre sur la fondation de chaires de langues savantes, que ces langues enfanteraient des hérésies 3. Voilà ce qui fit une si grande nouveauté

1 Qui montre le chemin.

- Qui boit trois fois contre les autres une.

:' Henri Estienne, Traicté de la conformité du franqois avec le grec.

de ce livre, où Calvin se montrait à la fois profond hébraïsant, latiniste consommé, également savant dans les deux antiquités et rendant sensible toute cette science par le langage le plus approprié et le plus clair. C'était la première fois que ces saintes matières étaient dégagées des ténèbres dont les avait couvertes le moyen âge, et que la raison et la science rendaient compte des vérités de la foi. Chose inouïe pour toutes ces âmes qui n'avaient pas cessé d'être chrétiennes, mais qui ne l'étaient plus guère que par les sens et l'habitude, de connaître enfin, par l'intelligence et le raisonnement, la grandeur de leur croyance, et de retrouver leurs titres d'enfants de Dieu !

La méthode n'était pas moins nouvelle que la matière. J'ai loué Calvin d'avoir affranchi la théologie de la philosophie. Tel est, en effet, le caractère de cette méthode. Les vérités appartenant à ces deux sciences n'y sont point confusément mêlées. Une manière simple et naturelle de raisonner remplace les formes captieuses et monotones de la scolastique. Chaque ordre de vérités fait la matière d'un livre ; le livre se subdivise en chapitres ; chaque vérité ou proposition particulière est traitée méthodiquement. Les principes, c'est à savoir les paroles mêmes des livres saints , sont d'abord exposés et interprétés ; puis viennent les témoignages tirés des Pères , dont la suite forme sur chaque point la tradition consacrée ; la réfutation des objections suit en dernier lieu.

L'étude que Calvin avait faite des anciens, et particulièrement de Cicéron, dont la méthode est si naturelle et si agréable , lui avait donné le secret de ce grand art d'approprier une matière à l'intelligence du lecteur, de la proportionner à son attention, de raisonner avec force, sans abuser de l'appareil du raisonnement. U Institution chrétienne est le premier ouvrage de notre langue qui offre un plan suivi, une matière ordonnée, une composition exacte et appropriée. Quatre livres embrassent toute la religion '.

L'admirable Epistre à François Ier, qui est en tête de l'ouvrage, est elle-même un modèle de composition. C'est un exposé de toute la doctrine, sous la forme d'une brève réponse aux reproches qu'on lui faisait, 1° d'être nouvelle ; 2° de n'avoir été confirmée par aucun miracle ; 3° de contredire l'opinion des Pères et la coutume; 4° d'être ou un schisme dans l'ancienne Eglise , ou une Eglise paraissant au monde pour la première fois. La troisième objection en particulier inspire à Calvin une réponse pleine d'éloquence, où Ton voit une première application de la méthode antique aux idées qui ont le plus profondément remué la société moderne.

Mélanchthon avait senti l'excellence de cette méthode ; mais il ne l'appliqua ni à un corps de dis-

1 Le premier traite de Dieu ; le second, de Jésus-Christ, médiateur ; • e troisième, des effets de la médiation de Jésus-Christ ; le quatrième, i e la forme extérieure de l'Église.

cours si serré et si plein, ni à des doctrines qui lui fussent propres. Luther, quoique moins docte, ne l'avait pas ignorée ; mais il se fiait plus au don de persuader qu'il avait plus qu'aucun homme de son temps ; outre que sa fougue le rendait incapable d'ordre et de proportion. Calvin seul connut et fît connaître tout ce que pouvait cette méthode. Il sentait son avantage sur les écrivains scolastiques et sur Luther lui-même , auquel il fait allusion quand il dit que la matière « jusques icy a esté desmenée confusément, sans nul ordre de droit, et par un ardeur impétueux, plustost que par une modération et gravité judiciaire. » Dans cette phrase expressive , Calvin peint à la fois la manière de Luther et la sienne. C'est d'ailleurs la seule allusion qu'il ait faite à Luther ; et encore ne le nomme-t-il pas. Triste fruit d'une doctrine qui avait renié les traditions, et institué chaque homme auteur et arbitre de sa croyance! Luther encore vivant, Calvin écrivait plus de mille pages à la gloire de la Réforme, sans prononcer son nom!

La nouveauté de la langue, dans Calvin, suit naturellement la nouveauté de la matière et de la méthode. Le même art de composer qui, dans l'exposition de la doctrine, range les choses dans leur ordre et leur proportion, se fait voir dans le langage , par la suite, la gradation, l'exactitude des expressions, qui, pour le plus grand nombre, sont définitives. L'image de cet esprit pénétrant et audacieux par lequel Calvin s'éleva, principalement

en France , au-dessus de Luther, reluit dans la hardiesse et la subtilité de sa langue. Mais que pourrais-je dire de la langue de Calvin qui ne dût être froid, après le bel éloge qu'en a fait Bossuet, lequel lui donne, outre la gloire d'avoir aussi bien écrit en latin qu'homme de son siècle, celle d'avoir excellé à parler la langue de son pays 1 ?

Calvin ne perfectionna pas seulement, en l'enrichissant, l'idiome national; il créa un langage particulier, dont les formes, très diversement appliquées , n'ont pas cessé d'être les meilleures , parce qu'elles ont été tout d'abord les plus conformes au génie de notre pays , je veux dire le langage de la polémique. C'est ce style plus nerveux que coloré } qui a plus de mouvements que d'images, son objet n'étant point de plaire, mais de convaincre; instrument redoutable par lequel la société française allait conquérir un à un tous ses progrès , et réaliser tout ce qu'elle concevait par la raison. Calvin en donna le premier modèle, et l'on a pu voir, à ses effets, pendant la vie et après la mort de ce maître dans la polémique, combien cet instrument a eu de puissance , et comment il la doit à sa parfaite conformité avec l'esprit français.

