‹ Histoire de la littérature française du moyen age aux temps modernesChapitre 20 sur 62 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Décadence de la féodalité. — Crise sociale. — Guerre de cent ans. — Le chroniqueur Jean Froissart. — Son caractère et son talent. — Quelques passages de ses mémoires. — Eustache Deschamps , poète. — Citations. — Olivier Basselin. «-Yaux-de-Yire.

Un siècle commeDcé sous de pareils auspices ne promettait ni la prospérité nationale ni la paisible culture des esprits. Évidemment la féodalité entrait en dissolution , et cependant il lui restait trop de force pour céder sans combat ^ évidemment encore la royauté , qui tendait au pouvoir absolu , n'était pas encore en mesure de le saisir. On peut donc k ce moment pressentir de terribles agitations et s'écrier, comme le poète , bella , horrida bella ! Le moyen âge, même dans sa période la plus brillante, au 12^ et au 13^ siècle, était resté bien en deçà de l'idéal que lui proposait la foi religieuse , l'unité k laquelle il tendait ne pouvant se réaliser que par la dépendance complète du pouvoir temporel et par la pratique universelle et sincère des préceptes de la morale évangélique. La suprématie incontestée du saint-siége aurait amené l'établissement d'une théocratie où les peuples auraient formé comme autant de familles paternellement administrées par des chefs séculiers, fils dociles de l'Église, soumise elle-même k l'autorité d'un chef unique , représentant visible et vicaire de Dieu sur la terre. La sainteté au sommet , la discipline et le dévouement k tous les degrés de la pyramide, telles étaient les conditions de solidité pour l'édifice qui se construisait : c'est assez dire qu'on n'en devait connaître que le plan et l'ébauche et qu'il ne s'achèverait jamais. Les passions humaines, que rien ne peut réduire , et avec lesquelles il faut bien compter, portèrent l'indiscipline où la soumission était nécessaire. La royauté tendait k s'émanciper et k rattacher directement son autorité k Dieu même^ les vassaux, quand la force leur venait en main , essayaient de s'affranchir en brisant le lien féo-

dal, et d'être rois de fait dans leurs fiefs*, les faibles, imparfaitement protégés par ceux qui devaient les défendre, tenus dans l'ignorance par ceux qui avaient charge de les instruire, frémissaient sous l'oppression et n'obéissaient pas toujours. Dès lors le droit divin des rois , la personnalité des nations, l'extinction des grands vassaux, l'allégement du joug qui pesait sur les masses , étaient nécessaires k la fondation d'un ordre nouveau. Il ne faudra pas moins de trois siècles pour arriver au but.

La crise qui devait aboutir à l'indépendance de la royauté et à l'unité nationale ne pouvait être ni de courte durée ni de médiocre labeur *, mais l'épreuve fut plus longue et plus terrible que ne l'exigeait la tâche qu'il fallait accomplir. On peut dire que la France joua de malheur; car le principe qui devait avec le temps surmonter les obstacles produisit & peu d'intervalle les deux vices dont il recèle le germe, qui peuvent corrompre la vertu de l'hérédité du pouvoir, je veux dire le doute sur le droit et l'incapacité dans le droit. L'évidence du droit manqua à l'avènement de Philippe de Valois, et de Ik vinrent les prétentions de l'Angleterre 5 l'aptitude de celui qui avait le droit manqua pendant la minorité et pendant la démence de Charles YI , et par Ik les grands vassaux purent reprendre leurs avantages. Aussi jamais peuple n'eut k souffrir aussi longtemps des maux aussi cruels. Crécy, Poitiers, Azincourt, Bourguignons , Armagnacs , la Jacquerie , noms qu'on ose k peine écrire, tant ils rappellent de désastres et de forfaits, et pour couronner le malheur par l'infamie, le bûcher de Jeanne d'Arc ! voilk les sinistres trophées de cette lamentable époque. Cependant ces temps néfastes ne seront pas complètement stériles pour les lettres : ils nous donneront au moins un poète noblement touché des misères du temps, et un chroniqueur qu'elles n'atteindront pas, qui remarquera k peine la peste noire et le massacre des Jacques, qui ne verra guère k Crécy et k Poitiers que les incidents d'une joute héroïque , dont l'oreille avide recueillera les bruits les plus mensongers, et dont les yeux s'arrêteront de préférence

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devant les passes d'armes, les fêtes galantes, les brillantes armures de la chevalerie , dont il admire et colore les dernières et malencontreuses prouesses. D'ailleurs, dans cet orage il y aura, comme une éclaircie, le règne de Charles V, pendant lequel de noMas esprits , formés à l'école des anciens , feront quelques années plus tard , au retour de la tempête, entendre de généreuses paroles.

