CHAPITRE V
La régence d'Anne d'Autriche.— Le ministère de Mazarin.— Invasion do maorais goût. — Romans historiques. — La Calprenède. — Mademoiselle de Scaderi. — Tentatives d'épopées. — Chapelain. — George Scaderi. * DesmareU. — SainuAmant. — La Fronde. — Scarron.
La pablication des Provinciales fat le seul grand événement littéraire de ht période placée entre la mort de Richelieu et le règne personnel de Louis XIV : encore n'y a-t-il pas moyen de le rapporter k l'esprit dominant de l'époque. C'est de l'austère solitude de Port-Royal et de la conscience indignée d'un chrétien séparé du monde que jaillit, à l'improviste, cet accident de génie. L'Espagnole Anne d'Autriche et le Sicilien Mazarin n'étaient ni disposés k encourager les écrivains, ni capables de les inspirer. Le relâchement s'introduisit de toutes parts; l'enflure castillane, l'affectation italienne , tous les caprices du mauvais goût , purent se donner carrière. Le génie de Corneille , qui avait produit sous Richelieu, en quelques années de sublime fécondité, sans reprendre haleine , le Cid, Horace , Cinna, Polyewteet le Menteur, subit alors une première éclipse dans Théodore, se relève avec effort par Rodogune et parHëraclius, pour descendre bientôt jusqu'à Pertharite. Seulement, le sort de Condé pendant la Fronde l'avait animé à la composition de Nicomide , et raisonnablement on ne peut en savoir gré ni à la régente ni à son ministre. Ce qui appartient en propre à cette époque , et ce qui la caractérise , c'est la production et la vogue des grandes compositions romanesques où l'histoire et la passion sont également faussées; c'est l'importance des cabales littéraires où s'agitent et le silencieux Conrart et le galant Ménage, où règne, sous le nom de Sapho , M"* de Scuderi; c'est la manie des sonnets, des madrigaux et desbouls-rimés, toujours aiguisés en pointes ; c'est encore le débordement du burlesque . et, pour combler la mesure, les formidables avortements de l'épopée.
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Enfin , dans l'absence des maîtres légitimes, entre Malherbe qui ne l'aurait pas toléré et Boileau qui en a tiré vengeance, il y a eu place pour la royauté littéraire de Chapelain.
La plupart des héros de cette époque ont été des victimes de Boileau , et il convient de rappeler ici le châtiment qu'ils devaient recevoir plus tard, et qu'ils avaient déjà mérité. Ce n'est pas qu'ils fussent tout à fait sans valeur, carCotin lui-même a fait un joli madrigal aussi bien que Desmaretz de Saint-Sorlin ; mais ils manquaient de goût et ils avaient mie ambition et des succès illégitimes qui provoquaient les rigueurs de la critique. Une revue rapide de ces auteurs déchus indiquera les travers de ce temps. Le plus considérable et le plus encouragé fut le travestissement de l'antiquité dans des fictions romanesques qui sont , pour la plupart, une peinture détournée et partiellement fidèle de la société contemporaine. Déjà sous le costume et sous le nom de ses bergers, mêlés aux druides de la Gaule et aux conquérants germains, d'Urfé avait déguisé des personnages et des aventures de son temps , lorsque M"^ de Scuderi s'empara des héros de la Perse et de Rome pour représenter les mœurs , le langage , les caractères des habitués de l'hôtel Rambouillet : on aimait à reconnaître Julie d'Angenne sous les traits de Mandane ou de Clélie, et M. de Montausier n'était pas fôché de devenir Artamène ou Brutus. C'était un caprice de tous ces beaux esprits , et le plaisir qu'ils y trouvaient était plus encore de l'égoisme que du mauvais goût. Le royaume de Tendre, dont la carte est dans la Clélie, n'est pour nous qu'un jeu puéril ; pour les initiés , c'était une analyse délicate de l'amour ingénieusement figurée. On peut détacher du Cyrus et de la Clélie des portraits habilement tracés et des conversations conduites avec un art infini. L'intérêt romanesque a disparu , mais il subsiste encore dans les romans de LaCalprenède, qui ont précédé de quelques années ceux de M"'' de Scuderi. On sait que M'"'' de Sévigné se reprochait de les lire , mais elle ne pouvait s'en défendre. Ce Gascon, qui ne manquait ni d'imagination ni de cœur, avait eu l'ambition, sans con-
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naître l'histoire , de peindre dans Cassandre le partage de l'empire d'Alexandre, dans Cléopâtre les dernières convulsions de la république romaine , et dans Pharamond l'établissement de l'empire des Francs: il n'a réussi, comme Ta dit Boileau , qu'à peindre des Gascons d'après lui-même ; mais il les introduit dans une action attachante, et il leur donne des sentiments d'honneur hyperbolique qui échauffent le cœur. Lorsqu'on le lit , on se croit haut de plusieurs coudées et capable de pourfendre des géants. Son Artaban est resté , au moins dans la langue, un type de fierté. Dans le même temps, Gomberville, qui trouvait profanes et de pernicieux exemple ces compositions chevaleresques et sentimentales, a écrit dans une intention plus morale le Polexandre , roman édiOantet inextricable dont les héros raisonnent sur la grâce k la manière de Jansénius et de Saint-Cyran. C'est ainsi que le bon évêque de Belley, Camus dePontcarré, du tmipsde VAstrée, opposait à Céladon des pastorales mystiques et malheureusement illisibles. Le roman était un cadre à la mode qui se prétait k tout complaisamment.
