‹ Histoire de la littérature française deu moyen âge aux temps modernesChapitre 25 sur 60 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Charles d'Orléans. — Ballades. — Rondeaux. — François Villon. — Le Grand Testament.— Philippe de Comines. — Ses Mémoires. — Fin du moyen âge.

Louis XI MOUS servira de lien entre Charles d'Orléans, François Villon et Philippe de Comines : en effet, il outrage le premier, il protège le second , et il admet dans sa conlidence le troisième, qui doit être son témoin devant la postérité. Le rapprochement que nous faisons entre Charles, duc d'Orléans, petit-fils et neveu de rois, père d'un roi, et cet enfant de Paris, nommé Corbueil, surnommé Villon pour ses méfaits, n'est pas un jeu d'esprit. Le temps les réunit. Charles meurt vers le temps où Villon écrit son Grand Testament ^ et dans ce double fait intervient la sombre figure de Louis XI , qui influe en sens opposé sur la destinée des deux poètes. Les dures paroles du monarque conduisent au tombeau le fils chevaleresque de Valentine , et sa clémence dérobe au gibet Tenfant du peuple. Au même moment la voix du même homme tue et sauve : elle tue le représentant du passé poétique, elle sauve le précurseur de l'avenir. Est-ce effet du hasard? peut-être-, mais c'est au moins un accident curieux et significatif. Nous reconnaissons là le roi qui fait tomber la tête des Armagnacs, et qui transforme son barbier en favori tout-puissant. Quant h Philippe de Comines, il a sa place marquée à côté de ce roi que la France a flétri comme tyran , tout en recueillant le bénéfice des services qu'il lui a rendus par l'abaissement de l'aristocratie féodale. Louis XI, comme Philippe le Bel, est un de ces bienfaiteurs involontaires que la politique peut absoudre , mais que la conscience doit condamner, et qui dispensent de reconnaissance le peuple dont ils ont servi indirectement les intérêts, sans autre vue que leur propre agrandissement. Mais laissons de côté Louis XI ; Comines

nous y ramènera, lorsque nous aurons appréc/é Charles d'Orléans et Villon.

La poésie de Charles d'Orléans est la dernière et la plus délicate fleur de l'esprit chevaleresque^ c'est d'ailleurs, pourrait-on dire en style de moissonneur, un regain , car le quatorzième siècle a passé , et l'on sait que ce fut pour les sentiments tendres et délicats une saison morte. Aussi cette seconde floraison, accidentelle et isolée, est-elle due à un rayon détourné du soleil d'Italie ; car le gracieux génie de Charles d'Orléans se compose de Tàme et de l'esprit de Valentinede Milan, transmis k son Gis, heureux si l'influence de Guillaume de Lorris ne s'y fût pas mêlée. Pour Villon , il tourne le dos au passé et salue l'avenir*, il donne pour berceau et pour palais à la poésie moderne la rue et les halles : et ce n'est pas sa faute si elle n'a pas été suspendue, dans sa personne, aux fourches patibulaires de Montfaucon. Au reste , Villon s'est avili sans se dépraver; le fond généreux de sa nature subsiste sous les souillures : il sent vivement les bienfaits, il aime sa mère, il aime son pays*, de sorte qu'on est tenté de lui faire l'application des vers si connus de Marot :

Pipeur, larron , jureur, blasphémateur, Sentant la hart de cent pas à la ronde , Au demeurant le meilleur fils du monde.

Charles d'Orléans n'était pas trempé pour le rôle héroïque que sa naissance et les événements de son temps l'appelaient k remplir. Il eut cela de commun avec Thibaut de Champagne, moins favorisé que Charles d'Anjou et Richard d'Angleterre , qui , pour faire de beaux vers , n'en furent pas moins de terribles champions, le casque en tête, et qui portèrent fièrement leurs couronnes de rois. Ce n'est pas la pieuse et généreuse intention de venger son père , Louis d'Orléans, sur son meurtrier Jean Sans-Peur, duc de Bourgogne, ni le désir de faire triompher les Armagnacs, dont il devint le chef, qui manquèrent k Charles d'Orléans , mais les fortes qualités qui assurent le succès de l'homme poli-

tique et du soldat. Saas doute il paya de sa personne , mais sa personne n'était pas taillée à vaincre et h dominer. Il était doué pour vivre heureusement dans un temps paisible , pour cultiver de douces affections et les chanter d'une voix molle et pure, comme ce bon roi René son contemporain , moins poète que lui avec plus de naturel et de bonhomie. Aussi , dès que la captivité lui aura fait des loisirs, il charmera les ennuis de sa longue prison par les souvenirs de ses amours et par l'attente de plaisirs nouveaux ^ mais qu'on ne cherche dans ses vers ni un cri de douleur sur le meurtre de son père» ni une larme sur la mort de sa mère Valentine, ni un gémissement patriotique au souvenir d'Azincoart, ni un mouvement de pitié pour le supplice de Jeanne d'Arc. Il faut en prendre son parti, le prisonnier des Anglais sera surtout l'esclave de Beauté, l'homme lige d'Amour; il aimera à deviser avec son cœur, quoiqu'il l'ait laissé en dépdt dans une cassette dont Cupido garde la clef; il se promènera dans la forêt de Longue-Attente où souffle le vent de Mélancolie , et où il a compagnie de Deuil et de Tristesse -, enfin nous le verrons trop souvent escorté de ces froides allégories sorties de l'alambic de Guillaume de Lorris : Bel-Accueil , Liesse , Danger, et le reste. C'est un malheur pour Charles d'Orléans de n'avoir pas conjuré tous ces fantômes métaphysiques; car son esprit, qui a des saillies piquantes, et son âme, capable de sentiments vrais, et sa riante imagination, auraient eu plus de vivacité , plus de grâce , plus d'éclat. En effet , il annonçait de la franchise et quelque chose de leste et de sémillant, celui qui faisait le serment d'aimer par cette boutade cavalière :