On sait que des premiers désastres de la guerre contre les Anglais faillit naître pour la France un gouvernement libre, où les états généraux annuellement convoqués auraient limité par le vote des subsides et la détermination de leur emploi le pouvoir de la royauté. En effet, l'ordonuance de 1355, grande charte de notre roi Jean , reconnaît tous les droits populaires compatibles avec l'existence de la monarchie. Nous n'avons pas k entrer ici dans le détail des actes et des délibérations de cette assemblée politique , orageuse comme la convention , esclave d'abord , et bientôt victime des passions populaires qu'elle avait soulevées. Elle eut ses orateurs dans Etienne Marcel , prévôt des marchands, et dans l'évêque de Laon, Robert Lecoq, dont le malheur des temps a fait des factieux devant le tribunal de l'histoire. Parmi ces orages intérieurs et ces agitations de la place publique commence k se produire l'éloquence des hommes d'État et des tribuns. Les chroniques attestent sa puissance par les effets qu'elle produit, et même nous pouvons en recueillir quelques vestiges dans le texte des remontraRces adressées au roi Jean au nom de l'assemblée, quelques mois avant la bataille de Poitiers : « Il est clair et notoire que de tels oflBciers ont conseillé le roi par adulations, malice, fictions et simulations, et n'ont eu leur esgard en rien k la grandeur de Dieu , à l'honneur du Roi , au profit du Royaume ni à la grand misère du pueple, mais ont eu leur regard et pensée seulement k leur profit singulier^ k grands possessions et richesses , et prenant grands dons du Roi et se faire donner grands dignités, de avancer leurs amis et dire au Roi peu de vérité et de la misère de son pueple. Car il est vraisemblable que si les grands misères,

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pauretés et douleurs du pueple , les grands injustices qui estoient et sont faictes, et le graud défaut des officiers qui estoient mis par le Royaume et les très-grands périls en quoi le Roi et le Royaume estoient et sont en doute de venir par ses ignorances, négligences et défauts dessus énoncés eussent été bien et duement dits et exposés au Roi par lesdits officiers, comme ils estoient tenus et que le Roi s'en attendait à eux, les trois Etats tiennent fermement que le Roi y eust mis tel remède que le Royaume ni son pueple ne fussent pas ainsi désolés, mais il est tout certain et tout sûr que les gouverneurs et les principaux ne fesoient que passer temps , dissimuler et vendre à leur profit singulier et de leurs amis , et tel qui a plus haute dignité pensoit transporter hors du Royaume ses grands richesses, et laisser le Roi et le Royaume en tel estât comme il pourroit estre , et de ces racines sont venus maints grands maus au gouvernement du Royaume et sont encore k venir, si bon et brief remède n'y est mis. »

Ces griefs et d'autres semblables fournissaient de matière les doléances et les invectives qui aboutirent au bouleversement de la France. Marcel , qui s'était annoncé comme un grand citoyen , irrité par les obstacles , fut entraîné par une pente fatale de la violence à la trahison *, les paysans , exaspérés par la misère, avilis par le servage, aveuglés par l'ignorance, s'étaient mis de la partie : voulant être libres avant d'être hommes, ils s'étaient rués comme des bêtes fauves contre leurs seigneurs , qui les abattirent. Ce ne fut pas une guerre, mais une chasse. L'impression de terreur laissée par ces effroyables convulsions des communes et des campagnes donna k la sagesse cauteleuse et k l'ambition prudente de Charles Y les moyens de réparer les pertes de la royauté et les ruines du royaume. Le tiers état, qui avait trop entrepris , se laissa , sans mot dire , dépouiller de sa part de souveraineté, trop heureux lorsqu'il parvenait k maintenir les privilèges des communes. Ainsi les menaces et le danger revinrent du côté des grands, qui déchirèrent l'autorité par la conflit de leurs ambitions . qui dissipèrent fol-

