‹ Histoire de la littérature française deu moyen âge aux temps modernesChapitre 38 sur 60 · l'r^rice Ju Tariuft · texte numérisé non relu

l'r^rice Ju Tariuft

que de vouloir les retrancher eolièrement. J'avoue qu'il y a des lieux qu'il vaut mieux fréquenter que le théâtre *, et si Ton veut blâmer toutes les choses qui ne regardent pas directement Dieu et notre salut, il est certain que la comédie en doit être , et je ne trouve pas mauvais qu'elle soit condamnée avec le reste ] mais supposé, comme il est vrai , que les exercices de la piété souffrent des intervalles, et que les hommes aient besoin de divertissement, je soutiens que l'on ne leur en peut trouver un qui soit plus innocent que la comédie. » Avant de se prononcer ainsi , Molière a eu soin d'établir qu'il y a comédie et comédie , et de faire observer que a ce serait une injustice épouvantable que de vouloir condamner Olympe , qui est femme de bien , parce qu'il y a une Olympe qui a été une débauchée. » Cest dans ces termes et sur ce terrain que nous abordons sans crainte la critique morale du théâtre de Molière.

Jamais vocation ne fut plus décidée , plus irrésistible que celle qui entraîna Molière vers la comédie : en vain son père voulut-i! le retenir dans sa boutique de tapissier, il Grilut le mener au collège -, en vain le collège le conduisit-il au barreau , on ne put l'y retenir : le théâtre qu'il avait entrevu le détournait de toute autre carrière. On raconte que son premier pédagogue étant venu le sermonner pour rompre son dessein , il fit si bien qu'il l'enrôla lui-même pour jouer les pères nobles dans la troupe improvisée de ses acteurs nomades. Là encore il eut à combattre pour rester fidèle à sa vocation , car le prince de Conti , qui avait été son condisciple, à Paris, chez les jésuites du collège de Glermont, tenta sa vanité en lui offrant une charge de cour. Mais ni l'amitié d'un prince ni l'ambition ne purent le détacher du théâtre. Ainsi Molière était marqué de ce signe du génie, Tentrainement dans une voie déterminée. Toutefois, le goût dramatique s'était développé en lui avant l'inslinct du moraliste : comme auteur il tâtonna longtemps avant de trouver un terrain digne de lui ; il improvisa pour divertir la foule quelques pièces bouffonnes à la manière des Italiens, qu'il imitait encore

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dans VÊtourdi et dans le Dépit amoureux. Mais dès ce second essai de grande comédie il avait révélé , par plu* sienrs scènes, son habileté k peindre les mœnrset la passion. Lié dès lors et comme enlacé k la vie de théâtre par ses goûts d'acteur, par ses succès d'auteur, et aussi , il faut bien l'avouer, par ses faiblesses d'homme , il comprit enfin que la tâche unique d'amuser ses contemporains était un rôle vulgaire , que la scène où il était monté devait être élevée et épurée , et qu'elle pouvait devenir une école pour réformer les travers de l'esprit et les vices du cœur, ou, tout au moins, pour les déconcerter par le ridicule.

Ce nouveau dessein de moraliste réformateur déjà sensible dans les Précieuses ridicules, qui sont l'École des salons, se montre plus clairement encore dans la fable et dans le titre même des deux pièces qu'il composa ensuite et coup sur coup : F École des maris et l'École des femmes. Sganarelle même , qui les précéda , n'est au fond que l'École des jaloux. Tontes les fois qu'il n'est pas obligé de divertir la cour par ordre, ou le peuple par nécessité, il moralise pour le siècle , il donne des leçons , il tient école. Le Misanthrope , le Tartufe , le Bourgeois gentilhomme et les Femmes savantes ne sont que des chapitres , et les plus importants, de ce cours de morale dramatique à l'usage des gens du monde. Faut-il, après cela , le défendre d'avoir eu en traitant le sujet mythologique é'Âmphitryon , d'autre intention que d'égayer la cour et la ville, et de rivaliser avec Plante, qu'il a vaincu? Si , comme on a osé le dire , ce vieux fabliau des Grecs avait été renouvelé au profit des déportements de Louis XIY et k son instigation, il n'y aurait d'égal k l'impudence du roi que la bassesse du poète. Grâce k Dieu , nous n'avons pas k déplorer ce double avilis* sèment.