Tienne soy d'amer qui pourra ,

Plus ne m'en pourroye tenir,

Amoureux me faut devenir,

.le ne scay qu'il m'en avendra.

Combien que j'ay oy , pieça ,

Qu'en amours fault mains maulx souffrir.

Tienne soy d'amer qui pourra ,

Plus ne m'en pourroye tenir.

I^IoQ cueur devant yer accointa

Beaulté qui tant le scet chierir, Que d'elle ne veult départir.

C'est fait, il est sien et sera.

Tienne soy d'aimer qui pourra ,

Plus ne m'en pourroye tenir.

Il était capable d'émotion sincère celui qui s'écriait :

Dieu , qu'il fait bon la regarder, La gracieuse , bonne et belle !

Pour les grans biens qui sont en elle , Chascun est prest de la louer.

Qui se pourroit d'elle lasser?

Toujours sa beauté renouvelle.

Dieu , qu'il fait bon la regarder La gracieuse , bonne et belle !

Par deçà ne delà la mer, Ne scay dame ne damoiselle Qui soit en tous biens parfais telle.

C'est un songe que d'y penser.

Dieu , qu'il fait bon la regarder La gracieuse , bonne et belle !

N'avait-il pas l'esprit plaisant et un fond de gaieté naturelle celui qui s'avise , pour rappeler un ami lequel , sous prétexte de mariage, se tenait trop longtemps k l'écart, de faire courir le rondeau suivant :

Crié soit à la dochete Par les rues , sus et jus , Fredet , on ne le voit plus ; Est-il mis en oubliete ?

Jadis il tenoit bien conte De visiter ses amis ; Est-il roy, ou duc, ou conte, Quant en oubly les a mis ?

Banny à son de trompeté Comme marié confus , Entre chartreux, ou reclus, A il point fait sa retrete.^

Crié soit à la clochete Par les rues , sus et jus ,

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Fredet , ou ne le voit plus ; Est-il mis en oubliete?

11 est vrai que lorsque Charles d'Orléans faisait plaisamment crier à la clochette son ami Frédet , il était rentré sur la terre de France et dans son château de Blois ; mais dans Texil même l'enjouement ne lui manquait pas, lorsqu'il démentait le bruit de sa mort par cette jolie ballade :

Nouvelles ont couru en France, Par mains lieux, que j'estoye mort; Dont avoient peu deplaisance Aucuns qui me bayent à tort ; Autres en ont eu desoonfort.

Qui m*ayment de loyal vouloir, Gomme mes bons et vrais amis; Si fais à toutes gens savoir Qu'encore est vive la souris.

Je n'ay eu ne mal, ne grevance,

Dieu mercy, mais suis sain et fort,

Et passe temps en espérance

Que pabc , qui trop longuement dort,

S'esveillera , et par aocort

A tous fera liesse avoir;

Pour ce, de Dieu soient maudis

Ceux qui sont dolens de veoir

Qu'encore est vive la souris.

Jeunesse sur moy a puissance, Mais Vieillesse fait son effort De m'avoir en sa gouvernance ; A présent faillira son sort , Je suis assez loing de son port , De pleurer vueil garder mon hoir; Loué soit Dieu de Paradis , Qui m*a donné force et povoir.

Qu'encore est vive la souris.

Nul ne porte pour moy le noir, On vent meilleur marchié drap gris ; Or tiengne chascun , pour tout voir, Qu'encore est vive la souris.

Si les nouvelles sinistres qui couraient en France sur son compte ne l'attristaient pas , en retour il ne prenait

BisMre littéraire. 9

130 LlTTÉnATUHE FIUNÇAFSE.

pas (le confiance dans les nouvelles favorables qui , venues de France, lui annonçaient la fin de sa captivité. Souveat trompé dans cet espoir, il avait le droit de se défier, mais il exprime sa déGance sans amertume :

Je cuide que ce sont nouvelles ;

J'oy (J'entends) nouveau bruit, et qu'est-ce là ?

Hélas ! pourroy-je savoir d'elles.,

Quelque cbose qui me plaira :

Car j'ai désiré, longtemps a,

Qu'Espoir m'estraynast de liesse ;

Je ne sçay pas qu'il en fera ,

Ce beau menteur plain de promesse.