iement les ressources de l'État par leurs prodigalités, qui défendirent mal le bien qu'ils usurpaient en jouant le sort des batailles par de vaines bravades, jusqu'au moment où le peuple , dans son inépuisable loyauté , dans son indomptable courage , prenant en compassion la royauté avilie , la France déjà démembrée et dans les affres de la mort, rendit, avec l'aide de Dieu et sous les auspices de Jeanne d'Arc, à la royauté la plénitude de ses pouvoirs, au pays son indépendance.

Tontes les phases de cette maladie de l'État, qui ne dura pas moins do^nt années-, les premières et violentes atteintes du mal sous Philippe de Valois et le roi Jean ^ la convalescence sous Charles le Sage *, la terrible rechute sous son successeur, deux^fois mineur, par l'âge d'abord, et plus tard par la démence \ les effrayants symptômes de l'agonie, et enfin le miracle de la guérison , sous Charles VU; nous ont été racontées par Jean Froissart et son continuateur Monstrelet. Nous n'aurons pas k nous occuper de Mon* strelet, 'qui n'est pas un écrivain, mais un greffier, bon k consulter, impossible à lire *, mais il faut nous arrêter devant Froissart , qui sait écrire et peindre. Froissart , né vers 1 337, kValenciennes, fils d'un peintre d'armoiries, reçut comme un don de nature cette curiosité infatigable , cette passion de voir, de savoir et de raconter qui est la prédestination des historiens. Engagé dans l'église «n vue des bénéfices qu'elle procurait et de la liberté que les mœurs du temps assuraient aux clercs^ il n'en fut pas moins chevalier k sa manière. Il se mit en quête , non du saint Graal , et pour cause , mais d'aventures et de spectacles propres k charmer son imagination et k satisfaire son impatience de décrire et de conter. D'humeur enjouée et gtlante, causeur aimable, poète facile et gracieux, partout bien venu, il profita de la confiance qu'il inspirait pour connaître la vérité sur les hommes et sur les choses.

Au reste , nous avons sur lui-même son propre témoignage, qui vaut mieux que toutes les conjectures. « Or, dîlr-il, considérez, entre vous qui me lisez ou me lirez ^

OU m'avez lu , ou orrez lire , commenl je puis avoir su ni rassemblé tant de faits desquels je traite et propose en taut de parties. Et, pour vous informer de la vérité, je commençai jeune , dès l'âge de vingt ans ; et si , suis venu au monde avec les faits et les aventures; et si , y ai toujours pris grand plaisance plus que à autre chose; et si, m'a Dieu donné tant de grâces que je ai été bien de toutes les parties , et des hôtels des rois , et par espécial de l'hôtel du roi Edouard d'Angleterre et de la noble roine sa femme madame Philippe de Haiuaut , roine d'Angleterre , dame d'Irlande et d'Aquitaine, à laquelle en ma jeunesse je fut. clerc, et la servais de beaux dits et traités amoureux : et, pour l'amour du service de la noble et vaillante dame à qui j'étais, tous autres seigneurs , rois , ducs , comtes , barons et chevaliers, de quelque nation qu'ils fussent, me aimaient, oyaient et voyaient volontiers , et me faisaient grand profit. Ainsi , au titre de la bonne dame et k ses coutages et aux coutages des hauts seigneurs en mon temps , je cherchai la plus grand partie de la chrétienté; et partout où je venais, je faisais enquête aux anciens chevaliers et écuyers qui avaient été en faits d'armes et qui proprement en savaient parler, et aussi k aucuns hérauts de crédence, pour vérifier et justifier toutes matières. Ainsi ai-je rassemblé la haute et noble histoire et matière , et le gentil comte de Blois dessus nommé y a rendu grand peine ; tt tant comme je vivrai , par la grâce de Dieu je la continuerai ; car comme plus y suis et plus y laboure, et plus me plait; car a^ comme le gentil chevalier et écuyer qui aime les arflMi , et en persévérant et continuant il s'y nourrit parfait, ainsi , en labourant et ouvrant sur cette matière , je m'habilite et délecte. »

