CHAPITRE III
Charles V. — Symptômei de la Renaissance. — Christine de Pisan. ~
Jean Gerson. — Alain Chartier.
Le sage gouvernement de Charles Y ne rendit pas seulement ^ la France les forces qui lui étaient nécessaires pour ne point périr dans la crise nouvelle qu'elle devait traverser; mais la culture des lettres anciennes que ce prince encouragea par son exemple et ses bienfaits, forma quelques esprits excellents et trempa vigoureusement de nobles Ames qui , pendant la tourmente des guerres civiles et de la guerre étrangère, n'enrent d'autre pensée que le salut de la patrie et le respect des lois de la morale éternelle. Parmi cette élite, il faut donner les premières places à Christine de Pisan, à Jean Gerson, k Alain Chartier. En détachant ces nobles figures du fond sinistre de leur siècle, nous reposerons les regards fatigués de tant d'atrocités et de misères ; nous ferons entendre la voix de la conscience au-dessus des clameurs et des emportements de la passion.
Christine de Pisan ne mérite pas l'oubli où elle est tombée, bien qu'il soit impossible de la replacer au rang que lui avaient donné ses contemporains et qu'elle gardait encore au commencement du seizième siècle. Martin-le-Franc, quelques années après sa mort (en 1440), l'égalait, pour l'éloquence, k Cicéron , pour la sagesse , k Caton ;
Christine fut Tulle et Caton.
Tulle : car en toute éloquence Elle eut la rose et le bouton ; Caton aussi en sapience.
Comme on voit, l'éloge n'est pas mince. Soixante ans plus tard , Gément Marot n'y retranche presque rien :
D'avoir le prix en science et doctrine Bien mérita de Pisan la Christine.
Elle était fille de Thomas de Pisan , que Charles Y fit venir de Bologne pour être son secrétaire et son astrologue. Née en Italie, elle devint bientôt Française par le cœur, et lorsque le roi, qui l'avait protégée et instruite, mourut, sa reconnaissance et le savoir l'avaient préparée à raconter dignement le règne de son bienfaiteur : ce qu'elle fit dans le Livre des faits et bonnes mceurs du roi Charles F. Nourrie de la lecture des anciens historiens , elle laissa à Joinville la naïveté , et ne put atteindre la dignité naturelle de ses modèles : de Ik , dans son style, un certain effort qui donne de la roideur à la gravité de ses pensées et k l'élévation réelle de ses sentiments. Mais tout en reconnaissant ce défaut inévitable , qui sera encore trop sensible dans Alain Chartier, il faut savoir gré k tous deux d'avoir aspiré dans leurs écrits k d'autres qualités que celles de l'enfluiee. A leur suite, de plus heureux viendront, sans leur enlever le mérite ^l'avoir frayé la route. La mort de Charles V ne fut pas seulement un deuil pour Christine , alors âgée de dix-sept ans \ ce fut aussi le présage d'une gène contre laquelle elle eut k lutter longuement. Le talent d'écrire , qui avait été pour elle un glorieux délassement, lui fut une ressource. Orpheline d'abord et bientôt veuve, après quelques années d'heureuse union, par la mort de son mari Estienne du Castel, elle eut k s'occuper d'un fils qui lui restait, au milieu de ses craintes pour elle-même et de ses angoisses sur le sort de la France. Femme de lettres dans la véritable acception de ce mot tout moderne , composant par nécessité , elle ennoblit sa profession , parce qu'elle écrivit toujours selon sa conscience, et que le soin de sa famille ne la détacha jamais des intérêts de sa patrie adoptive : et cependant elle avait k compter avec une Isabeau de Bavière et un duc d'Orléans, qui avaient leurs raisons de ne pas aimer la vérité, mais qui, par un reste de pudeur, témoignaient encore quelques égards k la noble fenune dont Charles V avait protégé l'enfance.