S'il ne sont ou bonnes ou belles.

Au fort , mon cueur endurera ,

En attendant d'avoir de celles

Que bon eur lui apportera.

Et de l'endormyë {du narcotique) beuvra

De nonchaloir, en sa destresse :

Espoir plus ne l'esveillera.

Ce beau menteur plain de promesse.

Pour C6« mon cueur, se tu me celles Reconfort, quand vers toi viendra.

Tu feras mal , car tes querelles J'ai gardées , or y perra (paraitra).

Advienne qu'advenir pourra !

Je suis gouverné par Vieillesse , Qui de legier n'escoutera Ce beau menteur plain de promesse.

Dans ces vers ingénieux et d'un tour facile nous avons répanchement d'une âme douce , la saillie d'un bel esprit ; l'esprit se joue à la surface , et le sentiment ne sort pas des profondeurs de l'àme : on a des étincelles sans feu , de la sensibilité sans émotion. En un mot, rien n'est viril dans Charles d'Orléans, l'âge ne l'a ni fortifie ni mûri; quand les rides sont venues , elles ont sillonné les traits efféminés d'un adolescent sexagénaire. On peut dire , h la lettre , qu'il n'a pas été au delà du printemps, dont il aimait h saluer le retour dans des vers qu'on n'a pas oubliés. Ses rondeaux si souvent cités , le temps a laissé son manteau

Cl les fùurriers d'esté sont venus, ne sont pas les seuls témoignages de sa prédilection. Une ballade moins connue que ces rondeaux est encore un hommage au printemps et une satire de l'hiver : citons au moins le dernier couplet :

. Tver fait le soleil es cieulx Du mantel des nues couvrir :

Or maintenant, loué soit Dieux, Vous estes venu esclersir Toutes choses et embellir; Yver a sa peine perdue , Car Fan nouvel Ta £aict bannir A vostre joyeuse venue.

Plein de ces douces idées, toujours en quéle de sensations et de sentiments propres k caresser ses regards et son âme, Charles d'Orléans aspirait à la paisible volupté d'une vie nonchalante ; il aimait les entretiens faciles , qu'il animait de son humeur enjouée et des saillies de sa bonhomie malicieuse. A son retonr en France , il fit de son château de Blois un cercle académique , rendez-vous de tous les beaux esprits du voisinage , curieux d'amusements poétiques. Il dut lui en coûter beaucoup sans doute d'être mis en demeure par les événements de réclamer l'héritage de sa mère Valentine au delà des monts. Aussi s'y engagea- 1- il mollement, poussa, hongre, mal gré, jusqu'en Piémont, et rebroussa bientôt chemin, laissant sa belle ville de Milan aux mains de François Sforce : sans trop de regrets, car il allait retrouver les doux loisirs et les luttes pacifiques de sa cour de Blois. Il aurait dû ne plus la quitter et ne pas affronter la rencontre de Louis XI, et les dures paroles qu'il entendit à Tours pour avoir parlé de clémence. Dans cette arène poétique qui était son champ de bataille préféré, l'émulation animait des tournois littéraires où les rivaux luttaient d'adresse pour em* porter le prix de la ballade et du rondeau. La lice était toujours ouverte , et il suffisait d'être équipé en poète pour prendre part à la lutte ^ il ne fallait pas d'autre blason. Aussi l'entrée de l'enceinte ne fut-elle pas refusée à certain écolier sans souci , sans vergogne , je ne dirai pas sans re-

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proches, mal en point, espèce de truand poétique, mais dont l'œil vif et la lèvre railleuse, l'air délibéré, annonçaient pour l'escrime des vers un habile jouteur : c'était François Corbueil , qui avait déjà mérité le surnom de Villon. Sortait-il de la prison de Meung- sur-Loire, ou , sur le point d'y entrer, vivait-il alors dans ces parages de la vie nomade dont les écarts le firent enfermer par l'évêque d'Orléans, Thibaut d'Assigny ? on l'ignore.

Ce jour-lh, le prince avait concours de ballade antithétique sur ce texte provoquant : je meurs de soif auprès dt la fontaine; les poètes ordinaires du prince, Gilles des. Ormes , Caillau , le prince lui-même , firent de leur mieux ; mais ils durent céder la palme au nouveau venu, qui du premier coup se montra plus habile à ce jeu de frivoles antithèses : c'est qu'en effet , ses armes étaient autrement trempées. La petite cour académique de Charles d'Orléans avait trouvé son maître dans ce vagabond délabré qu'elle avait accueilli au passage ; elle ne fit que l'entrevoir, car Villon n'était pas homme à se plaire en si bonne compagnie , et d'ailleurs il n'eût pas tardé à se faire éconduire , l'incorrigible vaurien. Sans doute, il se retira bien repu, et moins mal nippé qu'à sa venue, et il put au départ fredonner le refrain de la ballade qu'il venait de composer :

Bien recueilly, débouté de chacun .