Par une autre conformité avec cet esprit, tandis que Rabelais se modelait sur les Grecs, Calvin se formait sur la langue latine, et en naturalisait parmi nous bon nombre de tours et d'expressions

1 Histoire des Variations, liv. IX.

DE LA LITTERATURE FRANÇAISE, olO

qui y sont demeurés. Outre la gloire d'être la langue du culte chrétien, la langue dans laquelle toute l'Europe du moyen âge avait prié et pensé, le latin, expression de la loi civile, des actes publics, et en général de tout ce qui règle, discipline et lie, s'adaptait mieux au génie de notre pays. Calvin l'avait compris ; aussi lorsque, pouvant choisir entre le latin et le grec, cet homme, à qui Platon n'était pas moins familier que Cicéron, prit ses modèles dans la littérature latine, il prouva qu'il sentait mieux sa langue natale que Rabelais.

Voilà ce qui fait vivre Calvin comme écrivain français ; voilà les beaux côtés de cet esprit auxquels répondent, dans le caractère, cette fermeté, ce courage, ces vertus privées, ce sacrifice de la chair à la vie de l'esprit, qiû l'ont rendu capable de gouverner les hommes. C'est là la part du bien, et ce bien a produit ses fruits ; il s'est incorporé, en quelque façon, à l'esprit français, dont il fait partie. Il faut d'autant plus l'admirer que le mauvais côté de Calvin, la part du mal, n'est plus qu'un fait inoffensif qui appartient depuis longtemps à l'histoire du passé.

Je ne m'étonne donc guère qu'une grande partie de la France ait été d'abord calviniste, et que le reste ait eu la tentation de le devenir : tant ce génie sérieux, logique, cet esprit de discipline, cette gravité, sont conformes à l'esprit de notre pays! Mais je m'étonne encore moins qu'après plus de soixante années d'agitations, favorisées par de

mauvais gouvernements, malgré l'avantage du talent du côté des calvinistes, malgré les persécutions et l'auréole d'une sorte de martyre, dans l'effroyable extermination de la Saint -Barthélémy, malgré de grands caractères, Coligny, Sully, et un grand homme dans la guerre et dans la politique, un moment chef de leur parti, Henri IV, la France ne soit pas devenue calviniste, que les qualités de Calvin n'aient pas fait accepter ses défauts, et que le philosophe chrétien n'ait pu rendre populaire le tyran de Genève. .

§ VI

MAUVAIS CÔTÉS DE CALVIN, SES DÉFAUTS, ET COMMENT LE CALVI- NISME EST UN SCHISME DANS LA LITTÉRATURE FRANÇAISE.

Les défauts de Calvin sont d'une autre nature que ceux de Rabelais. Dans Rabelais, c'est l'humeur qui trouble les lumières de l'intelligence -, dans Calvin la raison est dupe du raisonnement. Les illusions de la logique ont été la cause la plus ordinaire des excès de son livre et des excès de son gouvernement. Ce défaut, plus redoutable que l'humeur daos les hommes qui ont puissance sur les autres, n'est pas moins propre à notre nation que cet esprit logique, dont il n'est que l'exagération. La clarté même de notre langue, cet enchaînement des idées, dont on nous loue comme d'un trait distinctif de notre pays, sont trop souvent un piège pour notre modération. Nous

DE LA LITTÉRATURE FRANÇAISE. 3û7

sommes trop portés à nous persuader que ce qui est bien raisonné est raisonnable, et que nos contradicteurs sont de mauvaise foi. Que de fois, dans la logique des partis, le bourreau n'a-t-il pas été chargé de conclure !

De là, dans notre histoire, des exemples de cruauté politique sans fureur et sans haine, et la passion persuadée que parce qu'elle raisonne, elle est la raison. L'esprit de radicalisme, dans les autres pays, paraît être l'effet du malaise de la société qui aigrit ceux qui en souffrent, et les emporte au delà des bornes ; en France, ce n'est que l'esprit logique poussé jusqu'à l'absurde. Les radicaux, pour ne parler que des spéculatifs, ne sont le plus souvent que des esprits étroits qui raisonnent bien.

Là est le mauvais côté de l'esprit de Calvin. Cette force de logique l'enivre, il lui en monte des fumées au cerveau ; il s'exalte, il triomphe. AVestphale, luthérien, l'avait appelé déclamateur. « Il a « beau faire, s'écrie-t-il, il ne le persuadera à <r personne ; tout le monde sait combien je sais « presser un argument, et combien est précise la a brièveté avec laquelle j'écris K y> A la fin d'un chapitre de Y Institution , il dit : ce Or, je pense bien « avoir fait ce que je voulois, quant à ce point. » Combien n'est-il pas redoutable, celui qui, ayant dans les mains le pouvoir de vie et de mort, mesure la justice de sa cause à la rigueur de ses raisonne-

i Histoire des Variations, liv. IX.

ments î Je reconnais là le logicien de la prédestination, le Caïn du parti de la vieille Genève, lequel, en se qualifiant de chiens de Calvin, témoignait par là une haine si forte, qu'il ne prenait aucun souci de l'ennoblir.