Voici ce qu'elle disait dans une lettre éloquente mise, en 1405, sous les yeux d'Isabeau, lorsque celle-ci n'était pas
encore cette épouse adultère, cette mère dénaturée, cette reine complice de l'étranger que Thistoire a justement flétrie : <c Encores vous dis-je que , tout ainsi comme la royue du ciel, mère de Dieu, est appelée mère de toute chrestienté, doit estre dicte et appelée toute saige et bonne royne, mère et contfortarresse , et advocate de ses subjiez et de son pueple. Hélas ! donçqnes qui seroit si dure mère qui peust souffrir, si elle n'avoit le cuer de pierre, veoir ses enfants entre-ocdre , et espandre le sang l'un h l'autre et leurs poyres membres destruire et disperser ; et puis qu'il veinst par de côté estranges annemis, qui du tout les persecucatassent et saisissent leurs héritaiges! Car n'est mie doubte que les annemis du royaume , rejouiz de ceste aventure , Tendroient de par costé k grant armée pour tout parhonnir. Ah ! Dieu , quel douleur k si noble royaume perdre et périr tel chevalerie ! hélas ! et qu'il convenist que le povre pueple comparas! (payât) lepechié dont il est innocent! et que les povres petits alaittans et enfans criassent après les lasses mères veuiVes et adolues, mourant de faim; et elles desuuées de leurs biens n'eussent de quoi les appaisier : les quelles voix, comme racontent en plusieurs lieux les Escritures, percent les cieulx par pitié devant Dieu juste et attrayent vengence sur ceulz qui en sont cause. » Ces conseils pathétiques tendaient à amollir le cœur d'isabeau pour l'engager à détourner la guerre civile qu'elle fomentait , et qui devait, comme Christine le prévoyait, attirer sur la France les armes de l'étranger. Puis , quand les maux qu'elle a pressentis ont été déchaînés, combien elle est pressante en suppliant, et vainement encore, les factieux de désarmer; comme elle gémit sur les malheurs et sur la honte de la France : « Ah ! France, France, jadis glorieux royaume! hélas! comment diray-je plus? Car très-amers plours et larmes incessables dechiéent comme ruisseaux sur mon papier, si qu'il n'y a place seiche où puisse continuer l'escripture de la complainte douloureuse que l'abondance de mon cuer par grant pitié de soy veult gettcr hors. Si que assez occupées les lasses mains laissent souvent
BUtoin UUéraire. 7
la penne (plumé) de quoy je eseripz, pour rendre la veue k mes yeulx troublez en touchant les termes dont l'abondance me moille piz et giron , quand je pense ce que diront de toy desoremaiz les renommées. » Ces lamentations nous dévoilent le cœur généreux de Christine , en même temps que le langage qui les exprime annonce par la dimension des mots et des périodes Fambitign de reproduire l'ampleur oratoire de la phrase cicéronienne. Il n'y aurait ni convenance ni utilité à remarquer l'impuissance trop manifeste des efforts littéraires de Qiristine , quand nous devons être émus de la sincérité de sa douleur et de son amour pour la France. Remarquons d'ailleurs, et sans insister sur cette remarque, que le patriotisme de Christine, comme celui d'Alain Chartier, a ses racines dans l'étude et l'admiration des anciens : ce qui compense et au deik les inconvénients d'une phraséologie ambitieuse.
Christine , qui honorait son sexe par la pureté de ses mœurs , par la science et par le talent , était autorisée à prendre en main la cause des femmes outragées par Jean de Meung. Elle attaqua vivement le roman de la Rose, et elle trouva k ses côtés , pour cette lutte , le chancelier de l'Université Jean Gerson, qui, dans un intérêt plus sérieux encore , signalait les dangers que le même ouvrage faisait eoorir k la religion. Mais ce n'est qu'une escarmouche dans la fie militante de Gerson , qui eut bien d'autres combats k soutenir. Sa place élevée dans l'Église et dans l'État , son dévouement inaltérable k la justice et k la vérité, le mirent aux prises avec les factions politiques et les partis religieux , et son rôle de médiateur, le seul qui convienne aux esprits droits, aux âmes pures, quand les passions sont déchaînées,
Cum fas atque uefas exiguo fine cupidinum Disoemunt avidi ,
attira sur lui les traits lancés de camps opposés. Tel est, k ces époques sinistres, le poste périlleux des gens de bien qui ont du courage. Gerson eut beaucoup k souffrir des Armagnacs et des Bourguignons , parce qu'il aimait la France -,