La vie, d'ailleurs fort obscure, de Villon n'est pas ce qui nous intéresse : nous savons seulement que Louis XI le tira de sa prison où le faisait jeûner et maigrir l'évêque Thibaut, en attendant un châtiment plus sévère. Si l'on en croit Rabelais, il aurait trouvé plus tard un asile en Angleterre, et sur ses vieux jours habité l'Anjou, théâtre de ses derniers méfaits. Mais laissons de côté la destinée de l'homme \ c'est le poète que nous voulons faire connaître , c'est l'originalité de ses idées et de son style. Villon n'est pas un poëte à la suite : il marche dans ses propres voies -, il n'a rien de convenu ni d'apprêté , il est indépendant et naturel ; il peint ce qu'il éprouve , il représente ce qu'il

voit, et il trouve un langage qui est Tirnage fidèle de sa pensée et de son émotion. Cest un homme et un poète, homme de mauvaise compagnie , poète de bas étage , mais énergique et sincère ^ il a une profonde sensibilité , une vive imagination, de l'âme et de l'esprit : tour à tour il s'attendrit et il plaisante, et sa mélancolie comme son enjouement ont le même caractère de franchise. On voit par ses aveux qu'il a beaucoup péché sans se pervertir complètement; son repentir est sincère comme sa faiblesse est incurable. Hé Dieu ! s'écrie-t-il :

Hé Dieu ! se j'eusse estudié

Au temps de ma jeunesse folle ,

Et à bonnes meurs dédié ,

Peusse maison et couche molle !

Mais quoy ? je fîiyoye Tescolle ,

Comme foict le mauvais enfant :

En escrivaiit ceste paroUe,

A peu ipeu s'en faut) que le cueur ne me fend.

N'accuser que soi , c'est le signe d'un bon naturel : le malheur de Villon est d'avoir pu agir à son gré , quand il n'avait pour conseillères que la misère et la jeunesse. D'enfant sans souci il devint mauvais garçon , et en poursuivant ses franches repues^ il se sentit bientôt saisi par la main de justice qui le conduisait k la potence. La première fois , ce fut une sentence du Châtelet qui le mit en ce péril ; mais il eut l'heureuse idée d'en appeler au parlement, qui se contenta de le bannir : Villon en fut charmé :

Que vous semble de mon appel , Gamier, fis-je sens ou foUie?

Toute beste garde sa pel (peau) :

Qui la contrainct, efforce ou lye.

Scelle peult, elle se deslye.

Quand donc, par plaisir volontaire , Chanté me fut ceste homélie, Estoit-il lors temps de se taire ?

Avant d'avoir cette pensée de salut, Villon, dans l'attente du supplice, avait compose son épilaphc, et son ima-

gination devançant les effets du châtiment, il avait appelé la pitié publique sur son cadavre et celui de ses complices par une effrayante peinture mêlée de touchantes prières :

La pluye nous a débuez et lavez

Et le soleil desséchez et noirciz ;

Pies, corbeaulx , nous ont les yeux cavez

Et arraché la barbe et les sourcilz ;

Jamais nul temps nous ne sommes rassiz;

Puis çà , puis là , comme le vent varie ,

A sou plaisir, sans cesser nous charrie,

Plus becquetez d'oyseaulx que dez à couldre :

Hommes , icy n'usez de mocquerie ,

Mais priez Dieu que tous nous vueille absoudre.

Certes , il y a dans cette poésie patibulaire une incroyable vigueur. Le tableau est sous nos yeux , et il laisse dans le souvenir une ineffaçable empreinte. Toute la pièce est du même style. Est-ce bien la main qui tenait au besoin cet énergique pinceau , qui a tracé d'une plume si légère la requête au duc de Bourbon :

Si je peusse vendre de ma santé A un Lombard , usurier par nature, Faulte d'argent m'a si fort enchanté.

Que j'en prendrois» ce crois-je, Tadventure. Argent ne pend à gippon , ne ceincture : Beau sire Dieux , je m'esbahyz que c'est ; Car devant moy croix ne se comparoist Sinon de bois, ou pierre, que ne mente; Mais se la vraye une fois m'apparoist.

Vous n'y perdrez seulement que l'attente.

Marot , dans le même embarras , n'a pas eu plus d'adresse ni d'esprit , et il avait l'exemple de Villon.

Villon , que Marot n'efface pas à la rencontre , laisse de son côté fort en arrière son devancier Charles d'Orléans, quand , par hasard, il aborde la même idée. Gîlui-ci avait dit avec quelque délicatesse :

Au vieil temps grand renom couroit DeCreseide, Yseud, Elaine

MOYEN AGE. \'iii

Et maintes autres qu'on nommoit Parfaites eu beaulté haultaiue :

Mais , au derrain , en son demaine , La mort les prist piteusement.

Cette réflexion, vraie et même touchante, devient en passant par le cœur de Villon un cri de douleur , et comme une élégie lyrique :

La royne blanche comme ung lys Qui chantoit à voix de Sereine , Berthe au grant pied, Biétris, Allys, Haremboures qui tint le Mayne , Et Jehanne la bonne Lorraine Qa*Anglois bmslèrent à Rouen :

Où sont-ils, Vierge souveraine !

Mais où sont les neiges d'antan ?

