‹ Histoire de la littérature française (volume 5)Chapitre 54 sur 71 · MONTAIGNE. — COMMENT IL EST FORMÉ PAR LA RENAISSANCE · texte numérisé non relu

MONTAIGNE. — COMMENT IL EST FORMÉ PAR LA RENAISSANCE

Je viens d'indiquer un des plus beaux titres d'Amyot : c'est d'avoir fourni des matériaux à Montaigne , et contribué ainsi à former ce merveilleux esprit. Qui ne sait, en effet, quels fruits Montaigne a tirés de la lecture de Plntarque? S'il se passe or-

1 Essais, liv. II, chap. iv.

Jinairement de la compagnie des livres quand il écrit, de peur, dit-il, « qu'ils n'interrompent sa ce forme, » et aussi parce que les bons auteurs le découragent, « il se peut plus malaysement desfaire ce de Plutarque. d — Il est si universel et si plein, ajoute-t-il, « qu'à toutes occasions et quelque sub- « ject extravagant que vous ayez prins, il s'ingère « à vostre besogne, et vous tend une main libérale ce et inépuisable de richesses et d'embelissements *. » On s'imagine en effet Montaigne, aux jours où il était à court d'idées, ou peu en train d'écrire, se mettant à feuilleter Plutarque, sans ordre et sans dessein; et, s'il tombait sur une de ces pensées profondes ou seulement ingénieuses , qui abondent en cet auteur, s'y attachant et se mettant à penser à la suite de Plutarque. Or, le Plutarque dont se servait Montaigne , c'est celui d'Amyot. C'est Plutarque a depuis qu'il est François 2. » Montaigne n'aurait pu le lire dans l'original. « Je ne me prends « guère aux Grecs , dit-il quelque part, parce que <l mon jugement ne se satisfait pas d'une moyenne « intelligence 3. » Et ailleurs : « Je n'ai quasi d'in- « telligence du grec. » Et ailleurs, parlant de Platon, dont il blâme les dialogismes : « Je ne vois rien, dit-il, en la beauté de son langage 4. » C'est donc par Amyot que Montaigne a connu l'auteur an-

1 Essais, liv. II, chap. IX.

2 Ibid., liv. II, chap. X.

3 Ibid., liv. II, chap. X.

4 Ibid., liv. II, chap. x.

cien qu'il a le plus goûté et le plus pratiqué. Amyot a été le maître du plus grand écrivain du seizième siècle.

Montaigne n'est pas seulement le premier de son époque; il est le premier, par rang d'ancienneté, de nos écrivains populaires ; j'entends de ceux dont les esprits cultivés ne se peuvent pas plus aisément desfaire que Montaigne de Plutarque. Au livre des Essais commence cette suite de chefs-d'œuvre qui sont comme autant d'images complètes, quoique diverses, de l'esprit français.

La Réforme fit peu pour l'éducation de Montaigne. Elle le trouva catholique, et le laissa philosophe chrétien. Il fut touché de ce sérieux des doctrines chrétiennes, si fort assombri par le calvinisme ; il prit plaisir à étudier l'homme au point de vue chrétien, dans les contradictions et les misères de sa nature, a De toutes les opinions, dit-il, que « l'ancienneté a eues de l'homme en gros, celles ce que j'embrasse le plus volontiers, et auxquelles <l je m'attache le plus, ce sont celles qui nous mes- « prisent et avilissent et anéantissent le plus !. » Pour la théologie, il l'évita jusqu'à la fin. Si sa curiosité pour tous les objets des disputes des hommes lui eût donné la tentation d'y regarder, les guerres de religion l'en auraient bientôt dégoûté.

Des deux antiquités, la chrétienne et la païenne, la seconde forma seule Montaigne. Elle fut sa nour-

l Essais, liv. II, chap. xvn.

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