J'attribue surtout à cet excès de l'esprit de logique l'habitude de l'injure, qui déshonore la polémique de Calvin. Dans un esprit médiocre, le penchant à l'injure vient d'intempérance et de faiblesse ; dans un esprit supérieur, c'est l'excès de confiance dans sa logique. Je ne sache pas d'explication plus équitable des outrages que Calvin prodigue à ses adversaires , outre ce que lui en permettait la licence des polémiques religieuses, et ce qu'il donna quelquefois à son ressentiment. Il est remarquable d'ailleurs qu'il se querelle avec toutes les opinions anciennes du même ton qu'avec les opinions de son temps , et qu'il n'est pas moins amer envers les morts qu'envers les vivants. Même dans ses suppositions, il est injurieux; il menace les contradictions possibles comme les contradictions présentes. « Or, si quelqu'un, dit-il * , escri- « vant, disputoit à savoir s'il y a eu un Platon, ou un <l Aristote. ou un Cicéron, je vous prie, ne l'estime- « roit-on pas digne d'être souffleté ou d'être châtié « de bonnes estrivieres? » Que serait-ce, s'il s'agissait d'un contradicteur en théologie?

Pour ceux-là il était sans ménagement. N'a-

1 Institution ckrétienne,\iv. I, chap. vin.

vaient-ils pas été condamnés d'avance par la juste réprobation de Dieu? N'étaient-ce pas des prédestinés? Il faut voir avec quelle dureté, dans ses réponses particulières, il traite ses principaux adversaires, Gentilis, Bolsec, Michel Servet, et d'autres. L'un d'eux, Castalion, poète, orateur, théologien, linguiste, qui mourut, dit Montaigne « en estât de € n'avoir pas son saoul à manger, » avait contredit Calvin sur le sens du Cantique des Cantiques. Celui-ci, entre mille injures, alla jusqu'à l'accuser de voler le bois qui flottait sur le Rhin. Or voici quel était ce prétendu vol. Castalion, n'ayant pas de feu au logis, allait, du droit de tous les pauvres, harponner les débris de bois arrachés aux rives, le lendemain des jours d'orage. Toutes les fois, dit un historien, qu'il voyait le Hohenstein se couvrir de nuages, il remerciait le ciel de la tempête qui allait joncher le Rhin des débris des forêts alpestres. Ce jour-là le logis de Castalion s'égayait, et il ajoutait quelques pages à sa traduction des livres saints. Calvin, en l'accusant de vol, calomniait sa vie et insultait à sa pauvreté.

Pour Michel Servet, il n'est que trop vrai que Calvin l'avait, dans sa pensée, condamné à mort, sept ans avant qu'on lui fît son procès. Vainement ses disciples ont-ils voulu le laver du crime de préméditation dans ce meurtre d'un homme qui n'avait fait qu'user du droit commun de la Réforme. Dès 1546 Calvin s'était trahi dans une lettre écrite à l'époque où Servet songeait à venir à Genève.

« S il y vient, écrivait-il à son collègue Farel, poui « peu que mon autorité puisse prévaloir, je ne souf « frirai pas qu'il en sorte vivant *. » Le logicier de la prédestination exécutait sept ans d'avance les prétendus jugements de Dieu, tant il croyait le repentir impossible au prédestiné ! Si Calvin n'avail pas l'excuse de la bonne foi, certes ce tbéologier bourreau, qui allumait par le bras séculier le bûcher de Servet, qui par sa logique injurieuse tuail Gentilis à Berne, serait au-dessous de la haine ei du mépris du genre humain. Mais dans un homme de mœurs si austères, capable d'affections domestiques et d'amitiés durables, courageux, d'une s grande édification de son vivant et après sa mort ce fut moins un instinct de cruauté que l'effet d( cette superbe de la raison , par laquelle nous croyons avoir conquis l'impartialité des purs esprits , parce que nous avons dépouillé tout sentiment humain Là est la cause de cette tristesse que Bossuet g remarquée dans son style. Rien n'y est donné è l'imagination et au cœur. En face de ce beau lac de Genève, devant ce paysage, la joie des yeux Calvin est insensible. Il ne tire pas une seule image de cette magnifique nature où éclate la bonté de Dieu pour ces mômes hommes qu'il traitait en damnés Tout vient de sa raison, souvent émue par la grandeur des vérités religieuses, souvent trompée par l'inj

i Nam si venerit, modo valeat mea auctoritas, vivum nunquam exire patiar.

térêt de ce moi, qu'il croyait avoir anéanti parce qu'il avait réduit son corps aux seuls soins qui pussent empêcher la mort immédiate. Son style exact, précis , vigoureux, manque de couleur et d'onction. C'est sans doute un des beaux côtés de l'esprit français et de la langue , mais ce n'est pas le plus beau. Le calvinisme, schisme religieux, est, pour l'historien de la littérature française, un schisme littéraire. Son plus glorieux titre est d'avoir réveillé le catholicisme. Il lui a donné la méthode ; il l'a forcé d'apprendre ce qu'il avait oublié, de retrouver ce qu'il avait perdu, de rentrer clans ces voies par lesquelles les Pères s'insinuaient si avant dans les cœurs. Le catholicisme raisonnera quelque jour comme Calvin, et sentira comme saint Augustin. Dans ce même pays sur lequel Calvin avait comme imprimé le sombre cachet de son génie, un homme supérieur, saint François de Sales, moins de quarante ans après lui, devait, dans des écrits pleins d'onction, attirer l'imagination et le cœur aux enseignements de la foi, et rendre Dieu aimable où Calvin l'avait rendu si terrible. Plus tard, d'autres grands esprits réuniront la logique de Calvin et l'onction de François de Sales , et dans la stérilité littéraire du calvinisme , créé et comme épuisé par Calvin, le catholicisme produira, après François de Sales, Bossuet; après Bossuet, Bourdaloue; après Bourdaloue, Fénelon et Massillon.

CHAPITEE QUATRIÈME.

$ I. État de la poésie française après la mort de Marot. — Mellin de Saint- Gelais. — § II. Manifeste d'une nouvelle école poétique. — Illustration dt la langue françoise, par Joachini du Bellay. — § III. Ronsard et son école,

ÉTAT DE LA POÉSIE FRANÇAISE APRÈS LA MORT DE MAROT. — MELLIN DE SAINT-GELAIS.