Il faut dire quelques mots des catastrophes épiques qui signalèrent cette époque ; ce sera le moyeu de payer la dette de la postérité aux ambitieux qui , tout en échouant dans des entreprises au-dessus de leurs forces , laissent cependant un souvenir. Que le sillon ait été creusé par la gloire ou par le ridicule, pourvu qu'il soit profond, il ne s'efface pas dans le champ de l'histoire. A ce titre Scuderi , Chapelain , Desmaretz de Saint-Sorlin , Saint-Amant , ne doivent pas être passés sous silence. D'ailleurs Chapelain et Scuderi nous fourniront l'occasion d'exhumer quelques beaux vers. Ou sait la lamentable histoire de la Pucelle de Chapelain. Ce poème, lentement élaboré, prôné longtemps k l'avance, qui promettait au monde une autre Enéide , ne s'est produit que pour subir les affronts de l'ennui et du ridicule. Boileau ne s'en est pas trop moqué : rien n'est plus lourd ni plus fastidieux, et on se demande par quelle grâce d'état l'auteur a eu le courage de composer ce que
personne ne devait avoir la force de lire. Quoique Chapelain ait frappé d'une empreinte vigoureuse quelques vers énergiques , il n'en est pas moins prosaïque par essence ^ c'est an esprit méthodique et minutieux , n'oubliant rien et disposant tout symétriquement. Il pousse si loin le scrupule que, parlant d'un fruit dont Agnès Sorel doit être empoisonnée , il nous dira que c'était
Une pomme fort belle Qu*en langage fruitier de Calville on appelle ;
et qu'après avoir peint le jeune Roger montrant à deux visiteurs les tableaux de la galerie de Fontainebleau et leur en expliquant les sujets , il ajoutera :
Roger lève la canne et la voix à la fois, L*œil s'attache à la canne et roreille à la voix.
Fils de notaire , Chapelain aurait été incomparable dans la profession de son père : ses descriptions sont des inventaires et des états de lieux ; je n'en veux qu'un exemple , mais il sera frappant. Il s'agit du bûcher préparé pour Jeanne d'Arc ! Je fais grâce au lecteur de la première couche de souches enduites de poix , sur laquelle les exécuteurs placent
Une seconde couche Et la souche d'en haut croise la basse souche ; Mais pour donner au feu plus de force et plus d*dir, Le bois en chaque couche est demi-large et clair. A la couche seconde une troisième est jointe, Qui , plus courte , la croise, et commence la pointe; Plusieurs de suite en suite à ces trois s'ajoutant Toujours de plus en plus vont en pointe montant.
Rien n'est plus exacte mais il est à craindre que celui qui dresse le bûcher avec tant de précision et de sang-froid ne connaisse pas le prix de l'héroïque victime qu'il va consumer. Malheureuse Jeanne d'Arc, combien d'outrages t'étaient réservés !
Nous avons promis quelques beaux passages de la Pucelle, et, en effet ,
Il en est jusqu'à trois que Ton pourrait eiter.
Les vers sur Dieu touchent au sublime , le sujet élève le poète , et ce morceau de théologie chrétienne est vraiment poétique. Rien n'est plus imposant que le début :
Loin des murs flamboyants qui renferment le monde, Dans le centre caché d*une clarté profonde Dieu repose en lui-même , et vêtu de splendeur, Sans borues, est rempli de sa propre grandeur.