il eut k combattre les fauteurs de l'hérésie et les défenseurs des yices de l'Église, parce qu'il était chrétien sincère. Au concile de Pise, il provoque la destitution d'un pape dans l'intérêt de l'Église , pensant mettre un terme à ce grand schisme d'Occident qui fut comme un sinistre prélude au démembrement de la société chrétienne*, à Paris, il expose sa yie pour résister aux violences des exacteurs, et se retranche dans les tours de Notre-Dame, comme dans une forteresse ; après l'assassinat de Louis d'Orléans , dont il avait réprouvé les déportements , il prend parti contre le meurtrier, malgré les bienfaits qu'il en a reçus, et il poursuivra avec un zèle infatigable la condamnation de la doctrine homicide professée par le docteur Jean Petit , apologiste impudent et mercenaire de Jean Sans-Peur : enfin , lorsqu'il réclamera au concile de Constance la rétractation authentique ou le supplice de Jean Hus, son ardeur contre l'hérésie aura pour aiguillon la pensée même qui honore le plus sa vie , la réforme de la discipline et des mœurs du clergé. Gerson voyait dans cette réforme la condition du salut de la société catholique , et il comprenait en même temps que Jean Hus, venant compliquer le débat par des attaques contre la doctrine , procurait une diversion favorable au maintien des abus. La présence de cet obstacle imprévu irrita Gerson, troubla sa vue, et l'induisit à prendre sa part dans une de ces mesures de salut public qui ne sauvent rien , el qui sont des attentats aux yeux de l'histoire. Ainsi, comme dit Bossuet, la sagesse des hommes est toujours bornée par quelque endroit. Brisé par tant d'efforts , abattu par tant de mécomptes , troublé sans doute aussi par ce sacrifice sanglant, consenti ou même provoqué en vue de la paix du monde, Gerson chercha le repos dans la solitude; l'intrépide lutteur cessa de combattre , et par la contemplation de Dieu et la vue des enfants , il retrouva la force et la sérénité que son âme avait perdues en luttant vainement contre le siècle. Vers le même temps» Christine de Pisan se retirait aussi dans un monastère.
Nous n'avons pas ]k suivre la pensée de Gerson dans
tous les débats où il fut engagé. Nous laisserons de côté le vaste répertoire de ses œuvres latines pour demander à ses écrits en langue vulgaire l'expression simple et forte de ses sentiments. On aime k retrouver, sous Fâp* pareil imposant du docteur de TÉglise, du dignitaire de l'Université , le cœur et, k un certain degré, le langage du paysan champenois, et la brusque familiarité gauloise, relevant par une certaine énergie rustique la peinture des souffrances populaires. Voici, en témoignage, quelques traits tirés des courageuses remontrances faites au nom de l'Université devant le roi Charles YI : « Si payement faut (manque) aux gens d'armes, ils s'excuseront de payer ^ se ils ne payent , ils pilleront et roberont sur les povres gens très-outrageusement , d'aultruy cuir large courroye. Après que s'ensuy t-il au povre peuple ? Il s'en convient fuyr devant eulx , comme brebis font devant les loups ; et ne vauldroyt-il pas doncques mieulx au povre peuple estre sans deffence que tels protecteurs ou tels pillars avoir ? Yrayement il n'est langue qui suifist k descrire la très-misérable indignité de ceste besongne. Las ! un povre homme aurat-il payé son imposition , sa taille , sa gabelle , son touage , son quatriesme , les esprons du roi , la saincture de la royne, les treuaiges (tributs) , les chaucées , les passaiges : peu luy demeure : puis viendra encorcs une taille qui sera créée , et sergens de venir et engager pots et poilles. Le povre homme n'aura pain k manger, sinon par adventure un peu de seigle ou d'orge*, sa povre famé gerra (sera en gésine), et auront quatre ou six petits enfans au fouyer, ou au four, qui par adventure sera chauld , demanderont du pain , crieront k la rage de faim. La povre mère si n'aura que bouter es dens que un peu de pain où il y ait du sel. Or devroit bien suffire ceste misère : viendront ces paillars qui chergeront (chercheront) tout ; ils trouveront par adventure une poule avec quatre poussins , que la povre femme nourrissoit- pour vendre et payer le demaurant de sa taille , ou une de nouvel créée : tout sera prins et happé , et querez qui paye. Que vous semble-t-il que peult avoir pis le povre homme? Peult pis
avoir. » Et en effet, les derniers coups -de j)iQQeau achèvent le portrait de cette effroyable détresse dés.pe*ites gens. M'est-ce pas Ik ane peinture navrante et faite déthain-d'ouvrier?De grands mots et des périodes compassées fer^ief^elles un semblable effet ?