Les détracteurs de Molière, qu'ils le sachent ou qu'ils l'ignorent , nient l'utilité de la comédie *, ils la proscrivent al]^lument. Ceux qui réclament , au nom de l'art et de l'hnmanité , contre un pareil sacrifice ne peuvent pas non plus

accepter ranathème lancé contre eux par le zèle indiscret du janséniste Nicole -, ils ne s'arrêtent pas même devant l'imposante autorité de Bossuet. Sans doute on a fait de détestables comédies , capables de pervertir le cœur et l'esprit; mais l'abus doit-il conclure contre l'usage? A ce compte, il aurait fallu fermer la bouche aux nobles et pieux orateurs du dix-septième siècle , parce que les prédicateurs de la Ligue avaient profané la chaire évangélique. Gardons-nous d'accueillir de tels sophismes. Il est triste d'avoir k défendre Molière; mais pourquoi a-t-on voulu , pourquoi veut-on encore attacher un stigmate d'infamie au front de ce grand poète? Que peuvent donc nous offrir en retour, et comme compensation , ceux qui s'acharnent k nous faire hair et mépriser des hommes dont on ne peut pas contester le g4nie y et que nous avions l'habitude d'admirer en toute sécurité?

Ne biaisons pas sur Molièi'e, allons résolument au principal nœud de la question, à Tartufe. Ce cbef-d'œuvre de la scène comique ^t-il un attentat contre la piété ou un acte loyal de bon sens, de courage, de prudence sociale, accompli avec génie ? Tous les moralistes reconnaissent qu'il n'y a pas de vice au-dessus de l'hypocrisie sur l'échelle de l'immoralité : pourquoi donc, étant digne de tous les châtiments, ne serait-elle pas justiciable du ridicule? C'est, dit-on, que l'irréligion peut abuser de ce portrait fidèle pour en détourner les traits contre la dévotion sincère. Mais, de bonne foi, la méprise est-elle possible? et l'objection ne porte-t-elle pas sur tous les types généraux créés par le génie des poètes , dont on peut faire tous les jours de fausses applications ? Comment supprimer les gens qui ont le goût de Tinjure et de l'injustice ? La piété, qui contient toutes les vertus et qui les achève , ne redoute pas le nom de Tartufe: elle gémit plus douloureusement que personne de la perversité que qualifie ce mot vengeur -, la bonne foi sait gré au poëte de lui avoir donné le signalement du monstre, pour en éviter les approches et les embûches. Orgon même et madame Pernelle , si la faiblesse n'était

pas un vice incurable, n'auraient pas, gr&ce k Molière, besoin d'aulre expérience pour échapper aux pièges de Tlmposteur. Les gens de bien qui ne veulent pas être trompés ne sauraient trop méditer les deux portraits que Molière a burinés, pour n'être pas exposés à confondre avec les vrais dévots

Ces gens qui par une âme à rintérét soumise Font de dévotion métier et marchandise , Et veulent acheter crédit et dignités Au prix de faux clins d*yeux et d*élans affectés; Qui savent ajuster leur zèle avec leurs vices. Sont prompts, vindicatifs, sans foi, pleins d'artifices , Et, pour perdre quelqu'un, couvrent insolemment Des intérêts du ciel leur fier ressentiment : D'autant plus dangereux dans leur âpre colère , Qu'ils prennent contre nous des armes qu'on révère. Et que leur passion , dont on leur sait bon gré. Veut nous assassiner avec un fer sacré.

Les hommes véritablement pieux ont une tout autre allure, et Molière a peint leurs mœurs avec une vérité qui prouve à quel point il les estimait, et que réellement il ne voyait au monde « chose plus noble et plus belle que la sainte ferveur d'un véritable zèle : »

Point de cabale en eux, point d'intrigues à suivre; On les voit pour tous soins se mêler de bien vivre. Jamais contre un pécheur ils n'ont d'acharnement; Ils attachent leur haine au péché seulement. Et ne veulent point prendre avec un zèle extrême Les intérêts du ciel plus qu'il ne fait (oi-même.

« Voilà mes gens ! » peut-on dire avec Molière; et ceux-là n'ont rien à craindre du Tartufe.