On a vu comment Marot avait été touché plutôt que formé par la Renaissance. Il ne répara jamais le manque d'études fortes {, et il fut toujours le disciple de Jean Lemaire et de Jean Marot , sou père, lesquels n'avaient songé qu'à perfectionne! la poétique de Jean de Meun et de Villon. Virgile , qu'il entendait assez bien pour en traduire médiocrement quelques églogues, ne lui donna pas l'idée d'une poésie plus sérieuse et plus élevée , et il ne quitta pas les traces d'Ovide dans l'élégie plus spirituelle que passionnée, et celles de Martial dans l'épigramme. Pour le grec, dont l'étude a été le premier travail de la Renaissance, il n'en sut pas plus que les moines; et leur article de foi, Grœcum

i II a le bon goût de s'en plaindre :

« En effect, c'estoient de grans bestes « Que les regens du temps jadiz ; n Jamais je n'entre en Paradiz, u S'ils ne m'ont perdeu ma jeunesse. *

est, non legitur, aurait pu être sa devise. Ses poésies sont un fruit de l'esprit français réduit à ses seules forces, poli par le contact plutôt que fécondé par la pratique savante de l'antiquité, parvenu à une sorte de maturité hâtive , après laquelle la décrépitude commence.

Après Marot , que la Eéforme avait si mal à propos occupé de querelles théologiques , et dont elle avait gâté le génie en lui faisant traduire en vers enfantins les magnifiques pensées des livres saints, deux sortes de poètes se partagent la faveur de la cour de Henri II. Les uns continuent, avec moins de bonheur, a l'élégant badinage » de Marot; les autres renchérissent sur l'amour chevaleresque des romans espagnols et italiens, et sur l'amour sentimental de Pétrarque. Ces derniers se qualifient, l'un à' innocent égaré, l'autre ft esclave fortuné, celui-ci ai humble espérant, celui-là de banni de lyesse. L'amour y est tellement dégagé des sens, qu'un de ces poètes *, voulant transformer en cantiques spirituels ses chansons amoureuses, n'y trouve à changer que quelques mots, « de sorte, « dit-il dans sa préface, que les mêmes vers qui, <c ci-devant tournés à l'envers, eussent pu scandale liser le prochain, l'édifient maintenant, étant a: contournés à leur endroit. » Aucun de ces poètes n'a laissé une pièce durable. C'est le sort, dans notre littérature , de toute imitation, et surtout de

1 Antoine Mage.

l'imitation des littératures modernes. Ces poète avaient pris pour l'esprit français le tour d'espri passager de leur époque.

Parmi les poètes restés fidèles aux exemples d Marot, le plus illustre , Mellin de Saint-Gelais, nou aimable, n'est pas indigne d'une mention dans un histoire de la littérature française.

Fils ou neveu d'Octavien de Saint-Gelais *, évê que d'Angoulême et poète lui-même, il avait reçi plus d'instruction que Marot, son ami et son mai tre 2. Quelques petites pièces latines, recueillie parmi ses œuvres poétiques , prouvent une pratiqu habituelle du latin 3. Il savait des mathématiques de la philosophie, de la médecine, de l'astrono mie; il était orateur, théologien, jurisconsulte bref, docte en tous arts et sciences , comme l'étai Rabelais. Il avait même fait des traductions cl grec. Tout ce savoir ne lui donna pas l'ambition r

i Mort en 1502.

2 II l'apostrophe ainsi dans une pièce :

Gloire et regrets des poètes de France, Clément Marot, ton ami Saint-Gelais, etc.

Ailleurs il le loue de

sa veine immortelle, Qui les vieux passe et les nouveaux espritz.

3 Le distique suivant, à l'occasion du siège de Metz, que Charle! Quint fut forcé de lever , n'est pas seulement d'une excellente lati nité ; le jeu de mots qui en fait le fond est très spirituel :

Hic igitur stulti meta est statuenda laboris; Nomen et hoc Metas omen habere puta.

peut-être l'idée de la haute poésie ; il se contenta de suivre les traces de Marot, sur lequel il renchérit. Les sonnets étaient arrivés en France à la suite et dans le cortège de Catherine de Médicis , femme de Henri II, qui avait mis en honneur le tour d'esprit subtil et la galanterie de tête. Saint- Gelais fit des sonnets. Saint-Gelais, ce fut Marot affadi, épuré par un prélat bel esprit, pour l'usage d'une cour devenue bigote; Marot, moins son enjouement naïf, mais ayant gardé quelque chose de sa fine moquerie contre les juges , les faux dévots et les maris. Aumônier, dès 1525, du dauphin , depuis Henri II, Saint-Gelais ne se mêla point aux querelles de religion. Il n'y fait allusion qu'une seule fois dans un dizain, où il se prononce pour la doctrine orthodoxe du mérite des œuvres :

La foi sans œuvre est morte et endormie.

Ainsi, il resta bon catholique. Il ne prit de la Réforme que ce que la cour de Henri II en tolérait, quelques insinuations contre Rome, et les épigrammes, permises à tous, contre les moines. Voici, en douze vers, un abrégé de l'histoire de Rome, tel qu'aurait pu le tracer un huguenot 1 :

Rome jadis la terre subjugua.

Puis si heureuse en la mer navigua,

1 Un écrivain protestant , Buchanan , en fit pour ses coreligionnaires une traduction en distiques latins.

Que du grand monde et d'une cité close

On vit la force estre la mesme chose.

Le ciel sembloit estre exempt de leurs mains ;

Et toutefois les bons pères romains,

Pour servir Dieu que mieux connoistre ils surent,

Y prirent siège, et les clefs en reçurent .