Voilà bien la poésie qui consiste surtout en sentiment, en mouvements, en images! Parmi ces regrets pour tant de beautés à jamais évanouies, et qui se sont fondues comme la neige de l'an passé , combien le cœur est touché au nom de cette bonne Lorraine , libératrice de la France , martyre des Anglais, longtemps flétrie , tardivement réhabilitée , et qui n'est pas encore une sainte ! Que de gloire , quelles souffrances , combien de reproches contenus dans ces mots si simples et si pénétrants !

Au reste, Tidée de la mort est celle qui inspire le mieux Villon : aucun poète, aucun orateur n'a surpassé la vérité poignante, l'énergie pathétique, la douceur attendrissante des vers qu'on va lire :

Et meure Pari» et Hélène ,

Quiconque meurt à douleur.

Celluy qui perd veut et alaine ,

Son fiel se crève sur sou cueur ;

Puis sent Dieu sait quelle sueur.

Et n*est qui de ses maulx Fallège ,

Car enfaus n'a, frère, ne sœur,

Qui lors voulsist estre son pleige (sa caution).

La mort le faict frémir, pallir.

Le nez courber, les veines tendre ,

Le col enfler, la chair mollir, Joinctes et nerfs croistre et estendre.

Corps féminin qui tant es tendre , Polly, souëf, si précieulx, Te fauldra il ces maulx actendre ?

Ouy, ou tout vif alle# es cieulx.

Ce dernier vers, qui a trait à Tassomption de la Vierge, est un témoignage de celte dévotion qui n'empêchait pas Villon d'offenser Dieu , mais qui lui ordonnait d'honorer la mère du Sauveur. Villon avait bien des vices , mais il n'était pas impie-, et il exprimait bien ses propres sentiments, lorsque dans la ballade qu'il lègue k sa pauvre bonne mère dans son Grand Testament, pour la présenter k la sainte Vierge qu'il s'accuse d'avoir affligée , il s'écriait :

Dame des cieulx, régente terrienne, Emperière des infernaulx palus , Recevez-moi vostre humble chrestienne, Que comprinse soye entre vos esleuz, Le nonobstant qu*oncques rien ne valus.

Ces biens de vous , ma dame et ma maistresse , Sont trop plus grands que ne suis pécheresse; Sans lesquels biens ame ne peult mérir, N'entrer es cieulx ; je n'en suis menteresse , £n ceste foy je vueil vivre et mourir.

Il faut encore lui savoir gré de n'avoir pas renoncé sa patrie , et d'avoir trouvé des accents de généreuse colère contre tous ceux u qui mal vouidroient au royaume de France. » Tout n'est pas désespéré dans l'âme des pécheurs qui n'oublient ni Dieu ni leur pays.

Villon n'a pas, quoi qu'en ait ditBoileau ,

Débrouillé Tart confus de nos vieux romanciers.

Il n'a rien changé ni au langage , ni a la versiflcation ; le vers de huit syllabes qu'il emploie de préférence était celui des fabliaux -, avant lui, la ballade et le rondeau étaient en honneur : ce qui lui appartient , c'est la vérité des sentiments, c'est le relief et la couleur du langage, c'est le mépris de la froide allégorie. Il rompt avec le moyen âge

et il annonce la poésie moderne. Ajoutons cependant, pour ne pas être exclusifs , qu'il partage cet honneur avec un de ses contemporains qu'on a trop négligé. Cest Guillaume Coquillart : son nom a peut-être fait tort k sa renommée, mais ce spirituel Champenois n'en est pas moins de vraie race gauloise, trop libre en paroles, mais franc de style et d'idées. La satire des Droits nouveaux est, entre autres pièces du même genre, un morceau piquant et original.

Comines, dont nous devons parler, est un autre précurseur : il inaugure l'histoire. Avant Comines, nous avions la chronique, qui est le témoignage des yeux *, avec lui, nous avons le témoignage de l'intelligence. L'image de la réalité saisie sous un angle étroit , dans le champ borné de la vue individuelle , et k un certain degré l'émotion produite par ce spectacle , voilà ce que donnent les chroniqueurs. Ils racontent agréablement quand ils savent raconter, ils peignent même s'ils ont de l'imagination , mais l'enchaînement des faits et le sens des événements leur échappent. Or, découvrir le lien des choses et leur portée est l'essence même de l'histoire, qui n'est pas un simple spectacle, mais un enseignement. Cette recherche des causes et des effets pour en tirer des règles de conduite est le caractère et l'originalité de Comines , qui ne s'est pas contenté de voir, qui a voulu comprendre ce qu'il voyait et mettre en lumière les leçons de l'expérience : en un mot , Comines est un penseur et un écrivain politique. Il ne ressemble pas davantage à ces historiographes de cette cour de Bourgogne qu'il avait quittée , Georges Chastelain et Olivier de la Marche , qui ne sont ni sans prétention , ni sans mérite , et qui , avec l'ambition d'égaler les historiens des premières époques de l'antiquité , se traînent à la suite des panégyristes de la décadence. Ils visent k l'effet sans souci de la vérité, et leurs qualités brillantes sont gâtées par l'emphase et la déclamation.