Ces images, où Téclat laisse subsister l'obscurité, représentent noblement l'impénétrable mystère de la puissance infinie. La suite du morceau n'est pas indigne du commencement. Il Tant aussi louer la marche de l'armée de Qiarles YII, à laquelle Jeanne d'Arc a donné l'élan de son héroïsme, et qu'elle emporte vers les murs de Reims, où le roi doit être sacré :
Tout marche , et le soldat en son ardeur extrême ,
Rapidement vers Reims se porte de lui-mesme :
On voit , comme à Penyi , les drapeaux ondoyans •
Vers la sainte cité d'eux-mesmes se ployans ;
Le cri des bataillons imite le tonnerre ,
Leurs pas, plus sourdement, font résonner la terre :
La poussif se lève et compose une nuit
Qui du camp disparu ne laisse que le bruit.
On connaît la comparaison de Talbot , en danger de mort et décidé k mourir héroïquement , avec un lion d'Afrique entouré de chasseurs. Le roi des forêts se résout à la mort qu'il ne peut éviter :
11 y va sans faiblesse, il y va sans effroi , Et la devant souffrir, la veut souffrir en roi.
On peut encore tirer de l'ode qui commença le renom poétique de Chapelain cette image de Richelieu insensible aux
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injures qui lui viennent d'en bâs, et s'élevant toujours plus radieux, à travers les vapeurs soulevées par la haine:
Dans un paisible mouvement ,
Tu t*élèves au firmament , Et laisses contre toi murmurer sur la terre : Ainsi le haut Olympe à son pied sablonneux Laisse fumer la foudre et gronder le tonnerre Et garde son sommet tranquille et lumineux.
Ce sont là, sans contredit, de beaux vers : mais qu'on ne se laisse pas prendre à ces amorces ^ car si l'on essayait , à travers les douze chants publiés et les douze chants inédits de îaPucelle, un voyage de découvertes, harassé au retour et cruellement déçu , on redirait après Boileau :
Maudit soit Fauteur dur dont Tâpre et rude verve Son cerveau tenaillant rima malgré Minerve !
Chapelain demeure le type de ces esprits durs et patients qui s'opini^trent contre la nature sans parvenir k la vaincre. La satire de Boileau l'éternisé à bon droit conune symbole de la dureté.
Le même burin a gravé , pour représenter à jamais le ridicule opposé, la figure de Scuderi :
' Bienheureux Scuderi dont la fertile plume Peut sans peine en un mois enfanter un volume!
Les avortements faciles de celui-ci ne sont pas moins déplorables que les laborieux enfantements de celui-là, et on les raille avec moins de scrupule. Ces œuvres ont coûté si peu ! et l'auteur s'en est si largement payé par le plaisir qu'il trouvait h les contempler! D'ailleurs le ridicule dont on l'enveloppe ne pénètre pas jusqu'à lui à travers la cuirasse de vanité qui le protège. Scuderi représente dans les lettres toute une race d'écrivains prédestinés au bonheur, et qui vivent sous un charme que rien ne peut détruire ] la surabondance et l'activité du sang leur donne à chaque instant de la vie le sentiment de la force et de la plénitude de leur existence. Il n'y a pour eux ni malaise, ni doute, ni découragement , ni amertume. Tout ce qu'enfante leur esprit, et
îl enfante beaucoup , grâce au rapide mouvement des esprits animaux , les charme et les transporte ] et si vous essayez de les désabuser, vous les trouverez k l'épreuve des éloges ironiques qu'ils prendront au sérieux , et de la censure directe qui leur paraîtra un pur effet d'ignorance ou de jalousie. Scuderi n'a jamais douté de sa supériorité : il était sincère lorsqu^il dépréciait Corneille, et il prenait loyalement en pitié le public assez aveugle pour préférer le Cid à Lygdamon et à l'Amour tyrannique.
C'est dans ces sentiments d'imperturbable confiance en son génie que Scuderi, après avoir fait applaudir, à côté des chefs-d'œuvre de Corneille , ses faibles improvisations tragiques , entreprit de chanter « le vainqueur des vainqueurs de la terre. » Cet Àlaric composé en l'honneur de Christine, reine de Suède, comme Chapelain avait fabriqué la Pucelle à l'intention du duc de Longueville, descendant de Dunois, est, comme toutes les œuvres de Scuderi , une ébauche négligée où Ton rencontre quelques traits heureux à côté de monstrueuses platitudes. I>égageons de ce fatras ce qu'il y a de pire et de meilleur, en hissant aux intrépides le soin de chercher ce qui remplit l'intervalle de ces extrémités. On ne trouvera rien de plus plat que les vers que nous allons citer , et il est vrai qu'ils atteignent la li* mite du genre :
La belle a dans les yeux du feu, de la colère, Du dépit, de Torgueil , de la douleur amère. De la honte qui vient du sentiment qu'elle a , Et pourtant de Tamour plus que de tout cela*
C'est sans doute la même princesse qui fait la manœuvre suivante :
Trois fois pour Tembrasser cette belle courut^ Et toutes les trois fois cette beUe ne put.