Or, maintenant leurs riches successeurs,

Pour estre encor plus amples possesseurs,

Et leurs acquêts augustes imiter,

Ont pris enfer, et y vont habiter,

Les moines ne sont pas mieux traités que Eome

Il vint l'autre jour un cafard Pour prescher en nostre paroisse, Et je lui dys : Prere Prappart, Qui vous fait icy venir ? Est-ce Pour dresser l'ame pécheresse, Ou chercher la brebis errante ?

— Non, dit-il, la brebis je laisse, Pour avoir la laine de rente.

Saint-Gelais hérita de Marot l'emploi de poète de la cour. Il fit des vers pour toutes les fêtes. Ses autres poésies sont des imitations, soit de Pétrarque, soit des imitateurs de Pétrarque, des traits d'esprit de société, reproduits et quelquefois délayés en quatre, six, dix, onze ou douze vers; quelques pensées amoureuses, avec ce tour de galanterie propre à notre nation. C'est moins encore ; c'est une paire de gants, un miroir, des Heures , un psautier, une poudre de toilette, un luth, une belette apprivoisée. On attachait ces pièces aux pattes de petits oiseaux qu'on faisait voler parmi les dames. Ovide,

l'Anthologie, Jean Second, fournissent le reste. « Le tout, j> comme dit du Verdier, ce bien troussé « et fait d'une grande dextérité d'esprit , ressentant « entièrement cette forme de composer ancienne, « remplie de toute naïveté et gaillardise. » Dans l'épigramme, Saint-Gelais n'a pas dégénéré de Marot. Il dit à un poète qui se plaint de n'être pas loué par lui :

Tu te plains, ami, grandement Qu'en mes vers j'ay loué Clément, Et que je n'ay rien dit de toi :

Comment veux-tu que je m'amuse A louer ni toi, ni ta muse ?

Tu le fais cent fois mieux que moi.

Saint-Gelais n'avait pris aucun souci de réunir ses poésies, dont le recueil ne parut qu'après sa mort l. Lorsqu'on vint le tenter d'en donner une édition complète, effrayé de cet éclat, il fit ces vers, en manière de préface, pour cette édition qu'il ne devait pas voir :

Si j'eusse osé penser qu'en ce temps- ci De tant d'esprits illustres eclairci.

On eust daigné recueillir et escrire Les tristes plaints de l'amoureux souci Que je faisois pour implorer merci De celle-là dont je n'eus que martire, J'eusse tâché de plus près à les dire D'un stile tel, qu'aucun les eust pu lire En patience et peut-estre en plaisir.

Mais mon tourment ne me donna loisir

l II mourut en 1558- un an avant Henri II.

De lever l'œil à un si haut désir ; Cherchant pitié , non louange à mes cris. Et qui d'amour se sentira saisir, Connoistra bien que je voulus choisir Vie pour moi, et non pour mes écrits.

Singulier temps que celui où l'on voit un homme d'église dire du mal de Rome, et s'excuser des négligences de ses poésies par la violence de ses tourments amoureux! Ces vers donnent d'ailleurs une idée aimable du caractère de Saint-Gelais. Il y est modeste et sans prétention comme poète. Ceux qui suivent, et qu'il adresse à Diane , sa nièce, sa fille, selon du Verdier, le font voir sans ambition, comme homme de cour :

J'ay eu si peu mon esprit agité

D'ambition et curiosité,

Qu'on ne m'a veu ne gueres tracasser,

Ne guère entendre à rentes amasser....

Mais je me suis d'un chemin contenté

Plain et non haut, et bien peu fréquenté ;

Laissant monter aucuns qui de mon temps

A plus de biens se trouvent mécontents.

Ces biens icy, où tous sont si taschans,

Viennent sans règle aux bons et aux meschans.

TJn sot en peut et un sage homme avoir ;

Un ignorant et un de bon savoir,

Ainsi qu'il plaist au sort les départir !

Et je voudrois pour heureux me sentir

Qu'il plust à Dieu, d'où les vrais biens procèdent.

M'en octroyer de ceux que ne possèdent

Nuls vicieux, ny ne sont dispensés

A cœurs malins , ni cerveaux insensés ,

Et sans lesquels d'hommes n'avons que l'ombre.

Ce morceau égale les meilleurs de Marot, et la fin est d'un ton auquel Marot ne se serait pas élevé.

C'est nn doux fruit de la vieillesse de Saint-G-elais. Cet éloge des biens de l'esprit est déjà de la haute poésie : la Renaissance et la Réforme ont passé par là.

Dans cette même pièce, Saint-Gelais fait un reproche à Dieu de ne s'être pas donné à gouverner, au lieu d'un monde de fous, un monde de sages. Puis il prie les anges de lui inspirer un peu de leur esprit, afin, dit-il,

.... qu'à vue ouverte, Je puisse avoir vérité découverte, Pour faire entendre à tout le moins aux miens La différence et des maux et des biens ; Et comme ils sont l'autre et l'un desguisés, Pour imposer mesme aux plus advisés ; Car ce savoir sans autre art et estude Est le chemin de la béatitude.

Voilà, si je ne me trompe, la première fois que la philosophie chrétienne, qui bégaye dans les poésies de Marguerite de Valois, et qui ne s'y peut dégager des obscurités de la théologie, s'exprime dans un langage clair, aisé et durable. C'est un pas de l'esprit français dans la poésie ; et Saint-Gelais n'est pas un vain nom, puisque ce pas est marqué dans son recueil.