Froissart était donc né pour conter, et il contera admirablement^, même il ne sera jamais surpassé pour l'aisance du récit, pour la naïyeté du langage , pour la vérité du ton et la variété des couleurs : « Dans certains récits de batailles , dit M. Villemain, Froissart est véritablement homérique. On ne saurait décrire avec plus de force le choc de ces masses d'hommes d'armes qui se heurtent. Arrivez-vous

dans le château de Gaston de Fois , il est impossible de peindre avec plus de grâce la vie oiseuse , les délices , les fêtes de cette cour. Passez-vous en Espagne , la tyrannie de Pierre le Cruel , la hardiesse de Henri de Transtamarre , le génie du Prince Noir, sont devant vous. Rentrez-vous en France, la sagesse de Charles Y, son activité, son administration habile et réparatrice, sont décrites avec un soin et un sérieux que fait ressortir l'enjouement habituel de Froissart. Grands événements, anecdotes familières, nations diverses, Anglais, Flamands, Français, tout se mêle et se succède sans confusion ; et jamais les couleurs de l'historien ne sont semblables , quoiqu'il soit toujours naïf, naturel , abandonné. » Il n'y a rien à ajouter à ce jugement, étonne peut rien en retrancher-, nous n'avons qu'à l'appuyer de quelques preuves.

Voici , par exemple , un tableau de peu d'étendue qui ne perdra rien à être détaché de l'immense galerie de notre peintre flamand: c'est la mort d'Yvaiu de Galles, traitreusemenl assassiné par son chambellan , Jacques Lambe, pendant le siège de Mortagne, que ce brave étranger conduisait au profit de Charles V. « Yvain de Galles avait un usage , lui étant au siège devant Mortaigne, que volontiers au matin quand il était levé, mais que il fit bel , il s'en venait devant le châtel seoir sus une tronche qui là avait été du temps passé amenée pour ouvrer au châtel ^ et là se faisait pigner et galonner le chef une longue espace , en regardant le châtel et le pays d'environ ; et n'était en nulle doute de nul côté. Et par usage nul n'allait là avecques lui si soigneusement que ce Jacques Lambe. Et moult souvent lui avenait que il se parvestait et appareillait là de tous points. Et quand on voulait parler à lui ou besogner, on le venait là querre. Avint que le derrain jour que il y vint, ce fut assez matin, et faisait bel et clair, et avait fait tonte la nuit si chaud que il n'avait pu dormir. Tout déboutonné , en une simple cote et sa chemise , affublé d'un mantel , il s'en vint là et se assit. Toutes gens en son logis dormaient, ni on n'y faisait point de gait , car ils tenaient ainsi comme pour con-^

quis le chàteldeMortaigne. Quand Yvain fut assis sur celle tronche dé bois que nous appelons souche en français, il dit k Jacques Lambe : « Allez-moi quérir mon pigne^ je me veuille ci un petit rafraîchir. » — u Monseigneur, dit-il, volontiers. » En allant quérir ce pigne et en l'emportant, le diable alla entrer au corps de ce Jacques ^ avec ce pigne il apporta une petite courte darde espaignole k un large fer, pour accomplir sa mauvaiseté. Si très-tôt que il fut venu devant son maître , sans rien dire il l'entoise et avise , et lui lance cette darde au corps , qu'il avait tout nu^ et lui passa outre , et tant quMl chut tout mort. Quand il eut ce fait, il lui laisse 1^ darde au corps et se part , et se trait tout le pas k la couverte devers le chàtel , et fit tant que il vint k la barrière. Si fut mis ens et recueilli des gardes, car il s'en fit connaissable, et fut amené devant lesouldich de l'Estrade. <c Sire, dit-il au souldich , je vous ai de l'un des plus grands ennemis que vous eussiez délivré. » — a De qui? » dit le souldich. <( De Yvain de Galles , » répondit Jacques. « Et comment? )) dit le souldich. a Par telle voie, » répondit Jacques. Adonc lui récita de point eu point toute l'histoire , ainsi que vous avez ouï. Quand le souldich l'eut entendu, si crola la tête et le regarda fellement, et dit : « Tu l'as murdry! et saches certainement , tout considéré, que si je ne véais notre très-grand profit en ce fait, je te fairais trancher la tête, et jeter corps et tête dedans les fossés; mais puisqu'il est fait, il ne se peut défaire , mais c'est dommage du gentilhomme quand il est ainsi mort ; et plus y aurons de blâme que de louange. »