Mais il faut reconnaître qu'elle était bien assortie k l'objet de ses vœux , car, de son côté :
Par trois fois cet amant voulut ouvrir la bouche , Et trois fois on le vit mnet comme une souche. aUMrê HlUrairt. 2i
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Après ilo tels vers , il semble qu'il n'y ail qu'à désespérer , ol cependant le même poème nous fournira quelques trails que les meilleurs poêles ne désavoueraienl pas. On sait que l'inexorable juge de Scuderi, Roileau, aimait à ciler le début du septième chant :
Il n'est rien de si doux pour un cœur plein de gloire Que la paisible nuit qui suit une victoire.
.11 aurait pu mettre encore dans sa mémoire cette comparaison entre Alaric recevant sans orgueil les hommages des peuples et TOcéan que le tribut de tant de fleuves ne trouble pas dans son calme majestueux :
Tel on voit POc^^n recevoir cent rivières Sans être plus enflé ni ses ondes plus fières.
Voici une autre comparaison, également concise, également poétique :
Il mourra glorieux , de noble san;; noyé , Comme un foudre sVteint quand il a foudroyé.
Ailleurs Scuderi saura peindre en quelques traits bien choisis le contraste du calme des eaux dans une rade et de l'agitation des flots du dehors :
En un lieu retiré solitaire et paisible
La mer laisse dormir sa colère terrible ,
Et sous deux grands rochers qui la couvrent des rents ,
Elle abaisse Torgueil des flots toujours mouvants.
Tout le monde connaît ces deux vers tirés de la description des enfers :
Et ce mélange affreux , qu'accompagne un grand bruit , Luit éternellement dans Tétemelle nuit.
J'apporterai pour les curieux un dernier exemple plus surprenant encore, et qui nous montre Scuderi devançant Racine dans des vers d'une simplicité sublime. On trouve ,
en effet, au dixième chant ù'Alaric, ce passage sur Chris* tine ; elle saura « dit le poète,
Que la craiute de Dieu commence la sagesse ; Et comme la sagesse est le souverain bien , Elle craindra le ciel et ne craindra plus rien.
Celui qui pouvait, même accidentellement, écrire ainsi est inexcusable d'avoir fait tant de vers détestables, et c'est justice que son nom ait été préservé de l'oubli par la satire pour qualifier plaisamment les écrivains outrecuidants qui inondent le monde de leurs ouvrages, et qui, toujours satisfaits d'eux-mêmes , offensent cruellement les gens de goût.
Si nous nous sommes arrêté quelque temps devant Chapelain et Scuderi, parce qu'ils ont dans le ridicule une physionomie distincte, nous ne dirons qu'un mot de quelques autres écrivains médiocres qui ont également échoué dans l'épopée. Le Moïse sauvé de Saint-Amant, queChapelain loue beaucoup comme « peinture parlante, » contient en effet un grand nombre de descriptions dont quelques-unes ne sont pas sans mérite; mais le poëte ignore l'art de choisir les détails, et il passe sans scrupule de la noblesse k la trivialité ; il n'est pas plus heureux dans le choix des mots , de sorte que son idylle biblique ou héroïque, qui d'ailleurs ne se compose guère que d'épisodes cousus sans art , présente tous les genres de disparates et de dissonances. Cependant Saint-Amant n'était pas sans mérite , et dans ses vers de cabaret il a une vigueur et un entrain , une pro* priété d'expressions qui font de lui un des modèles du genre. Il était ignorant, et se vantait de son ignorance comme de son goût pour 1^ bonne chère ; mais il ne manquait pas d'esprit, et on jugerait mal son talent et sa destinée si on s'en rapportait au portrait de fantaisie que Boileau a tracé. Desmaretz de Saint-Sorlin, qui fut de son temps un personnage haut placé et en faveur auprès de Richelieu , collaborateur tragique du cardinal ministre , a fait , sous le titre de Cta^^ poëme épique, un roman insipide en vers
détestables. Il méprisait Homère, à bon droit, puisqu'il s'admirait lui-même. Ce fut le premier adversaire des anciens. Ce poète bizarre s'imagina que Dieu lui avait dicté les derniers chants de son poème, tant il les avait écrits avec facilité. Il prit sa manie pour une inspiration divine. Avant de devenir visionnaire lui-même, Desmaretz avait pris k partie quelques singularités de cette maladie mentale dans une comédie qui fut fort applaudie : caricature à la vérité assez amusante, où les vers ont nn tour facile , mais qui serait complètement oubliée si Molière n'en eût tiré le caractère de Bélise pour ses Femmes savantes et quatre vers qui se retrouvent presque textuellement dans la scène de Vadius et de Trissotin. Il parait que Desmaretz finit par se croire prophète, et il est certain que ce méchant écrivain porta ï'animosité jusqu'à la fureur dans ses pamphlets antijansénistes, qui lui attirèrent de la part de Nicole une verte réplique épistolaire qui a pour titre , comme sa comédie, les Visionnaires.