La Renaissance avait donné un certain poli aux poètes, à peu près comme une civilisation exotique polit un étranger qui garde au fond sa barbarie. C'était un vernis de délicatesse sur des idées communes et quelquefois grossières. Cette poésie était d'ailleurs fort goûtée à la cour de Henri II. Elle

en peint les mœnrs et en exprime le genre d'esprit. On chantait les vers de Saint-Gelais en s'accompagnant du luth. On ne voyait dans la poésie que la langue soit de la galanterie, soit de cet esprit de société qui fait de la critique des travers d' autrui un lien de commerce entre ceux qui s'en croient exempts, ou qui en ont d'autres. C'est une destinée bien humble ; aussi ne suis-je pas surpris qu'à l'époque même de la faveur de cette poésie, il se préparât sourdement une réaction qui , au prix de quelques excès , devait protester contre cet affadissement du vieil esprit français , imitateur malhabile des raffinements de l'Italie, toujours attaché au présent, songeant bien plus à acquérir de l'adresse sur un instrument borné et qui manquait d'âme, qu'à en inventer un nouveau.

Dans le temps donc que Saint-Gelais, créature gentille, comme l'appelle Marot, aiguisait quelques douzains à la manière italienne, ou chantait ses vers sur des airs qu'il avait composés lui-même * , de jeunes esprits se formaient dans les écoles restaurées par la Renaissance , et retrouvaient l'idéal de la poésie dans les grands poètes de l'antiquité. L'érudition qui avait inspiré Eabelais, armé Calvin de son invincible méthode, renouvelé la langue de la prose, allait renouveler la langue de la poésie. Ces jeunes gens, épris d'Homère et de Virgile, nés

i II était , dit la Croix du Maine , poète et musicien vocal et instrumental.

eux-mêmes avec le don des vers , avaient rêvé pour leur pays , appelé pour la première fois par eux du beau mot latin patria, une poésie égale à celle de ces pères de toute poésie. Au sortir de leurs fortes études, reucontrant ce que leur outrecuidance juvénile qualifia tout d'abord ftépisseries de Técole de Marot, ils levèrent l'étendard de la révolte contre la poésie en faveur à la cour, et vinrent secouer, dans sa douce oisiveté de premier poète, Mellin de Saint-Gelais. lequel savourait nonchalamment, sans qu'il y parût trop dans ses vers , ces biens de l'esprit dont la possession enthousiasmait la nouvelle école. Il se défendit d'abord avec tout le crédit que lui donnait l'ancienneté de la faveur, dans une cour d'ailleurs fort peu savante : Ronsard, qui se plaint d'en être méprisé devant les rois, avoue la peur qu'il avait de la tenaille de Mellin.

§ il

.manifeste d'une NOUVELLE école poétique. — ïl Illustration de la langue française , par joachim du bellay.

Celui qui leva l'étendard de la révolte était un jeune homme de vingt-cinq ans, Joachim du Bellay, de cette illustre et docte famille dont un des membres, Guillaume de Langey, avait été l'ami et le protecteur de Rabelais. « Illustre, généreuse et « héroïque ame, dit Rabelais, parlant de sa mort , « tout parfait et nécessaire chevalier à la gloire et « protection de la France, que les cieux repetoient

« comme à eux deu par propriété naturelle. » L'amour clés lettres et les talents se transmettaient alors du père au fils, comme un héritage, le plus souvent augmenté et amélioré par le fils. Ainsi, les du Bellay et les Es tienne ; ainsi les Marot et les Saint- Gelais.

Jj Illustration de la langue françoise, par Joachim du Bellay, fut le manifeste de la nouvelle école. Il parut cinq ans après la mort de Marot, deux ans après Y Art poétique de Sebilet l. C'était la guerre déclarée. Ceux qui s'y enrôlèrent furent appelés la Brigade. Une fois maîtres du terrain, la victoire leur montant au cerveau, la Brigade se mit de ses propres mains au ciel, et s'appela la Pléiade.

Toutes les tendances de l'esprit français, tous les progrès que la poésie avait encore à faire , sont exprimés dans ce manifeste, vigoureux écrit où, malgré une certaine exagération de jeunesse, quelques contradictions, trop peu d'ordre, la langue est ferme, le tour vif et naturel, les expressions durables, suscitées par les bonnes raisons. Le plan n'en est pas marqué ; et ce que Calvin a insinué de Luther est vrai surtout de du Bellay , lequel procède par une ardeur impétueuse plutôt que par gravité judiciaire. Mais la pensée est complète, et tout ce qu'il y avait à dire est dit , hors de son lieu ou en son lieu.

1 \i Art poétique de Thomas Sebilet n'est guère qu'une apologie de Marot, mêlée de préceptes excellents.

Du Bellay y confond , dans une proscription commune, ceux qui par dédain de la langue vulgaire écrivaient en latin, et ceux qui écrivaient en français, sans études grecques ni latines, les cicéroniens et les poètes à la mode. Il combat les cicéroniens par Cicéron lui-même, qui avait défendu le latin contre les dédains des admirateurs exclusifs du grec, quoiqu'il ne fût pas plus suspect d'estimer médiocrement la langue grecque que du Bellay, défendant le français, n'était suspect de n'estimer pas assez les langues anciennes. Pour les poètes, il disait des chevaleresques ou romanesques : ce 0 « combien je désire voir sécher ces Printemps, « chastier ces Petites jeunesses, rabattre ces Coups « d'Essay, tarir ces Fontaines! Combien je souhaite ce que ces Dépourveus, ces Humbles esperans, ces « Banniz de lyesse, ces Esclaves, ces Traverseurs , « soyent renvoyés à la Table ronde, et ces belles « petites devises aux gentilshommes et darnoy- « selles d'où on les a empruntées ! » Les poètes de l'école de Marot, le maître compris, ne sont pas traités plus doucement: « Laisse-moi, s'écrie-t-il, ce toutes ces vieilles poésies françoises aux Jeux « Floraux de Thoulouze et au pays de Rouen : « comme rondeaux, ballades, virelais, chants royaux, « chansons et aultres episseries qui corrompent « le goust de nostre langue, et ne servent sinon « à porter tesmoignage de nostre ignorance. »