Après la religion vient la vertu , que Molière a été accusé de tourner en ridicule. Ici encore la réponse est facile. L'imputation porte sur le Misanthrope et l'accusateur est J. J. Rousseau -, mais si le reproche est grave , la méprise ne l'est pas moins. En effet , Alceste, tout honnête homme qu'il

soit , n'est point vertueux , puisque la vertu n'existe pas sans contrainte 9 sanssacriflee et détachement de soi-même: or, Alceste n'en est pas là. L'erreur de Rousseau vient de ce que, dans son orgueil et sa sauvagerie, il se prenait lui-même pour un type de vertu ; de sorte qu'en paraissant défendre Alceste, il plaide sa propre cause. Le fond de la misanthropie est un orgueil tyrannique qui n'exclut pas la probité, mais qui la rend insociable : c'est Ik seulement ce que Molière attaque par le ridicule. Alceste a le tort de se croire parfait et infaillible, d'exagérer sa propre valeur morale, de ramener tout à soi et de ne voir que faiblesse et perversité dans tout ce qui s'oppose au despotisme de sa volonté ou s'écarte du modèle intérieur dont il prétend faire une règle générale. Philinte n'est pas davantage, dans la pensée de Molière , un modèle de vertu , comme d'autres l'ont prétendu par une errenr opposée , mais un type de sociabilité et de savoir-vivre dans le monde , où les rapports ne sont faciles que par de perpétuelles transactions. L'intention du poète était de faire voir ce qu'il convient d'accorder aux défauts des hommes si l'on veut vivre avec eux, et si Philinte, pour plus de sûreté, pousse, comme il nous semble , la complaisance un peu loin , il est clair qu' Alceste montre trop de rudesse , et qu'avec un caractère tel que le sien il faut tôt ou tard quitter la partie.

Le comique n'est que la forme du génie de Molière *, le bon sens en est la substance : c'est par Ik qu'il sera toujours cher à l'humanité, qu'il amuse de l'image fidèle de ses travers et de ses vices. La bonté est le fond de son caractère , comme le bon sens est la règle de son esprit ; il aime le vrai, c'est-à-dire la mesure, et il essaye d'y ramener ceux qui l'écoutent en leur présentant sous un aspect plaisant ce qui s'en écarte. Qu'on ne croie point , par exemple, que le Bourgeois gentilhomme soit une protestation contre l'anoblissement de la roture , contre la marche ascendante du tiers état , ni contre l'aristocratie elle-même ; en traduisant sur la scène un bourgeois ridicule et un marquis dépravé, il signale un double abus : l'avilissement des titres

3ii LITTÉRATURE FRANÇAISE.

Si, moins ami du peuple en ses doctes peintures, Il n*eût point fait souvent grimacer ses figures, Quitté pour le bouffon Tagréable et le fin, Et sans honte à Térence allié Tabarin ,

auraient quelque fondement si Molière eût mêlé dans ses chefs-d'œuvre le bouffon au comique noble ; mais ne l'ayant point fait, on ne voit pas par quelle sorte de contagion les F(mrberies de Scapin, Georges Dandin ou la Comtesse d'Escarbagnas pourraient aller corrompre la beauté dans les pièces où elle se trouve sans alliage et enlever ainsi k Molière la palme qu'aucun poète comique n'osera lui disputer. Aussi la postérité dit-elle après La Fontaine : a Molière, c'est mon homme. » Et, en effet, Molière est rhomme de ceux qui aiment k voir clair dans les choses et dans les hommes , qui n'ont ni le goût de tromper ni celui d'être trompés, qui ne craignent pas d'ouvrir leur cœur et qui veulent pénétrer et dévoiler ce que cachent les autres. La Fontaine est bien de la même trempe , sincère avec luimême, indiscret et très-clairvoyant du côté du prochain. Ces deux hommes uniques ont eu l'un pour l'autre une estime profonde ^ ils ont entre eux une remarquable analogie : c'est raison de ne pas les sép&rer. Reparlons donc de La Fontaine, et faisons-le d'autant plus volontiers que son génie , ne disons pas sa gloire , vient d'être mis en doute , ne disons pas en péril , par un grand poète.