Le Saint Louis du père Lemoyne , que Boileau a épargné , conserve encore quelques admirateurs sur la foi d'un passage souvent cité et véritablement poétique sur les tombeaux des rois d'Egypte. C'est Ik que le poète nous montre ces ombres royales qui, encore éclatantes et riches,
Semblent perpétuer, malgré les lois du sort , La pompe de leur vie en celle de leur mort.
C'est là encore que
Vingt siècles , descendus dans cette sombre nuit, Y sont sans mouvement , sans lumière et sans bruit.
Mais il n'en est pas moins vrai que cette épopée, qui dénature par une fable romanesque un sujet vraiment héroïque, est mortellement ennuyeuse. Le père Lemoyne est un bel esprit prétentieux qui rencontre rarement la grandeur, qui gâte des sentiments vrais par une fausse énergie d'exprès-
sion , comme lorsqu'il fait dire au Soudan d'Egypte parlant des chrétiens :
Déjà dans notre sang ils plongent leur pensée.
Il va aussi loin que Du Bar tas et Théophile dans ce genre de mauvais goût qui prête des intentions et non des sentiments aux objets inanimés lorsqu'il dit :
Le jour meurt , et le bruit avec le jour mourant , Pour en porter le deuil les ténèbres descendent.
Ces ténèbres, qui pcfient le deuil du jour, valent bien u le traître poignard qui rougit de honte » dans Théophile. Le même travers avec plus de prétention encore , puisque l'antithèse se joint à la métaphore, se produit dans cet incroyable distique du même poème :
Les arbres à leur tour prennent part h la fête ; Ne le pouvant des pieds, ils dansent de la tête.
Il fallait noter ces traits au passage pour faire comprendre combien sera opportune la venue de Boileau , et sa colère légitime.
L'époque qui enfantait en si grand nombre des poèmes si prétentieux et si ridicules, à côté de chefs-d'œuvre qui auraient dû décourager ces ambitieux impuissants, produisit naturellement dans l'ordre politique un autre avortement, ce fut la Fronde, trop frivole comme guerre civile, trop sérieuse comme crise ministérielle. Au fond ce n'était qu'une mutinerie. On vit alors s'agiter avec une ardeur fébrile et une impuissance radicale les forces que la royauté avait domptées sous Richelieu, et qui essayaient de lutter encore, moins par passion que par réminiscence, à la faveur du mécontentement qu'excitait un gouvernement sans élévation et sans vigueur. Le mouvement et le bruit n'étaient qu'à la surface : aucun parti , ni même aucun des chefs, ne voulait résolument ce qu'il désirait^ imprudences, bravades, défections, toutes les misè^ res, toutes les vanités, toutes les perGdies des cabale»
troublaient le repos de la France sans la mettre en péril , et donnaient matière et carrière k l'esprit railleur de la nation. Des couplets de Blot, des triolets de Marigny, des récits en vers burlesques, des pamphlets piquants, des satires amères , de grossiers libelles , et même quelques dissertations pesamment prétentieuses de politique conjecturale qui ont fait illusion a quelques historiens sur la portée de cette crise, que Voltaire a si bien jugée et si finement décrite , tels sont k peu près les produits littéraires de la Fronde dont Scarron fut I Homère burlesque.