Le principal mérite de Comines est la mesure^ il a cette admirable lucidité du bon sens qui sait en tout reconnaître et garder la ligne moyenne entre les extrêmes.

Dans les jugements qu'il porte sur les hommes , il n'a ni engouement ni aversion : il sait que les meilleurs ont leurs faiblesses, et les pires quelques parties dignes d'estime ; que la vertu et le vice ne sont sans alliage que pour les yeux prévenus. Aussi restreint-il toujours le blâme et l'éloge^ jamais il ne s'emporte ni à l'invective, ni au panégyrique. Avouons que dfe ce dernier côté la réserve lui était facile : les princes de son temps, et parmi eux ceux qu'il a le mieux connus , Charles le Téméraire et Louis XI , garantissaient cet esprit judicieux et relativement honnête de tout enivrement. Le faux éclat de l'un ne pouvait éblouir son regard froid et pénétrant^ la solidité artificieuse de l'autre ne pouvait séduire qu'à demi cet esprit droit et sain pour qui la bonne foi était la suprême habileté. Comines préféra le roi de France au duc de Bourgogne ; il quitta celui-ci sans ressentiment, et il servit l'autre sans illusion. Louis XI loyal lui aurait mieux convenu; mais ne pouvant changer sa nature, il éclaira l'incurable duplicité du roi , il mitigea son âpreté h la vengeance , il rassura , autant qu'il put, sa pusillanimité, principal mobile de ses rigueurs, enfin il fut le conseiller clairvoyant et ^ncère d'un maître perfide.

Le sang-froid de Comines, son apparente impassibilité, tient à l'étendue et à la pénétration de son esprit, qui aperçoit simultanément le dehors et le fond des choses et des hommes. Aussi complète-t-il volontiers sa pensée par des restrictions qu'il apporte à ses jugements. Voici quelques lignes sur Louis XI qui serviront h nous faire comprendre : « C'estoit compassion de voir ou sçavoir la pauvreté du peuple. Mais un bien avoit en lui nostre bon maistre; c'est qu'il ne mettoit rien en thrésor. Il prenoit tout et dépensoit tout ^ et fit de grands édifices , à la fortification et defiense des villes et places de son royaume-, et plus que tous les autres roys qui ont été devant luy, ii donna beaucoup aux églises. En aucunes choses eust mieux valu moins: car il en prenoit des pauvres, pour le donner h ceux qui n'en avoient aucun besoin. Au fort, en nul n'v a mesure

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parfaite eu ce monde. » Comment s'indigner ou s'engouer, lorsqu'on voit et qu'on balance k la fois tant de motifs divers ? En outre , rien n'étonne Gomines , parce quMl a toujours dans son expérience personnelle et dans la connaissance de l'histoire des termes de comparaison. Ce qui se fait aujourd'hui s'est fait autrefois, ce qui arrive ici est déjà arrivé ailleurs : pourquoi s'en troubler ? « Ce n'est pas à Paris, dit-il, et en France seulement qu'on s'entrebat pour les biens et honneurs de ce monde..., vous avez vu cela en tous lieux et le voyez tous les jours. » C'est donc une loi qu'il faut reconnaître, un fait qu'on ne peut pas détruire et qui doit entrer dans les calculs de la politique. Le même bon sens, le même esprit d'équité le dirige dans l'appréciation des événements dont il partage la responsabilité entre les hommes qui s'y mêlent et la Providence qui décide de l'issue. Dieu qu'il fait intervenir, car Comines parait sincèrement religieux sans fanatisme, distribue les succès et les revers avec discernement comme récompense de la bonne conduite, qui se compose d'habileté et de loyauté, ou comme châtiment du vice , qui comprend en première ligne l'orgueil et l'imprudence. Comines voit clairement la main de Dieu dans les catastrophes des princes : ic On pourrait, dit-il, demander pourquoi la puissance de Dieu se montre plus grande contre les princes et les grands que contre les petits. C'est que les petits et les pauvres trouvent assez qui les punissent, quand ils font le pourquoy, et encore sont assez souvent punis sans avoir rien mesfait, soit pour donner exemple aux autres , ou pour avoir leurs biens, ou par adventure par la faute du juge; et aucunes fois l'ont bien desservy , et faut bien que justice se fasse. Mais des grands princes et des grandes princesses , de leurs grands gouverneurs et des conseillers des provinces et villes désordonnées et désob^yssantes à leurs seigneurs , et de leurs gouverneurs , qui s'informera de leur vice ? L'infor-. mation faite , qui l'apportera au juge? Qui sera le juge qui en prendra connaissance et qui en fera la punition? je dis des mauvais, et n'entends point des bons-, mais il y en a peu. n

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Dans la réponse qu'il fait plus loin à ces questions si bien posées, Comines s'élève jusqu'à l'éloquence : u L'information sera les plaintes et clameurs du peuple qu'ils foulent et oppressent en tant de manières, sans en avoir compassion ni pitié', les douloureuses lamentations des veufves et orphelins, dont ils auront fait mourir les maris et pères,' dont ont souffert ceux qui vivent après eux; et généralement tous ceux qu'ils auront persécutés, tant en leurs personnes qu'en leurs biens. Ceci sera l'information , et leurs grands cris, et par plaintes et piteuses larmes, les présenteront devant notre Seigneur, lequel sera le vrayjuge, qui par adventure ne voudra attendre à les punir jusques k l'autre monde. »

Citons encore une page que les dépositaires du pouvoir ne sauraient trop méditer. Elle décrit admirablement les symptômes de cette maladie mentale que Racine a définie, de cet esprit

D'imprudence et d'erreur, De la chute des rois funeste avant-coureur.