La Fontaine, c'est la fleur de l'esprit gaulois avec un parfum d'antiquité. Il relève de Phèdre et d'Horace, mais il procède aussi de Villon et de Rabelais; il a rencontré tout ce qu'il y a de plus exquis dans l'antiquité classique et dans le moyen âge, et cela sans trace d'effort, de sorte qu'il reproduit le charme d'une double tradition avec le caractère de la spontanéité. N'allons pas croire La Fontaine sur parole , lorsqu'il nous dit qu'il fit de sa vie deux parts ,

Dont il soûlait passer L'une à dormir et Tautre à ne rien faire.

Sans doute il a beaucoup dormi , et il parle du vrai dormir

avec trop de passion et de reconnaissance pour qu'on ne soit pas assuré qu'il en ait souvent savouré les douceurs ; mais il est bon de s'entendre sur cette paresse si féconde en chefs-d'œuvre. Certes , ce n'était pas celle de l'esprit. La Fontaine lisait beaucoup, il-lisait avec passion :

Pen lis qui sont du nord et qui sont du midi ;

il jouissait vivement de ses lectures, il les digérait avec délices, et cette ivresse de l'âme le plongeait dans une rêverie méditative d'où il sortait par l'inspiration. C'est ainsi que ce désœuvré pouvait mieux que personne

Faire usage du temps et de roisiveté.

Alors , pleinement éveillé et riche des fruits de ce travail qui avait été pour lui un plaisir, il écrivait , non pas négligemment et à l'aventure , mais avec un soin curieux , une attention soutenue, un goût délicat et plein de scrupules, ces fables immortelles qu'on ne se lasse pas de relire, aliment et parure de la pensée.

n ne faut pas non plus se méprendre sur le nom de bonhomme donné k La Fontaine. Cette bonhomie qui lui demeure désormais comme trait principal de sa physionomie n'exclut ni la finesse réfléchie ni la malice instinctive , qui firent de loi un satirique sans lui eulever la bonté, ni cette puissance de méditation solitaire qui élève cet homme simple et naïf au rang des philosophes. Il est bon aussi de démêler l'art qui se dérobe sons le naturel et l'abandon de ses démarches. Au milieu et à l'aide même de ses distractions et de ses rêveries, il poursuivait avec l'adresse et la persistance d'un enfant le dessein d'échapper aux entraves que la tyrannie du monde aurait mises à son indépendance. Le privilège de grande enfance qu'on lui accordait , et dont on s'amusait, en apparence à ses dépens, profitait k son bien-être, aux caprices de son humeur, aux libres allures de son génie. Sur ce pied , on lui passait toutes ses fantaisies , on le choyait, on ne lui demandait que d'être heureux, et c'est aussi ce qu'il voulait.

346 LITTÉRATLRS FRANÇAISE.

La FooUine , qui ne se pressait jamais, fut poète un peu tard , mais il le fut k son heure et en pleine originalité. Molière seol ra?ait deviné lorsqu'il disait, k travers les railleries dont Racine et Boileau harcelaient impitoyablement le naïf et malin Champenois, plus âgé qu'eux et moins impatient de briller : « Laissez dire nos beaux esprits , ils n'effaceront pas le bonhomme. » A ce moment ses fables n'avaient pas encore paru , et lorsqu'elles furent publiées , ni Boileau ni Racine ne soupçonnèrent qu'elles leur donnaient un rival. Personne, au dix-septième siècle, ne vit d'abord bien clairement que les Fable$ d'Ê$ope mises en vers par M, de La Fontaine étaient une invention exquise, une œuvre originale et impérissable. La Bruyère et Fénelon en eurent plus tard le soupçon; mais, en général, on prit presque au mot la modestie du poète. L'admiration des anciens fermait en partie les yeux sur tant de beautés neuves. Boileau , qui ne put jamais avouer ni sans doute reconnaître la supériorité de Molière sur Térence, tant était fervente et timorée sa piété envers l'antiquité ! crut de bonne foi que La Fontaine n'était pas l'é^l de Phèdre. Le temps seul a dissipé cette illusion , et montré clairement que la fable telle que Ta faite La Fontaine est véritablement une des plus heureuses créations de l'esprit humain.