Avant d'arriver k ce poète, il faut signaler en passant, parmi les adversaires du cardinal , un personnage singulier qui a laissé, dans des lettres qu'on lit encore, des traces nombreuses et piquantes de son animosité : c'est le médecin Guy-Patin , qui a eu en toutes choses non le privilège du bon sens, mais le mérite de la sincérité. C'était un franc Picard , toujours prêt à s'échauffer. Au reste il n'avait de méchant que l'esprit, mais il l'avait terriblement^ au fond c'était une bonne âme. Cruel en paroles et même , si l'on veut, avec sa lancette, qui a tiré plus de sang que l'épée d'un raffiné, il était de feu pour le bien d'autrui, serviable, désintéressé, un vrai médecin selon le cœur d'Hippocrate. Ce qui nous touche davantage , c'est qu'il est écrivain naturel, plein de saillies, et qu'il écrit, ou plutôt qu'il cause, pour dire ce qu'il pense. Railleur par tempérament, opiniâtre et par-dessus tout loyal, il était prédestiné k faire cause commune avec les mécontents. Le rusé, le cauteleux Mazarin était fatalement dévoué aux sarcasmes de ce Picard fou de loyauté au point de vouloir en faire le pivot de la politique, (c Pardonnez k ma passion , disait-il-, je voudrais qu'il n'y eût point tant de méchants et que le monde se voulût amender. » Ou bien encore : a J'ai peur que la vertu ne finisse ici , tant je vois de corruption. » Et mieux : i< J'aime sur toutes choses la candeur, la pureté , la simplicité. » Enfin : « J'aime mieux justice que toutes choses : qu'elle se fasse ou que le monde |)érisse. » Il ne faut pas chercher ailleurs que dans ces sentiments le principe de la
colère aiiti-mazariue de Guy-Patin : celle liaiue vivace, iiiexliiiguible, il la conlenait avant qu'elle eût reuconlié Toccasiou d'éclater. Aussi comme elle se délecte et s'épanche contre celui qu'il appelle le a Pantalon sicilien, » jusqu'à ce que désarmée, mais non éteinte par la mort de son plastron et changée en suprême dédain , elle s'écrie à la veille des magnifiques funérailles du ministre-roi : u Mais laissons-là ce filou. » Laissons aussi son détracteur. Les curieux peuvent aller chercher dans sa correspondance ses mordantes épigrammes : ils y trouveront autre chose encore, car, outre la passion politique, Patin a la passion médicale, sans parler de sa cordiale inimitié contre les je* suites. Ce qui excuse tant d'emportement , c'est que ces lettres étaient des confidences intimes : c'est aussi ce qui les sauve de l'oubli.
Les frondeurs épuisèrent leurs traits contre Mazarin , qui ne s'en émut guère et qui ne s'inquiéta même pas beaucoup des arrêts d'exil et de confiscation lancés par le parlement : il suivait sa politique et dirigeait de loin les affaires. Pendant que son docte et fidèle bibliothécaire Gabriel Naudé recueillait avec un soin religieux, pour en donner une collection complète, les pamphlets qui arrivaient de tous les points de l'horizon, le cardinal, bien assuré que l'orage passerait et ayant ses raisons pour compter sur l'opiniâtreté de la régente, ne se mit pas en frais de réponse ; il avait mieux à faire que de prendre des écrivains a gages : aussi ne trouvon»-nous en son honneur qu'un seul écrit , boutade indépendante d'un écrivain qui n'avait pas le cerveau trèssain , mais qui aimait à jeter des défis qu'il soutenait courageusement. Cet homme singulier dont on a voulu , bien à tort, faire un homme de génie, c'est Cyrano de Bergerac. Il avait, sans aucun doute beaucoup d'esprit; il l'a prouvé dans le Pédant jotU, comédie mauvaise h la vérité, mais riche de traits comiques, d'intentions plaisantes, et d'où Molière a pu tirer deux scènes excellentes ; il avait même une certaine vigueur de talent qui éclate ça et Ih dans la tragédie d'Agrippine; quant à Timaginalion , il est inutile de dire,
après ses voyages dans la lune et aux régions du soleii , qu'il la portait jusqu'à Textravagance. Toutefois sa véritable supériorité est dans Tootrage : personne n'est plus insolent à provoquer, et on peut dire qu'il insulte admirablement ] mais au moins ne se cachait-il pas pour faire ce vilain métier, et il était toujours prêt h soutenir son dire répée au poing; Le nombre des adversaires ne l'effrayait pas, et si dans sa Lettre aux frondeurs il les provoque en masse , il était homme , comme un autre Rodomont , à vider sa querelle en champ clos. Tel fut l'unique champion de Mazarin. Malheureusement le plus opiniâtre des frondeurs, Paul Scarron , n'était pas en mesure de répondre à an défi de ce genre -, aussi M. de Bergerac ne le provoquel-il pas au combat : il se contente de montrer dans les souffrances physiques du poète burlesque une expiation des torts de sa langue dès longtemps prévus par la Providence : c( Considérez en lui , dit-îl , de quelles verges le ciel châtie la calomnie, la sédition et la médisance, yenex, écrivains burlesques , voir un hôpital tout entier dans le corps de votre Apollon : il meurt chaque jour par quelque membre , et sa langue reste la dernière afin que ses cris nous apprennent la douleur qu'il ressent. »