La tendresse da cœur de Gerson , et son talent pour exciter l'indignation contre la violence, pour apitoyer sur l'oppression des faibles, ne sont pas moins sensibles dans le plaidoyer où il réclame vengeance des voies de fait exercées contre des écoliers par les gens d'un chambellan du roi, Charles de Savoisy, pendant une procession universitaire k l'église de Sainte-Catherine : « Grant bruit, grans cris et grant clameur se va élever, n'estoit pas de merveille: petis et foibles enfans n'avoient aultre manière de se revangier, fors crier aide et miséricorde , et ceulx qui eussent pu reboutter force eurent cette attemprance (modération) qu'il ne vaurent (votUurent) pas prendre k soy la venjance , mais la laisser au roy et k justice. Les petis enfans doncques crioient mercy k eulx ^ hélas ! Ils savoient mal k quels gens ils avoient k faire, car en leur cuer n'avoit quelconque pitié, doulceur ou compassion, ainçois (au contraire) de plus en plus accroissoit leur felonnie perverse, en tant que ils allèrent quérir glaives , arcs, sagetes, espées, piles de Flandres et aultres armes invasives, comme s'ils se deussent combattre contre les ennemis du roy et du royaume ; je ne sçay s'ils eussent esté tant hardis contre eulx : puis tray oient sagetes k la volée , feroient (frappaient) k tort et k travers» partout, et çk et Ik , si (tellement) qu'il n'y avoit point de refuge et de seureté. » Gomme la peinture de ces avanies exprime bien l'affection du maître pour ses pauvres écoliers, et quel mépris des lâches agresseurs dans ce trait qui les perce k l'improvlste : Je ne sçay s'ils emsent été tant hardis contre eulx ! L'âme tout entière du tendre et courageux Gerson respire dans cette peinture. Nous l'avons déjk dit : cette âme si douce §t si énergique tout ensemble sortit brisée de la hitte; l'énergie devint de la résignation , et la douceur, de l'amour. C'est alors qu'il écrivit Vlmifation de Jésus-
IQS UTTÉMTIJRE PUAMÇAISE.
Chriii, où il^se trafait aux yeax clairvoyants , malgré les soins qa'j^|l|ènd pour se cacher : car, ce livre unique , inconnu avaiït lui, déjà célèbre quelques années après sa qûirtvu'a pu être composé qu'au temps où Forage du dehors expirait au pied des murs de son couvent , par un esprit supérieur, une âme d'élite qui , sachani tout du siècle , n'avait plus rien k lui demander comme expérience , rien k en attendre comme espérance. On a beau chercher ailleurs, il n'y a que l'illustre cénobite des célestins de Lyon, celui qui, après avoir été l'oracle et la lumière de l'Église, disait aux enfants qu'il catéchisait : « Priez pour l'&me du pauvre Jean Gerson, » qui ait pu composer cette œuvre d'humilité profonde, de divine familiarité, de prodigieuse élévation , de emi9olation souveraine. Qu'on cesse donc de nous opposer comme prétendants et le chimérique Gersen , créé par un accident àA plume, et le pieux calligraphe Thomas Â-Kempis. Arrivons au dernier de ceux que nous avons mis à part comme interprètes de la conscience humaine dans cette époque de violence et de corruption , k cet Alain Chartier plus connu aujourd'hui par le chaste baiser que Marguerite d'Ecosse déposa sur ses lèvres, et par la laideur de soo visage, que par les mots dorés qui lui attirèrent cet hommage d'une jeune et belle princesse , et qui lui firent donner le surnom de Père de l'éloquence. Recueillons au moins quelques-unes de ces nobles paroles dignes d'échapper ii l'oubli. Alain Chartier, d'abord attaché comme secrétaire ii Chartes YI, suivit la fortune de son fils, et pendant que celui-ci faisait tout ce qu'il pouvait pour perdre gaiement son royaume, son loyal conseiller gourmandait les vices de la cour, rappelait les prélats au respect de leurs devoirs , el douloureusement préoccupé des périls de son roi et des malheurs de la France , il cherchait les moyens de conjurer les nouveaux désastres qu'il redoutait. La poésie, qu'il cul»tivait en même temps» et non sans succès, faisait parfois diversion k ses, graves pensées. Mais, ce n'est pas comme poète qu'il a droit ^ notre attention : c'est Surtout oomne moraliste et comme écrivain politiques
Il serait iDJusie cependant de passer complètement sous silence le Livre des qwUre Dames , composé peu de temps après le désastre d'Azincourt , et où l'on entend le premier accent de ses patriotiques douleurs. Ces quatre dames ont eu des peines d'amour qu'elles racontent un peu trop longuement y mais eettç poésie diffuse présente quelques traits de grâce et de force. Ainsi, dans la description du lieu de la scène , on reoiarque ces vers que n'auraient désavoués ni Guillaume de Lorris , ni même Charles d'Orléans :
Tout autour oiseaulx voletoient, Et si trèf-doocement ehantoient QuMI n'est coer qui n*en fxaX joyeux : Et en ehantant en l'air montoient , Et puis l'un l'autre awmontoient A l'estrivée, à qui mieulx mieulx.