n ne faut rien dissimuler , et par affection pour le fabuliste qui nous a initiés aux douceurs de la poésie , jeter un voile complaisant sur les écarts de sa muse. La Fontaine n'a pas songé tout d'abofd à être un poète moral. C'est le goftt des plaisirs qui l'attira auprès de Fouquet et qui l'y retint jusqu'à la disgr&ce , qui fit passer ce corrupteur élégant , ce splendide dilapidateur de la fortune publique , des fStes plus que royales du château de Vaux k la dure prison de Pignerol. Cette catastrophe qui, en renversant le complice et le promoteur des prodigalités de la cour, sauva les finances de l'État, nous intéresse par ses conséquences littéraires. Nous lui devons les premières lettres de madame de Sévigné. C'est elle qui fit de Pellisson, jusqu'alors soupirant précieux et passablement ridicule de mademoiselle

de Scuderi , un puissant orateur qui sut passionner les chiffres et faire jaillir le pathétique des pièces arides d'un dossier inextricable pour tout autre. Par son dévouement pour une infortune qui l'enveloppait lui-même , Pellisson nous a donné dans ses Mémoires les premiers modèles de l'éloquence judiciaire en France, car le pédantisme et la fausse grandeur gâtaient encore les plaidoyers d'Antoine Lemaltre, et ceux de Patru étaient polis et ch&tiés jusqu'à la sécheresse. Le contre-coup de cette chute soudaine éveilla aussi le génie poétique de La Fontaine , qui n'avait été jusqu'alors qu'un versificateur agréable , disciple de Voiture , payant en rondeaux et ballades les arrérages de la pension que lui faisait le surintendant. La Fontaine ne prétend pas, comme Pellisson , que Fouquet soit innocent et qu'il ait mis du sien dans le gaspillage de la fortune publique*, il gémit, il excuse, il supplie. Il contemple avec émotion le malheur de son ami :

Voilà le précipice où Font enfin jeté Les attraits encbanteors de la prospérité !

Mais comment y résister ?

Lorsque sur cette mer on vogue à pleines voiles , Qu'on croit avoir pour soi les vents et les étoiles , n est bien malaisé de régler ses désirs; Le plus sage s'endort sur la foi des zéphyrs.

L'àme de La Fontaine s'est émue ; il n'avait que le goût des vers, et le voilà poète !

Malheureusement le génie poétique de La Fontaine, éveillé ps^la douleur et la reconnaissance, se porta vers les joyeux devis et les libres propos. Il y était naturellement enclin , une nièce de Mazarin l'y encouragea , et le succès fit le reste. Boccace, Ârioste, Machiavel, Rabelais, Marguerite de Navarre lui fournirent à l'envi des sujets qui le charmèrent -, et comme le conte est de sa nature peu scrupuleux, il n'eut d'autre soin que de conter agréablement :

Contons , mais contons bien , c'est le point principal , C'est tout; à cela près , censeurs , je vous conseille De donnir comme moi sur l'une et l'antre oreille.

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Et sait-on ce qui mettait si à l'aise sa conscience de poète? c'était Tautorité d'Horace et de Cicéron. a La nature du conte le voulait ainsi, » dira-t-il avec je ne sais quelle impudeur ingénue ^ et il ajoutera : « c'est une loi indispensable 9 selon Horace , ou plutôt selon la raison et le sens commun, de se conformer aux choses dont on 'écrit. » Mais pourquoi écrire sur de pareilles choses? La Fontaine a sa réponse toute prête : a Cicéron fait consister la bienséance à dire ce qu'il est k propos qu'on dise eu égard au lieu , au temps, et aux personnes qu'on entretient. Ce principe une fois posé, ce n'est pas une faute de jugement que d'entretenir les gens d'aujourd'hui de contes un peu libres. » Ainsi c'est par respect des anciens qu'il va scandaliser les modernes. Peut-on se trouver plus naïvement sophiste, et montrer tout ensemble plus de candeur et de licence ? Hàtons-nous de passer outre et d'arriver aux fables.