Cyrano , dans son zèle ministériel , le prend de bien haut avec ce pauvre Scarron, coupable, il est vrai, d'avoir mis en vogue le genre burlesque qui donna le ton aux mazarinades. Mais Scarron avait par surcroît un autre tort plus grave peut-être aux yeux de son détracteur : il ne faisait pas de pointes, et Cyrano était passé maître dans ce faux goût qui nous venait de l'Italie *, il hérissait son style, qui lui paraissait merveilleux , de ces traits où l'imagination vivifie ridiculement des abstractions , et où l'esprit joue puérilement sur les mots -, car c'est là le double secret de ce travers qui fut alors une véritable mairie , et dont Boileau , après Molière , a signalé et réprimé les excès. Boileau ce grand redresseur de torts littéraires, et si judicieux dans sa haine contre les pointes , a peut-être poussé trop loin la sévérité contre le burlesque, qui au moins dans Scarron est
plutôt une espièglerie de l'esprit qu'une dépravation du goût. Toujours est-il que ce fut une mode, ou si l'on veut, une épidémie au temps de la régence , et k ce titre nous lui devons une place aussi bien qu'à l'écrivain qui en fut l'inventeur et qui en est resté le modèle.
La maladie bizarre et cruelle qui atteignit Scarron jeune encore, et qui arrêta dès le début ses succès dans le monde , avait laissé vivre dans ce corps difforme un esprit pénétrant et railleur; pour se venger gaiement et alléger ses souffrances physiques, le spirituel malade se prit à défigurer le monde k son image : ses ennemis naturels furent dès lors la noblesse , la grandeur, la régularité. I! fit grimacer les figures héroïques et ramena les belles créations du génie antique aux proportions mesquines de la bourgeoisie et de la populace ; il douna aux dieux et aux héros les mœurs du Marais, le langage de la rue Saint- Denis. Ce travestissement pratiqué par un esprit naïf dans son affectatibn , délicat sous sa grossièreté d'emprunt , surprit et charma le public. Le burlesque saisit brusquement toutes les imaginations. Il avait au moins pour réussir le mérite de la nouveauté , car il ne ressemblait que par le nom aux caprices de bouffonnerie triviale qui est le burlesque des Italiens. Le burlesque de Scarron est la transformation des caractères et des sentiments nobles en figures et en passions vulgaires opérée de telle sorte que la ressemblance subsiste sous le travestissement, et que le rapport soit sensible dans le contraste. Le procédé de notre poète diffère de la parodie en ce qu'il conserve k ses personnages leur rang et leur condition en abaissant leur langage et leur mœurs , et cette opposition est un élément de plus pour le comique.
Outre le travestissement des caractères , une des sources les plus fécondes du comique de Scarron , ce sont les anachronismes ou le transport des temps modernes dans l'antiquité. Ainsi lorsque Énée aborde sur le sol africain, il veut avant tout apprendre si les habitants de ce rivage
Sont chrétiens ou mahométans.
330 LITTÉRATURE FRAKÇAlbE.
Didon ouvre ses repas par le bemdicUe ; elle rend la justice sans prendre d'épiées. Junon, après avoir rebâti les mu> railles de Samos, Texempte de tailles^ elle y fonde deux ou trois collèges « avec de fort beaux privilèges )> : quant h la nymphe Déiopée que la déesse promet h Éole pour prix de ses services, voici quelques-unes des qualités qu'elle lui apportera en dot :
Elle entend et parle fort bien L'espagnol et Titalien :
Le Cid du poète Corneille Elle le récite à merveille, Coud le linge en perfection Et sonne du psaltérion.
Les traits de ce genre, qui sont nombreux, venant à Timprovistc , causent maintes surprises qui donnent aux nerfs de vives secousses.
Un autre artiCce de Scarron, c'est de mêl^r la critique littéraire k la charge morale. Toutes les fois que l'auteur qu'il travestit prête à la censure , il relève les invraisemblances avec une malice ingénue et sans paraître y songer. Ainsi , même en admirant Virgile , on trouve qu'Énée et son compagnon séjournent bien longtemps dans le brouillard qui les enveloppe et les dérobe h la vue de Didon ; aussi n'est-on pas fâché d'entendre Achate a dire au sieur Énée » :
Passerons-nous ici Tannée?