A côté de cette tragique peinture, qui laisse dans l'âme une si profonde impression , nous pouvons placer comme un modèle de grâce et de noblesse la départie d'Edouard III et de la comtesse de Salisbury : a Toutes voies le roi anglais demeura tout celui jour au châtel , en grandes pensées et k grand mésaise de cœur, car il ne savait que faire. Aucune fois se ravisait ; car honneur et loyauté lui défendaient de mettre son cœur en telle fausseté , pour déshonorer si vaillant dame et si loyal chevalier comme son mari était, qui

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loyalement Tavàit toudis servi. D'autre part, amour le contraignait si fort que elle vainquait et surmontait honneur et loyauté. Ainsi se débattit , en lui , le roi tout le jour et toute la nuit. Au matin se leva , et fit tout son ost déloger et aller après les Escots, pour eux suivre et chasser hors de son royaume ; pui^ prit congé k la dame , en disant : « Ma chère dame, à Dieu vous recommande jusques au revenir i si vous prie que vous vous veuillez aviser, et autrement être conseillée que vous ne m'avez dit. » — « Cher sire , répondit la dame, le Père Glorieux tous veuille conduire, et ôter de mauvaise et vilaine pensée et déshonorable ; car je suis et je serai toujours appareillée à vous servir k votre honneur et k la moye. » Adonc se partit le roi tout confus et abanbi. » Suivons maintenant notre chroniqueur au lit de mort de Charles Y, et recueillons de la bouche du roi mourant les plus belles paroles que la sagesse ait jamais dictées dans ces heures de lucidité et de détachement qui peuvent précéder la mort , k un prince chrétien , ami de son peuple : « Mes beaux frères , par l'ordonnance de nature , je sens bien et connais que je ne puis longuement vivre : si vous recommande et rencharge Charles, mon fils *, et en usez ainsi comme bons oncles doivent user de leur neveu , et vous en acquittez loyaument -, et le couronnez k roi au plus tôt après ma mort que vous pourrez , et le conseillez en tous ses affaires loyaument ; car toute ma fiance en git en vous. Et l'enfant est jeune et de léger esprit , si aura mestier qu'il soit mené et gouverné de bonne doctrine •, et lui enseignez ou faites enseigner tous les points et les états royaux qu'il doit et devra tenir, et le mariez en lieu si haut que le royaume en vaille mieux. J'ai eu longtemps un maître astronomien qui disait et affirmait que dans sa jeunesse il aurait moult faire, et istrait de grands périls et de grands aventures *, pourquoi , sur ces termes, j'ai eu plusieurs imaginations et ai moult pensé comment ce pourrait être , si ce ne vient et naît delà partie de Flandre 5 car. Dieu merci , les besognes de notre royaume sont en bon point. Le duc de Bretagne est un cauteleux homme , et divers, et a toujours eu le courage plus anglais

que français ^ pourquoi tenez les nobles de Bretagne et les bonnes villes en amour, et par ce point vous lui briserez ses ententes. Je me loe des Bretons, car ils m'ont toujours servi loyaument, et aidé à garder et défendre mon royaume contre mes ennemis. Et faites le seigneur de Cliçon connétable; car, tout considéré, je n'y vois nul plus propice de lui. Enquér^ pour le mariage de Charles , mon fils , en Allemagne, par quoi les alliances soient plus fortes : vous avez entendu comment notre adversaire s'y veut et s'y doit marier-, c'est pour avoir plus d'alliances. De ces aides du royaume de France dont les povres gens sont tant travaillés et grevés , usez-en en votre conscience, et les ôtez au plus tôt que vous pourrez ; car ce sont choses, quoique je les aie soutenues, qui moult me grèvent et poisent en couraige : mais les grands guerres et les grands affaires que nous avons eues à tous lès pour la cause de ce, pour avoir la mise, m'y ont fait entendre. »