L'apologue de La Fontaine tient k l'épopée par le récit , au genre descriptif par les tableaux, au drame par le jeu des personnages et la peinture des caractères , à la poésie gnomique par les préceptes. Ce n'est pas tout , car le poète intervient souvent en personne. Le charme suprême de ces compositions, c'est la vie. L'illusion est complète-, elle va du poète, qui a été le premier séduit, aux spectateurs qu'elle entraine. Homère est le seul poète qui possède cette vertu au même degré. La Fontaine a réellement sous les yeux ce qu'il raconte , et son récit est une peinture ; son Ame , doucement émue du spectacle dont elle jouit seule d'abord , le reproduit en images sensibles. Là se trouve le secret principal du style de La Fontaine ; tout y est en tableaux et en figures. Cette simplicité dont on le loue n'est que dans le naturel des images qu'il choisit ou qu'il trouve pour représenter sa pensée, ou plutôt son émotion. Si l'on y regarde de près, ou verra que l'invention dans le langage n'a jamais été portée plus loin -, le mot abstrait ne parait pas , la métaphore y supplée de manière k parler aux sens. A proprement parler, on ne lit pas les fables de La Fontaine, on les regarde-, ou ne les sait point par cœur, on

continue de les voir. Si Ton ajoute ^ cet attrait de la réalité vivante le plaisir que cause le spectacle de l'humanité visible sous ces symboles animés , on aura les deux principes de l'inlérêt universel qu'excitent les Fables de La Fontaine. L'illusion qui le domine et qui l'inspire si heureusement ne tient pas seulement à l'imagination , mais à la sensibilité : car dans sa longue familiarité avec les animaux, il s'est pris pour eux , comme pour la nature , d'un amour véritable ; il les porte dans son cœur, il plaide leur cause avec éloquence, et dans l'occasion il s'arme de leurs vertus contre les vices de l'humanité.

Ce qu'on appelle la naïveté de La Fontaine est surtout une grâce de malice , un déguisement de malignité ; c'est une certaine ingénuité sarcastique d'un esprit qui voudrait bien ne pas blesser et qui joue avec le trait qu'il ne décoche pas , mais qu'il montre en faisant mine de le sacrifier : c'est ainsi qu'il suppose qu'un moine est toujours charitable, et, qu'en parlant de l'animal perfide, il ne veut pas dire Vhomme, mais le serpent. Après cela, l'homme et le moine ne s'en trouvent pas mieux. Sans doute le poète est d'humeur débonnaire, mais la flèche qu'il a paru détourner n'en revient que plus sûrement au but. Cette ruse de l'esprit , qui se cache avec le secret désir d'être surpris , tient au caractère de l'auteur , et il ne l'emploie guère que lorsqu'il parle en son propre nom. -Lorsqu'il fait parler ses personnages, il sait, à propos, se montrer incisif et véhément. Aussi voyez 'à quelle mâle éloquence il s'élève, lorsqu'il met dans la bouche du paysan du Danube ces terribles paroles :

Craignez, Romains, que le ciel quelque jour

Ne transporte chez vous les pleurs et la misère, etc,

n ne se contraint pas davantage lorsqu'il lui fait dire :

Rien ne suffit aux gens qui nous viennent de Rome :

La tem et le travail de Thomme Font pour les assouvir des efforts superflus.

PTemploie-t-il pas la plus amère ironie lorsqu'il fait, par Tentremise du serpent , le procès à Tiniquité des puissances de la terre :

Mes jours sont dans tes mains, tranche-les; ta justiee, Cest ton utilité, ton plaisir, ton caprice; Selon ces lois condamne-moi :

et, pour qu'on ne puisse pas se tromper au sens de ce réquisitoire , il ose cette fois ajouter de son chef :

on en use ainsi chez les grands :

La raison les offense; ils se mettent en tête Que tout est fait pour eux , quadrupèdes et gens;

puis il se ravise, et, comme pour se dérober après s'être trahi , il dira ingénument :

Si quelqu'un desserre les dents, C'est un sot , j'en conviens.

Gomment lui vouloir mal de sa franchise , après cet humble aveu de sottise ?

Notre poète , dans ses Fables, comme madame de Sévigné dans ses Lettres, prend tous les tons et passe de Tun à l'autre avec une aisance qu'on ne peut trop admirer. Outre le naturel du langage et de la pensée, qui ne l'abandonne jamais , il a comme moyen de souplesse les ressources d'une versification qui, par les variétés de la mesure et du rhythme, suit sans effort tous les mouvements de l'ftme. Ces vers de longueur inégale ne viennent pas par caprice» ils sont amenés par une secrète raison d'harmonie ou de sentiment. Ceux qui ne la saisissent pas risquent de prendre pour de la négligence les finesses d'un art consommé et les délicatesses du goût le plus pur. Certes, le bon La Fontaine a bien sommeillé quelquefois comme le bon Homère *, mais , comme il lui arrive souvent de veiller les paupières closes , il faut y prendre garde, tant sa bonhommie abonde en malices, tant sa simplicité couvre d'artifices. Ces décou-

vertes sont un des plos grands charmes de la lecture de La Fontaine, mais elles se refusent à l'analyse. Il vaut mieux montrer ici, par quelques traits choisis, k quelle noblesse s'élèvent, par intervaille, la pensée et le langage de La Fontaine. Avons-nous chez nos poètes les plus soutenus de plus beaux vers que ceux-ci :