De bleu estoient vestus les cieiix , Et le beau soleîl cler hiisoit.
L'une de ces malheureuses amantes déplore la mort de sou chevalier tué sur le champ de bataille , pendant que les autres fuyaient. C'est contre ceux-lk qu'elle s'indigne :
rai achepté {payé) h&at recréante (senHle) lasseté , Dont dl a été mort jeté , Qui ne peut estre rechepté :
Dieu en ait l'ame !
Leur fdyte est cause, à leur grant blasme, De ma perte et de leur diffame !
L'eussé^je faict , mol qui suis femme ?
Ce dernier vers est d'une grande précision et admirable de sentiment : «t n'estrce pas une noble inspiration que cette leçon de courage donnée par une femme aux fuyards d'Azincourt ?
Mêlé aux courtisans, dont la frivolité et les trahisons l'o^ fensaient égsdiement , Alain Chartier prouvera qu'il échappe k la contagion de la cour par la frandiise de ses aveux sur la vie qu'on y mène : a La cour, affin que tu l'entendes > dit-il ii soB'firère^ est un couvent de gens qui soubz faintise du bien
commun se assemblent pour eux entretromper. Car il n'y a guères dé gens qui n'y vendent, acbepteut ou eschangent aucunes fois leurs rentes ou leurs propres vestements. Car entre nous de la cour sommes marchands affaictez qui acheptons les aultres gens, et aucunes fois pour leur argent leur vendons nostre humanité précieuse. Mous acheptons autruy, et autruy nous, par flatterie ou par corruption. Hais nous sçavons très bien vendre nous-mesmes k ceux qni ont de nous affaire. Quel bien donc y peux-tu acquérir qui soit certain , sans doubte et sans péril ? Yeux-tu aller k la cour vendre ou perdre ce brin de vertu que tu as acquis hors d'ibelle. » Après cette triste révélation, il n'est pas étonnant qu'il s'écrie : « Fuyez , hommes vertueux , fuyez , et vous tenez loing d'icelle assemblée , si vous voulez bien et seurement vivre. » Cette piquante définition et ce sage conseil se trouvent dans le Curial ou Courtisan , traité sous forme de lettre qu'il adresse a son frère, qui désirait imprudemment quitter tes douceurs de la vie privée pour les agitations de la cour et des affaires.