Du Bellay propose de remplacer tous ces vieux genres par des genres nouveaux. Il ne fait pas

même grâce à l'épître, qu'il ne trouve pas assez noble dans Marot. Il conseille aux poètes de son école de se « retirer au bagage » avec les pages et les laquais, aux cours des princes, « où vos beaux « et mignons escritz , leur dit-il, non plus de lon- « gue durée que vostre vie, seront reçus, admirés « et adorés. »

« J'ay tousjours estimé, ajoute-t-il, nostre poésie « françoise estre capable de quelque plus haut et « meilleur style que celui dont nous nous sommes « si longuement contentés... » Que la France, si longtemps stérile, « soit grosse enfin d'un poète « dont le luth face taire ces enrouées cornemuses, « non aultrement que grenouilles, quand on jecte « une pierre dans leur marais. »

Quel sera le caractère de la poésie, telle que du Bellay l'imagine et la désire pour la France, il l'indique avec une justesse admirable : « Sachez, « lecteur, dit-il, que celui sera véritablement le <r poète que je cherche en nostre langue, qui me « fera indigner, apayser, esjouyr, douloir, aymer, « hayr, admirer, estonner : bref, qui tiendra la « bride de mes affections, me tournant çà et là à « son plaisir *. » C'est l'image même de la haute poésie, et le portrait de nos grands poètes.

Du Bellay a dit ce qu'il fallait laisser et où il fallait tendre ; il a rompu avec le passé ; il a ouvert

t Du Bellay avait lu l'épître d'Horace aux Pîsons : Et quocumque volent, animam auditoris agunto.

une voie nouvelle. Restait à indiquer les moyens. Où le poète futur devra-t-il chercher le secret de cette poésie du cœur et de la raison ? Qui donnera à la langue vulgaire des expressions égales à ces grandes pensées ? L'étude et l'imitation des anciens. « Sans l'imitation des Grecz et des Ro- « mains, dit-il, nous ne pouvons donner à nostre « langue l'excellence et lumière des aultres plus « fameuses. » Et ailleurs : « Il est une forme de « poésie beaucoup plus exquise, laquelle il faul- « droit chercher en ces vieux Grecz et Latins, non € point es auteurs françois ; pour ce qu'en ceux-cy <( on ne sçauroit prendre la chair, les oz, les nerfz « et le sang. » Et ailleurs : <( Ly donques et rely « premièrement, ô poète futur, feuillette de main « nocturne et journelle les exemplaires grecs et ce latins !. y>

Une préface en tête des poésies de du Bellay indique dans quel esprit il faut imiter les anciens. L'imitation, utile, féconde, c'est, dans la peinture de la vie humaine et dans l'expression des vérités générales, de se rencontrer avec les anciens, qui y ont excellé. L'imitation n'est pas seulement légitime, elle est nécessaire. Les paroles de du Bellay sont du plus grand prix : « Si deux peintres, dit-il, « s'efforcent de représenter au naturel quelque vif

1 Encore un précepte de la même épître :

... Vos exemplaria grœca Nocturna versatc manu, versate diuma.

« pourtrait, il est impossible qu'ils ne se renconcc trent pas en mesmes traits et linéaments, ayant « mesme exemplaire devant les yeux. » Rien de plus élevé et de plus juste : mais il y faut une condition, c'est que les deux peintres soient supérieurs. Quand Racine imite Euripide, c'est qu'il a été impossible qu'avec le même exemplaire sous les yeux, les deux grands peintres ne se rencontrassent pas. Un peintre médiocre ne peut être que le plagiaire d'un peintre de génie. Que j'aime à voir, dans des écrits qui ont trois siècles, la tradition des grands principes littéraires exposée en termes si vifs par des esprits aussi neufs à la découverte qu'à la possession de la vérité !

On s'attendait à trouver, parmi tant d'idées heureuses, quelques principes de goût sur la manière dont l'imitation pouvait enrichir, et, selon l'expression de du Bellay, amplifier notre langue. Mais ce point demandait une délicatesse de critique audessus de son temps. C'était beaucoup d'avoir défendu la langue vulgaire contre ceux qui l'estimaient trop basse pour leurs conceptions, et contre ceux qui l'abaissaient au niveau de leur esprit ; c'était beaucoup d'avoir prescrit l'imitation des littératures grecque et latine, et déterminé le caractère de cette imitation. Le mérite en est si grand qu'on pardonne à du Bellay les erreurs qu'il mêle à ces vues, et notamment son conseil d'imiter les modernes. Sur ce point, il est excessif : il ne pouvait souffrir que la France restât en arrière de personne ;.

où les Grecs et les Latins ne suffisent pas, il veut que les Italiens et les Espagnols y suppléent.

La doctrine en est mauvaise, et il importe de la combattre, du plus loin qu'elle apparaît dans la critique française. On imite impunément les anciens, parce qu'à la distance où ils sont de nous, c'est par la raison seulement, et sur le terrain des vérités générales, que nous commerçons avec eux. L'imagination et le caprice n'ont aucune part dans ce commerce. La partie des littératures anciennes qni a le caractère d'un tour d'esprit passager, ou exclusivement local, nous est dérobée par tant d'obscurités historiques ou de philologie, que, loin d'y être attirés par l'imagination, nous la laissons en pâture aux érudits. Comment risquerions-nous d'imiter ce que nous ne sommes pas même sûrs d'entendre ? Nous ne pouvons prendre aux anciens que les vérités générales, qu'on n'imite pas, mais que chaque nation exprime à son tour dans sa langue.