' Quunt aux volontés souveraines De celui qui fait tout , et rien qu'avec dessein , Qui les sait que lui SMil? comment lire en son sein? Aurait-il imprimé sur le front des étoiles Ce que la nuit des temps enferme dans ses voiles ?

Où trouver plus de pathétique que dans ces plaintes sur les rigueurs de la mort ;

Défendez-vous par la grandeur, Alléguez la beauté, la vertu, la Jeunesse;

La mort ravit tout sans pudeur :

Un jour Je monde entier accroîtra sa richesse;

plus de sensibilité et de douce mélancolie que dans ce passage où respire Tàme de Virgile , avec le souvenir de ses ▼ers tes plus émus : •

Solitude où je trouve une douceur secrète, Lieux que j'aimai toujours , ne pourrai-je Jamais, Loin du monde et du bruit , goûter Tombre et le frais ? Oh ! qui m'arrêtera sous vos sombres asiles !

On ne finirait pas , on ne se lasserait pas non plus , si l'on voulait tirer de ce livre unique , qui amuse l'enfance , qui instruit l'âge mûr, qui console la vieillesse , tous les trésors de morale et de poésie qu'il renferme. Il nous a fallu l'aveu direct et public de quelques insensibles pour être assuré que La Fontaine n'avait pas pour lui l'universalité des suffrages; mais si le sentiment des beautés dont il abonde a été refusé à quelques-uns, il n'a été donné à personne de pouvoir désabuser le monde d'une admiration qui a ses racines dans le cœur de l'homme.

La Fontaine et Molière sont inséparables, ils se tiennent pour ainsi dire la main devant ta postérité qui les admire et qui les aime. Elle leur sait gré à tous deux de n'avoir

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pas haï les hommes dont ils ont peint les travers et les faiblesses avec tant de fidélité et par des moyens analogues , car la Table, dans les mains de La Fontaine , est devenue

Une ample eomédie à cent actes divers.

Le parallèle entre le génie de ces deux grands poètes était donc inévitable. Chamfort l'a fait de main d'ouvrier, dans un morceau souvent cité où toutefois les antithèses sont trop symétriques et trop brillantes pour être^toujonrs parfaiteflsent justes. Contentons-nous de saisir et de mettre en lumière certaines analogies qui rapprochent ces deux poètes l^ilosophes, si français et si humains, si modernes et si antiques, pour tout dire, si vrais et si durables. Ils sont bien de leur pays et de leur temps , mais ils conviennent k tous les lieux et k tous les âges. Leur physionomie , si expressive et si distincte , est eu même temps si franche et si ouverte que Thumanité n^hésite nulle part à s'y reconnaître. Leurs faiblesses, et ils en ont, ne sont que des traits de vérité plus firappants et des arguments de sincérité. Ce qui prouve victorieusement la parenté et la puissance de leur génie , c'est le don qu'ils possèdent au même degré de transformer ce qu'ils touchent, et de s'assimiler ce qu'ils empruntent. Molière disait : « Je reprends mon bien où je le trouve, » et La Fontaine , dans le même sens ,

Mon imitation n*est point un esclavage.

Et tous deux avaient raison ; tous deux suivent librement les modèles qu'ils rencontrent^ Ik où d'autres les ont précédés , ils créent ce qu'ils imitent -, ils emportent par droit de conquête ce qu'ils dérobent; car ils impriment à tout ce qu'ils mettent en œuvre le cachet de leur originalité.

Rome et la Grèce nous opposent des poètes qui soutiennent la comparaison avec Corneille , Racine et Boileau , mais elles n'ont rien k placer légitimement en regard de Molière et de La Fontaine. Si ceux qui les déprécient savent ce qu'ils font , ils sont bien coupables *, et bien aveugles, s'ils l'ignorent. Ils amoindrissent la France.

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