Dans le traité plus étendu de l'Espérance , ou Consolation des Trois Vertus, qui s'adresse surtout k l'Église dégénérée, Alain Chartier, émule des grands docteurs catholiques, provoque , après Gerson , une réforme intérieure qui aurait prévenu , si le courage n'eût pas manqué pour la réaliser, réclosion et les succès ultérieurs de l'hérésie. La voix des sages est rarement écoutée, et c'est une raison de plus de reproduire ces avertissements demeurés sans effet, afin que la responsabilité des malheurs publics pèse sur les vrais coupables : « Ne vois-tu , s'écriait l'éloquent moraliste, l'orgueilleuse pompe, l'insatiable ambition et les meurs esbontez de ceux qui se dient ministres de Dieu et servent au monde? Tant en est huy qui quièrent la proye des revenus, les fruicts des bénéfices, et le service de Dieu et le salut des âmes laissent en nonchaloir? k autruy commettent-ils volontiers le devoir de l'oIBce : mais ils retiennent pour eulx le prouifit. Us vaguent par les désirs mondains et s'ingèrent aux vanités des cours temporelles ,
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aux occupations des euvres layes : et à toi , Dieu du ciel , dont ils veulent estre dits vicaires sur terre laissent-ils convenir de ton église. Ha ! vray Dieu , tant périlleux vicariat ne se doit tant bardiement demander, pour l'exécuter si négligemment : et me merveille comme homme ose prendre orgueil et présumption pour dignité de bénéfice, dont il dédaigne le mystère et le devoir. Las! non pas le devoir et sacrifice seulement ont-ils en mespris, mais se hontoient de vestir l'abit et de garder Testât de leur profession : et tiennent k honte l'ordre dont ils convoitent et prisent tant rémolument. Puis donc qu'ils ne honorent leur dignité , qui les honnoreraPse ils dédaignent saincte prestrise, qui la prisera ? se elle leur est k vergogne et k charge , de qui sera-t-elle louée et soustenue? »
Le principal titre d'Alain Cbartier est sans contredit son Quadriloge inveciify également remarquable par son importance littéraire et sa portée politique. Ce manifeste d'honneur et de patriotisme , ce cri d'encouragement jeté au milieu de la détresse publique , entre la déroute d'Azincourt et la délivrance d'Orléans, est un appel k tous les nobles sentiments dont le réveil doit procurer le salut de la France. L'orateur s'élève au-dessus des partis, non pour les irriter en les flétrissant, mais pour provoquer par de généreuses inspirations , par des aveux sincères , par des conseils énergiques, le sacrifice des haines qui divisent les enfants d'une mère conunune. A ses yeux , personne n'est innocent, personne aussi n'est coupable au point d'être engagé irrévocablemettt dMQs le mal ^ ni les ressources du pays ne sont épuisées, ni les hommes ne sont égarés sans retour. Le mal est profond , mais il n'est pas sans remède. Tel doit être le langage de celui qui veut guérir les plaies de l'État qu'envenimeraient des paroles d'orgueil et de fiel CanSières aux hommes de faction. Par un artifice habile, Alain Cbartier place dans la bouche de la France elle-même, dont il évoque l'image, les reproches que tous les ordres de l'État ont mérités. Écoutons ces graves paroles, dont la sévérité est tempérée de noblesse et d'affection :
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u Où est la prudence des clercz et conseilliers, qui par leurs sens ont maratz royaulmes préservez et relevez en périlleuses aventures? que est devenue la constance et la loyaulté du peuple françois, qui si longtemps a eu renom de persévérer loyal , ferme et entier vers son seigneur naturel sans requérir nouvelles mutations ? .Je me doubte que tous trois soient rabaissez et avilez de la dignité et devoir de leurs estatz. Plusieurs de la chevalerie et les nobles crient aux armes , mais ilz courent k l'argent. Le clergié et les conseilliers parlent k deux visages et vivent avec les vivans. Le peuple veult estre franc et de seure garde et si est impatient de souffrir subjection de seigneurie. 0 très redoutable et périlleuse accoustumance devoluptez et de aises! ô envieillie et enracinée nourriture de pompes et de délices ! tant avez bestoumé et ramoly les couraiges françois, que ceste subversion dont fortune nous fait cizeau de si près , nous avez couvée et mise sus. Et toutes voies sont et demeurent les cueurs par vous si enveloppez que le péril de la seigneurie et de eulx-mèmes et la doubte de leur prochaine désertion ne les peult retraire de leurs délicatives accoustumances. Telle est la condition naturelle des délicieuses voluptez qu'elles sont impaciens de tous labeurs , contraires k vertueux ouvraige, marrastres de diligence et nourrices de pusilanimité. Elles vous perdent et si ne les voulez perdre : elles vous font et laissent périr et si ne les voulez laisser. Elles ont été et sont le rabaissement de vostre force et la conftision de vostre povoir 5 et en querant vostre ressource et relievement, vous ttt'éÉlretenez et accueilliez. Moult est forte chose de délaisser longues accoustumauces. Mais qui au besoîng se veult employer et aux honnorables faictz et usaige endurcir, il ne trouve par après, nul si plaisant travail comme celui dont l'onneur et la renommée naissent aux vertueux. » Ne troeve-t-on pas là de ces braves formes de parler, emnme dit Montaigne, où Texpression fait corps avec la peiiBée?