La réflexion jetée après la paraphrase de l'exclamation de Salmonée , disette juslUiam tnoniii, est du même genre et
non moins piquante :
Cette sentence est bonne et belle ; Mais en enfer à qaoi sert-elle?
C'est par ces traits de critique saine et ingénieuse , par le rapport constant de la caricature au modèle ^ par le sel , la vivacité et le naturel de la plaisanterie, que Scarron désarme parfois le rigorisme des gens de goût, et c'est pour cela ,
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sans doute, que Racine, qui n'osait pas sur ce point rompre eu visière k son ami Despréaux , n'en lisait pas moins en se cachant de lui et k la dérobée quelques pages de V Enéide travestie. Avouons- le cependant, malgré tout l'esprit de Scarron , ce long travestissement du génie antique ne supporte pas une lecture suivie-, car, k l'honneur du cœur humain , de toutes les monotonies , celle de la raillerie est peut-être la plus insipide. Le burlesque veut être pris k petite dose. On se fatigue bientôt , on ne tarde pas k se reprocher de rire de ce qu'on devrait admirer, et la surprise de plaisir arrachée k notre malignité par îa vivacité imprévue et le tour ingénieux d'une plaisanterie indiscrète s'évanouit au réveil des nobles sentiments qui sont le véritable aliment et le nerf de l'intelligence humaine. Boileau montrera plus tard comment on peut sans irrévérence ni outrage badiner avec le genre héroïque , lorsque prenant k rebours la méthode de Scarron , il assaisonnera par le merveilleux de Faction , par l'héroïsme des poses , et par la noblesse du langage , les incidents et les personnages d'une fable comique.
N'en déplaise k Cyrano de Bergerac, le burlesque de Scarron n'est pas un sacrilège inexpiable -, mais quelle que soit l'habileté de cet écrivain dans un genre faux que sea imitateurs et notamment d'Âssouci ont rendu méprisable, quel que soit l'entrain de bouffonnerie de ses comédies, qui ont eu l'honneur d'égayer l'adolescence de Louis XIV, le bagage littéraire de Scarron serait presque nul pour la postérité , s'il n'avait pas écrit le Roman comique et des Nouvelles qu'on lira toujours avec intérêt. Ce sont des modèles d'ingénieuse narration. On sait qu'une des plus belles scènes du Tartufe est empruntée aux Hypocrites y et que l'héroïne de la Précaution inutile a fourni quelques traits k la naïve figure d'Agnès. Quant au Roman Comique, malheureusement inachevé , il vivra longtemps encore par le naturel des pensées , la pureté du style , le dessin ferme et délicat des caractères , le comique des situations. Ces premiers livres nous ont fait connaître des physionomies
qu'on n'oublie pas : Dcslin et TEloile , ce couple gracieux et digne dans une misérable condition -, Ragotin avec ses risibles colères , sa petite taille disgracieuse , ses hautes visées de poète et d'amant; la Rancune issu de Panurge en ligne directe, et enfin le grand et flegmatique la Baguenodière. C« n'est pas un pinceau vulgaire qui a dessiné cette galerie de portraits. Ce Roman, tableau de mœurs véritables tracé au moment même où le roman servait de cadre k tant de peintures fausses et maniérées , donne seul la mesure du talent de Scarron , et montre ce qu'il aurait pu faire si écrivant à loisir, il eût suivi les inspirations du bon goût au lieu de s'abandonner aux caprices de l'esprit et de l'imagination.
En groupant ainsi , au terme de cette période , des écrivains que le grand siècje qui va s'ouvrir a dédaignés et éclipsés, nous n'avons pas cherché, nous n'avons pas pu éviter un contraste qui se présentait de lui-même. L'histoire des lettres offre ainsi de curieuses péripéties; elle a encore ses bizarreries qu'il faut noter au passage, et puisque Scarron nous est venu le dernier dans cette revue, comment ne pas remarquer la singulière destinée qui attache le souvenir de ce poète burlesque aux amusements du jeune &ge et aux consolations de la vieillesse du plus majestueux des rois? On sait en effet que le jeune Louis XIV s'était engoué des comédies de Scarron au point de se faire jouer trois fois en un jour V Héritier ridicule ; et plus tard , le même prince n'aura d'autre allégement au poids de l'insurmontable ennui de ses dernières années que la présence assidue et les entretiens de la veuve de son premier amuseur, Françoise d'Aubigné , assise alors sur les marches du trône, et qui s'appellera madame de Maintenon , conseillère et femme du maître de la France.