Ecoutons l'historien moraliste, qui a vu les maux qu'il signale : (( Les mal-adventures sont, quand Dieu est tant offensé, qu'il ne le veut plus endurer; mais veut monstrer sa force et sa divine justice*, et alors premièrement leur diminue le sens, qui est grande playe pour ceux à qui il touche; il trouble leur maison, et la permet tomber en division et en murmure ; le prince tombe en telle indignation envers nostre Seigneur, qu'il fuit les conseils et compagnies des sages, et en eslève de tous neufs mal sages, mal raisonnables, violens, flatteurs et qui luy complaisent à ce qu'il dit. S'il veut imposer un denier, ils disent deux; s'il menace un homme, ils disent qu'il le faut pendre ; et de toutes autres choses le semb}able , et que surtout il se fasse craindre ; et se monstrent fiers et orgueilleux eux-mêmes, espérans qu'ils seront craints par ce moyen , comme si auclorité esloit leur héritage. » Tel est, en effet, le manège des flatteurs et des parvenus incapables. Comines montre

ensuite, avec son habituelle sagacité, comment se forme l'orage par le mécontentement de ceux qui ont été dépossédés, par la nécessité ou de fuir ou de se défendre contre de nouvelles avanies, d'où naissent les discordes civiles qui donnent accès aux ennemis du dehors, u Cuidez-vous, demande-t-il alors , qu'un prince mal sage, folement accompagné, connoisse venir cette malefortune de loin, que d'avoir division entre les siens? ni qu'il pense que cela luy puisse nuire ? ni qu'il vienne de Dieu ? Il ne s'en trouve point pis disné, ni pis couché, ni moins de chevaux, ni moins de robbes, mais beaucoup mieux accompagné ] car il tire les gens de leur pauvreté, et leur promet et départ les despouilles et les estats de ceux qu'il aura chassés, donnera du sien et pourra accroistre sa renommée. A Theure qu'il y pensera le moins, Dieu luy fera sourdre un ennemy , dont par adventure jamais il ne se fust advisé. Lors lui naistront les pensées et les suspicions de ceux qu'il aura offensés, et aura crainte d'assez de personnes qui ne lui veulent aucun mal faire. Il n'aura point son refuge à Dieu, mais préparera la force. » domines aurait pu ajouter : « Et il sera battu des verges de Dieu par la main des hommes-, » mais il le laisse entendre.

Le côté religieux du génie de Comines n'a pas été assez mis en relief; sa clairvoyance sur ces matières n'est pas moins nette que dans les affaires d'Etat. Il n'est point dupe des apparences de foi qui trompent les yeux vulgaires, et il fait en conséquence un raisonnement qui retranche sans pitié de l'Église bien des ûdèles prétendus : u L'homme pauvre ou riche qui aurait vraye et bonne foy, et qui croiroit fermement les peines d'enfer estre telles que véritablement elles sont, qui aussy croiroit avoir pris de l'autruy à tort, ou que son père ou son grand père l'eust pris, et luy le possedast, et qu'il crut fermement comme le devons croire : « Je n'entreray jamais en paradis, si je ne fais entière satisfaction , et si je ne rends ce que j'ay d'autruy a mon vrai escient , » il n'est croyable qu'il y eust roy ni reine , prince ni princesse , ni autre personne quelconque, de quel-

que estât ou condition qu'ils soient en ce inonde , tant grands que petits, et tant hommes que femmes, gens d'église, prélats, évesques, archevesques , abbés, abbesses, prieurs, curés, receveurs des églises, et autres vivans sur terre qui voulsist rien retenir de son sujet ni de son voisin , ni qui voulsist faire mourir nul à tort, ni le tenir en prison, ni ester aux uns pour donner aux autres. Au moins n'est pas croyable, car s'ils avoient ferme foy, et qu'ils crussent ce que Dieu et l'Église nous commandent, sur peine de damnation, connoissant les jours estre si briefs, leurs peines d*enfer estre si horribles et sans nulle fin, ni rémission pour les damnés, ils ne feroient pas ce qu'ils font. »