Après ces paroles de la France , il est clair que dans h pensée de l'auteur aucune des victimes des discorde» dvîles
n'est irréprochable^ mais, par le langage qu'il prête au peuple, on voit qu'au fond Alain Chartier lui tient compte de ses souffrances en compensation de ses torts. Que peuvent, en effet, opposer les hommes d'armes et la royauté elle-même qui détruise l'impression des plaintes qu'on va lire : a Labeur a perdu son espérance , marchandise ne trouve chemin qui la puisse seurement adresser. Tout est proye, ce que l'espée et le glaive ne deffend. Ne je n'ay autre espérance en ma vie , sinon par désespoir laissier mon estât pour faire comme ceulx que ma despouille enrichist, qui plus ayment la proye que l'onneur de la guerre. Que appelé-je guerre ? Ce n'est pas guerre qui en ce royaulme se mainne. C'est une privée roberie , ung larrecin habandonné, force publicque soubz'umtve d'armes, et violente rapine, que faulte de justice et de bonne ordonnance ont fait estre loisibles. Les armes sont criées et les estendars levez contre les ennemis : mais ks exploitz sont contre moy, k la destruction de ma povre substance et de ma misérable vie. Les ennemis sont combatus de parolles, et je le suis de faict« Regarde, mère, regarde et avise bien ma très langoureuse affliction, et tu cognoistras que tous refuges me deffaillenl. Les champs n'o&t plus de franchise pour moy administrer seure demeure et je n'ai plus de quoy les cultiver, ne fournir pour y recueillir le fhiict de nourriture. Tout est en autruy main acquis , ce que force de murs et de fossez n'environne. » Evidemment Alain Chartier penche du côté de ceux qui souffrent le plus, et il exprime sa propre pensée lorsqu'il met dans la bouche du peuple les par<^ suivantes : « Le labeur de mes mains nourrist les lasches et les oyseux , et ilz me persécutent de faim et de glaif^. Je soutiens leur vie à la sueur et travail démon corps, et ilsguerroyent la mienne par leurs oultraipl^dont je suis en mendicité. Ik vivent de moy, et jp meur p&t eulx. Hz me deussent garder des enne* mis, hélas! et ils me gardent de manger mon pain en seureté. »
C'est encote Alain Chartier qui parle par l'entremise du clergé dans ce passage où se résume l'intention générale de
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son œuvre : « Si ne voy pas, dit-il , que nos contencions ou noz parolles semées en appert ou eu secret des ungs contre les auhres nous puissent geter de ce dangereux pas. Ains fault tirer au collier et prendre aux dens le frain vertueusement : et se le cheval par batre et flageller et le beuf par force d'aguillonner durment tirent hors leurs voictures des effondrières et mauvais passages , ainsi croy-je que le flael de la divine justice qui nous fiert par l'adversité présente nous doye émouvoir à prendre couraige pour nous hors geter de ceste infortune. » En réalité, les récriminations des partis aggravent les discordes civiles, qui ne peuvent cesser que par Taveu des fautes que chacun a commises et par l'effort de tous pour les réparer.
Ces pages éloquentes où respirent la foi religieuse et le dévouement à la patrie suffisent pour honorer 2i jamais le nom de l'homme qui les a composées. Je sais bien que l'appareil extérieur de l'œuvre, qu# la mise en scène, k la faveur d'un songe imité de Guillaume de Lorris ou de Cicéron , de la France et des trois ordres de l'État personnifiés, a quelque chose de pédantesque, et que la pompe do langage n'est pas toujours exempte d'emphase; mais aussi quelle noblesse de sentiments, quelle vue nette et profonde du mal et des moyens de le guérir ! Pour tout dire, et ce sera l'éternel honneur d'Alain Chartier, la mission de Jeanne d'Arc est écrite et comme annoncée par ses paroles : la vierge de Yaucouleurs accomplit ce que demande l'humble secrétaire du roi de Bourges. Il a parlé , et elle agit ; il a compté sur la Providence ] il a convié tous les ordres de l'État à se réunir dans une commune pensée , la délivrance de la patrie, et Jeanne rallie tous les défenseurs du pays, et elle opère avec eux cette -délivrance miraculeuse. Bien a pris à la France de ne reii|er ni son nom ni sa foi ; cette foi et ce nom ont été contfe ses ennemis des signes de ralliement : avec eux , elle s'est reconquise , elle a purgé le sol de la présence des étrangers et préparé ses nouvelles destinées.
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