On a fait à Froissart une mauvaise querelle en lui reprochant de n'avoir point pris parti pour la France. On devrait bien plutôt s'étonner que ce bon prêtre flamand, qui ne relevait pas directement de nos rois, clerc dès sa jeunesse de la reine d'Angleterre sa protectrice , n'ait pas de prédilection plus marquée pour les Anglais. La vérité est qu'il n'a pas d'autre passion que de voir et de narrer, ni d'autre partialité que celle de l'imagination qui colore ce qui la charme. Il raconte les faits , il décrit les combats et les fêtes , il fait agir ses personnages, et, sans mêler de réflexions a ses récits, il fait naître la sympathie ou la haine, l'admiration ou l'efiroi , par le spectacle qu'il met sous nos yeux. Il n'omet rien , du moins avec intention , de ce qui nous est favorable 5 et même n'est-ce pas lui qui maintient devant la postérité la réalité du dévouement d'Eustache de Saint -Pierre et des cinq autres bourgeois de Calais contre la critique malavisée d'un érudit français qui a voulu dépouiller notre histoire de cet épisode héroïque? Ne cherchons donc dans Froissart que la sincérité d'un témoin , et si nous voulons trouver a la même époque le sentiment

patrioUqoe , la haine de l'étranger et la commisération aux souffrances du peuple , demandons-les à un serviteur de la France , au Champenois Eustache Deschamps.

Ce poète, qui fut homme de guerre et magistrat, aime la justice, qu'il a dû rendre en qualité de bailli , et déteste l'Anglais , qu'il a combattu comme soldat. Il fait des vœux non-seulement pour que le sol de la France soit purgé de la présence de l'étranger, mais pour que s'accomplisse la prophétie qui annonce la destruction de l'Angleterre :

Lors passeront Gaulois le bras marin , Le povre Anglois destruiront si par guerre , Qu'adonc diront tous passant ce chemin : « Au temps jadis estoyt cy Angleterre. »

Deschamps se berçait de cet espoir au souvenir de Crécy et de Poitiers , et il était loin de prévoir Âzincourt. C'est ce même amour de la France qui lui inspire, après ces vœux contre l'Anglais , de touchants regrets sur ta mort de leur plus rude adversaire, Bertrand du Guesclin. Nous entendons ici le premier accent lyrique de la langue vulgaire :

Estoc d'oneur et arbres de vaillance ,

Cuer de lyon , espris de hardement ,

La flour des preux et la gloire de France ,

Victorieux et hardi combattant,

Sage en vos faicts et bien entreprenant ,

Souverain homme de guerre, Vainqueur des gens et conquereur de terre. Le plus vaillant qui oncques fust en vie, Chacun pour vous doit noir vestir et querre :

Plourez , plourez, flour de chevalerie !

Cette strophe est le premier couplet d'une ballade , genre léger consacré k la galanterie par les troubadours et que Deschamps détourne vers la haute poésie , comme de notre temps la chanson est devenue, grâce k un autre poète populaire et national, la rivale de l'ode. Nous pouvons rattacher k la même pensée de patriotisme intelligent l'amour du poëte pour Paris : en effet, ceux qui veulent l'unité (lu pays ne la conçoivent pas sans un centre ou con-

Vergent tous les rayons, et ceux qui veulent que la nation soit puissante, doivent lui souhaiter une tête capable de diriger et de régler les mouvements du corps. Notre poète, qui est homme de cœur et de sens , répond d'avance aux détracteurs de cette cité souveraine :

C'est la cité sur toutes couronnée , Fontaine et puis de sens et de clergie. ... Rien ne se peut comparer à Paris.

Eustache Deschamps avait rendu la justice, et, en juge intègre , il la veut égale pour tous , mais il est obligé de reconnaître que de son temps on ne l'administrait pas ainsi ; elle était encore cette toile d'araignée dont parle le philosophe, qui arrête les moucherons et que traversent les grosses mouches :

Justice pugnist petis cas; Petites gens prend à ses las.