La modération et le bon sens de Gomines l'éloignent de la politique ^outrance qui convient si bien aux esprits courts et violents. Conseiller d'un roi qui voulait être absolu, il reconnaît courageusement les limites de l'autorité royale et les droits de ceux qui sont gouvernés. Voici ses propres paroles : « Y a-t-il roi ni seigneur sur terre qui ait pouvoir, outre son domaine, de mettre un denier sur ses subjects, sans octroy et consentement de ceux qui le doivent payer, sinon par tyrannie ou violence ? on pourroit respondre qu'il y a des saisons qu'il ne faut pas attendre l'assemblée , et que la chose seroit trop longue. Â commencer la guerre et à Tentreprendre , ne se faut point haster, et l'on a assez temps ; et si vous dis que les rois et princes en sont trop pins forts, quand ils l'entreprennent du consentement de leurs subjects, et en sont plus craints de leurs ennemis. Et quand ce vient à se deffendre, on voit venir cette nuée de loin, et especialement quand c'est d'estranger, et à cela ne doivent les bons subjects rien plaindre, ni refuser, et ne scauroit advenir cas si soudain où l'on ne puisse appeler quelques personnages. Je sçay bien qu'il faut argent pour deffendre les frontières, et les environs garder, quand il n'est point de guerre, pour n'estre surpris -, mais il faut faire le tout modérément; et îi toutes ces choses sert le sens d'un sage prince : car s'il est bon , il connoist Dieu , et qui est le monde, et ce qu'il doit et peut faire et laisser. » Dans tout

cela, rieD n'est absolu, ni vague, ni impraticable; l'homme d'État, rompu aux affaires, reconnaît qu'il n'y a point de formules assez compréhensives pour être complètement impératives, ni de recettes souverainement eflicaces contre tous les maux qui peuvent travailler les empires. Pour cela il ne désespère pas, il n'appelle pas \k son aide le despotisme : aussi dévoile-t-il les secrètes pensées de ceux qui voient dans la proposition d'assembler les états un crime de lèse-majesté et le dessein de diminuer l'autorité du roi; il leur renvoie sans hésiter ce double reproche, et il ajoute : (( Ces paroles servoient et servent encore k ceux qui sont en auctorité et crédit, sans en rien l'avoir mérité, et qui ne sont propices d'y estre , et n'ont accoutumé que de flageoller et fleureter en l'oreille , et parler de choses de peu de valeur, et craignent les grandes assemblées , de peur qu'ils ne soient connus, ou que leurs œuvres ne soient blasmées. » On a dit avec raison que le livre de domines devait être le bréviaire des hommes d'État ; mais on peut supposer, sans témérité, que ceux qui s'occupent du maniement des hommes et des affaires ne le lisent pas tous les jours. Cependant rien ne leur serait plus salutaire pour apprendre à ne pas tenter l'impossible, à ne pas s'irriter des obstacles, k résister et à céder en temps utile. La politique est un art fort délicat. Telle que la comprend domines, elle n'a rien d'absolu: elle est la science des occasions dans le cours ordinaire et dans les crises de la vie des nations; elle veut qu'on connaisse les hommes, qu'on les ménage en les guidant, qu'on ne les méprise ni ne les craigne. Le métier serait trop facile, s'il consistait uniquement soit k intimider, soit k complaire : l'autorité doit être redoutable et non menaçante, secourable et non obséquieuse; elle doit toujours mériter le respect, ne pas s'offenser outre mesure des défiances injustes, temporiser ou s'empresser selon les conjonctures, et par-dessus tout régler sa marche non en vue de son propre accroissement, mais du maintien et de l'avancement de la chose publique qui lui est confiée. Comines l'entend ainsi, et il serait digne de faire école.

1i4 LITTÉKATLRE FRANÇAISE.

Comines, élevé négligemment en gentilhomme, n'eut guère d'autre instruction que la pratique des affaires et la lecture des historiens qu'il recommande aux hommes d'État. Il regrettait d'être sans littérature, et c'est peut-être à cette circonstance qu'il doit sa gloire d'écrivain ^ caria connaissance des langues anciennes aurait pu le gâter en lui inspirant l'ambition , alors prématurée , d'écrire à la manière des anciens. Il s'est contenté des richesses acquises de la langue vulgaire, et il a su les employer avec le discernement d'un esprit supérieur qui réussit k exprimer sa pensée sans prétendre k l'embellir. De son temps , dans des genres inférieurs , l'auteur du Petit Jehan de Saintré et des Quinze joies du mariage, Antoine de La Sale , sut donner à la prose badine une gr&ce et une aisance que n'ont point connues les émulateurs novices de l'antiquité. C'est dans ces écrivains de lignée gauloise qu'il faut chercher l'originalité des tours et des mots propres à notre langue , pour restituer h notre idiome quelques traits de son antique physionomie. Fénelon donnait déjà, à la fin du dix-septième siècle, ce conseil qui n'a pas été écouté. Il est toujours temps , il est peut-être urgent de le suivre. C'est pour cela que nous osons le renouveler en terminant cette esquisse des phases principales, ce rapide inventaire des plus notables œuvres du génie français pendant le moyen âge. La langue doit reprendre son bien partout où elle le trouve, et rien n'est plus légitime ni plus honorable que de remettre en lumière des monuments , ou même de simples matériaux , trop longtemps enfouis ou dédaignés , et qui peuvent augmenter le trésor de la langue et de la littérature nationales.

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