Il n'en est pas ainsi des auteurs étrangers modernes ; ils sont tout près de nous, ils nous touchent, ils sont présents parmi nous. L'imitation en sera toujours dangereuse, parce que, tout au contraire de l'imitation des anciens, c'est par l'imagination et le caprice que nous sommes tentés de ressembler aux. modernes. Qui nous fait nous tourner de leur côté sinon le bruit qu'ils font dans leur pays ? Et comme ils font ce bruit moins pour avoir exprimé des vérités durables que pour avoir flatté une mode de leur pays, le moindre péril

que nous courions en les imitant, c'est de nous donner des défauts exotiques.

L'imitation des littératures étrangères ne réussit à aucune nation. En France, elle est mortelle à l'écrivain. Je ne dis rien de trop fort. On ne songe pas assez qu'à la fortune de l'écrit est attaché le repos de l'écrivain, et que dans la carrière des lettres les revers de la réputation sont plus douloureux que dans toute autre. Aussi est-il du devoir de la critique de rappeler à quelles conditions s'obtiennent les succès durables, à quels risques on recherche les succès d'un moment. L'imitation des littératures étrangères n'a nulle part moins de chances que dans notre pays. Il l'a pourtant soufferte à certaines époques ; mais combien peu de temps, et dans quelle stérilité du génie national !

Henri Estienne avait une vue plus juste quand, peu d'années après du Bellay, il attaquait l'imitation de la littérature italienne. Il est vrai qu'en retour il voulait nous faire plus Grecs que Français. Dans son enthousiasme pour la langue grecque, il y voyait toutes sortes de conformités imaginaires avec la nôtre. Au milieu de ces excès si intéressants par l'ardeur même qui les suscitait, l'esprit français s'éprouvait tour à tour à toutes ces imitations où l'invitaient les doctes et les poètes populaires, et il ,se formait en silence par le sentiment naïf des différences et des analogies.

A côté de ces grandes idées sur les nouvelles destinées de la poésie et de la langue, le manifeste de

du Bellay remettait en honneur le travail, où Buffon a vu le secret du génie. « Qui désire vivre en la nièce moire de la postérité, dit-il, doit comme mort en <l soy-mesme suer et trembler maintes fois ; et, au- « tant que nos poètes courtisans boivent , mangent « et dorment à leur aise, endurer de faim, de soif, ce et de longues vigiles l. » Du Bellay ne veut ni paresseux ni esprits médiocres dans son Parnasse. Il a une si haute idée de la poésie, qu'il va jusqu'à demander l'institution d'une sorte de juge des vers, d'un Quintilius Varus, investi de la censure publique, qui ne délivrerait le droit d'imprimer qu'au poète « qui auroit enduré sa lime. »

L'enthousiasme le plus naïf éclate dans l'exhortation que du Bellay adresse, en finissant , aux poètes et aux doctes de la Brigade : « Là donc, François, « s'écrie-t-il, marchez courageusement vers cette ce superbe cité romaine, et de ses despouilles ornez « vos temples et vos autels. Ne craignez plus ces « oies criardes, ce fier Manlie et ce traistre Ca- « mille, qui, sous ombre de bonne foi, vous surce prirent tout nuds, comptant la rançon du Ca- (( pitole. Donnez en cette Grèce menteresse, et y ce semez, encore un coup, la fameuse nation des e: Gallo-Grecs. Pillez-moi sans conscience les sacrés « trésors de ce temple delphique, ainsi que vous « avez faict autrefois. »

... Sudavit et alsit; Abstinuit Venere et Baccho.

(Hoeace, Èpître aux Pisons.)

360 HISTOIEE

Le cri de guerre poussé par du Bellay fut entendu, et rien en effet ne ressemble plus à un pillage que cette première imitation tumultueuse de l'antiquité. Chaque poète se jeta sur une partie de ce noble héritage, et s'affubla de quelque dépouille de Rome ou d'Athènes. On eût dit des barbares, vainqueurs d'une nation civilisée, qui adaptaient à leur grossier vêtement de guerre quelque lambeau du brillant costume des vaincus. Le plus notable des nouveaux poètes est aussi le plus marqué de cette bigarrure; c'est Ronsard, dont la renommée et la chute sont un si grand enseignement dans l'histoire des lettres françaises.

Du Bellay avait voulu joindre le précepte à l'exemple. Il fit suivre son manifeste d'une satire contre la poésie à la mode, qu'il intitula le Poète courtisan. Il y avait deux nouveautés dans cette* satire : le titre même de satire, qui se voyait pour la première fois en tête d'un ouvrage en vers français, et l'alexandrin substitué au petit vers, si populaire dans tout le moyen âge. Il y avait de plus ce que ne donnent pas les théories, de la verve et de l'esprit. Les autres poèmes de du Bellay ne tinrent pas les promesses de son Illustration. Dans l' Olive, où il compare toutes les beautés de sa maîtresse à celle de la nature, Charles Fontaine, un des poètes attaqués dans Y Illustration , notait, sans trop exagérer, cinquante fois, en quatre feuilles de papier, ciel et deux, armées et ramées, oiseaux et eaux, fontaines vives et leurs rives, bois et abois, et tout un vain

travail de la mémoire , répétant sans cesse les mêmes rnots, à la place de l'inspiration qui les renouvelle et les varie à l'infini. Les Regrets, espèces de Tristes composées à Rome durant le séjour que du Bellay y fit avec le cardinal son parent, ont paru ennuyeux même à l'historien ingénieux et peut-être prévenu de la poésie de ce temps l. On pourrait extraire de ses Antiquités de Rome quelques beaux vers inspirés par la vue des ruines et par le retour que le poète fait sur lui-même. Aucune de ses pièces n'est digne de ce poète futur qu'appelait le vœu de du Bellay; aucune ne réalise les prescriptions de son manifeste. Son vrai titre, ce sont quelques pages en prose, les premières où la critique litté-' raire ait été éloquente. Elles seules ont mérité à ce poète, appelé par ses contemporains Y Ovide français, une place durable dans l'histoire de notre littérature.

§ III

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