Qui emblent par force de rage Un pain , un pot ou un fromage , Ou vivres pour la faim qu'ilz ont , Et puis tantôt pendre les vont ; Mais quant il vient une fort mouche A la toile , cil fait le louche Qui la déust prendre et happer, Et li laist la toile atraper, Emporter, froissier et desrompre.

Ainsi n'est justice qu'une ombre.

Notre poète donne souvent en beaux vers des leçons de morale aux rois et aux peuples. Ainsi il rattache noblement l'autorité k sa source unique dans ce couplet de ballade qui s'élève, parla force de la pensée, kla dignité d'une strophe lyrique :

Il n'est k'un roy qui ait titre certain, Et tous pouvoirs procèdent de ce roy : C'est un seul Dieu qui est seul souverain ^ Qui tout créa et qui tout a en soy. De lui vient tout : les autres, par ma foy , Peut déposer des règnes de la terre, S'ils sont pervers et ne gardent sa loy. De tel seigneur fait bon l'amour acquerre.

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lallade qui a pour refrain la belle devise de la cheva- 5 : « Fais ce que dois , advienne que pourra , » et d'autres )re, présentent le même caractère de gravité et d'éléon.

a morale prend aussi volontiers, par les mains de champs, les armes de la satire : il a des conseils et des rammes k l'adresse des juges, des prélats, des princes, soudards *, toujours il est du parti de ceux qui souffrent :re les oppresseurs, Nulle part il n'a été mieux inspiré dans un apologue , sous forme de ballade, où il symse les exactions des grands, spoliateurs impitoyables des les, qui ne peuvent opposer que des prières k la vio- ;e. Voici cette composition ingénieuse et poignante , qui ite d'être conservée :

En une grant fourest et lée N'a gaires que je cheminoye, Où j'ay mainte beste trouvée; Mais en un grant parc regardoye , Ours , lyons et liepars veoye , Loups et renars qui vont disant Au povre bestail qui s'effroye :

Sa, de l'argent; sa, de Targent.

La brebis s'est agenoillée , Qui a respondu comme coye :

J'ay esté quatre fois plumée Cest an-ci ; point n'ay de mounoye.

Le buef et la vache se ployé.

Là se complaingnoit la jument ; Mais on leur respont toutevoye :

Sa de Fargent; sa de l'argent.

Où fut tel paroule trouvée De bestes trop me merveilloye.

La chievre dist lors : Geste année Nous fera moult petit de joye ; La moisson où je m'attendoye Se destruit par ne sçay quel gent ; Merci, pour Dieu, et va ta voye!

Sa, de l'argent; sa de l'argent.

La truie , qui fut désespérée , Dist : 11 fault que truande soye

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Et mes cochons ; je n'ay derrée Pour faire argent. — Ven de ta soye ^ Dist li loups ; car où que je soye Le bestail fault estre indigent ; Jamais pitié de toy n'aroye ; Sa , de rargent ; sa , de l'argent.

Quant celle raison fut finée, Dont forment esbahis estoye , Vint à moi une blanche fée Qui au droit chemin me ravoye En disant : Se Dieux me doint joye, Ces bestes vont à court souvent; S'ont ce mot retenu sans joye :

Sa , de rargent ; sa , de Targent.

Ce terrible refrain , qui retentit comme le cri rauque de l'oiseau de proie, jette l'effroi dans l'âme et inspire pour les victimes une pitié profonde. Jamais peut-être l'apologue n'a eu plus d'énergie et d'opportunité. On voit, par cet exemple, que déjà fleurissait la ballade, et il convient de remarquer k quel point les entraves de ces petits poèmes ont été salutaires aux poètes , forcés de contenir leur pensée dans d'étroites limites, de la discipliner, de l'assouplir, pour qu'elle pût entrer convenablement dans un moule de forme précise.

Pendant qu'Eustache Deschamps jetait dans les moules encore nouveaux de la ballade et du rondeau ses pensées patriotiques, ses douleurs de citoyen, ses ressentiments d'honnête homme , naissait dans un des riants vallons que traverse la Vire , un gai compagnon qui échappera , par son humeur enjouée , au sentiment des misères publiques , et dont les chants feront la joie des tavernes dans cet asile autour duquel grondent les fureurs de la guerre civile et de la guerre étrangère. Contraste singulier! c'est une époque néfaste de notre histoire qui voit naître la chanson de table et le vaudeville. Olivier Basselin , foulon de son métier, improvisait, le verre en main , ces couplets dont les refrains furent longtemps répétés par les buveurs de la Normandie avant de courir le monde. Ces chansons ne furent impri-

mées que deux siècles après avoir été composées , rajeunies sans doute pour le langage , mais retenant les mêmes idées, et , grâce k la musique , le même rhythme , et c'est Ik surtout ce qui nous importe. Or cet Anacréon de village avait rencontré d'heureuses mélodies et trouvé pour ses couplets bachiques des combinaisons de vers qui ont fourni des modèles achevés pour les stances et les strophes lyriques. Ainsi les stances de Malherbe k Duperrier reproduisent le rhythme des couplets suivants de Basselin :

Beau nez, dont les rubis ont coûté mainte pippe

De vin blanc et clairet, Et duquel la couleur richeoient participe

Du rouge et violet ;

Gros nez ! qui te regarde à travers un grant verre

Te juge encor plus beau :

Tu ne ressembles point au nez de quelque hérre

Qui ne boit que de Teau.

Ainsi encore les belles strophes de l'ode au comte du Luc , de J. B. Rousseau, sortent du moule où a été jeté le couplet suivant :

Ayant le doz au feu et le ventre à la table. Estant parmi les pots et le vin délectable ,

Ainsi comme un poulet.

Je ne me laisserai mourir de la pépie. Quant en devrai avoir la face cramoisie

Et le nez violet.

Ces couplets, choisis pour la forme, pris au hasard pour

le fond , ani^oncent que les idées du poêle sont moins variées

que le rhythme de ses chansons. En effet , le vin qui fait

beaucoup parler n'a guère qu'un seul propos, l'éloge du

vin et des ivrognes-, témoin encore ces vers de notre

poète :

Hélas! que faict iing povre yvrongne ?

Il se couche et n'oéëit personne , Ou byen il dict propos joyeulx ; Il ne songe point en uzlfre , Et ne faict à personne injure :

Buveur d'eau peut-il faire mieux ?

Et ceux-ci qui ne sont pas des pires, et qui dénotent on œil observateur, k travers les brouillards de Fivresse :

Toujours dans le Tin vermeil

Ou autre liqueur bonne, On veoit un petit soleil

Qui frétille et rayonne.

Basselin renouvelle sans cesse la forme de son unique idée. Le vin est sa joie et sa consolation *, il lui sacrifie sans regret l'amour, la paix de son ménage , les ressources du lendemain et plus volontiers encore les fumées et le bruit d'une autre ivresse, celle de la gloire qui s'acquiert par les armes:

Le cliquetis que j*ame est celui des bouteilles ! Lespippes, les bereaux pleins de liqueurs vermeilles. Ce sont mes gros canons qui battent , sans faillir, La soif, qui est le fort que je vueil assaillir.

Je trouve, quant à moy , que les gens sont bien bestes , Qui ne se font plus tost au vin rompre les testes. Qu'aux coups de coutelas , en cherchant du renom : Que leur chault , estant mort, que l'on en parle ou non ?

Il vaut bien mieux cacher son nez dans un grant verre.

Il est mieux assuré qu'en ung casque de guerre :

Pour cornette ou guidon suivre plutôt on doibt

Les branches d'hierre {de lierre^ ou d'if, qui montrent où l'on boit.

Ainsi chantait au commencement du quinzième siècle Olivier Basselin, père authentique du vaudeville, qui s'est appelé d'abord vau-de-Yire , du nom des lieux où le foulon normand a composé ses chansons.

Nous devions bien , on l'avouera sans peine , ce souvenir au premier de nos poètes artisans , dont on ne peut contester ni la vocation ni l'originsrfité , puisqu'il a chanté par instinct et qu'il a créé un genre, la chanson bachique. D'ailleurs cette joyeuse physionomie, parmi tant de sombres visages , et des couplets gaillards à travers tant de gémissements, n'étaient-ils pas une curiosité et une diversion

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