‹ Histoire de la littérature française du moyen age aux temps modernesChapitre 25 sur 62 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

La renaissance et la réforme. — Marot* — Sa vie et ses œuvres. — Rabelais. — Gargantua et Pantagruel. — Calvin. — Caractère de sa doctrine et de sa polémique. — Son style. — Influence littéraire de François f. — Herberay des Essarts. — Saint-Gelais. — Desperriers. — Théodore de Beze.

Le seizième siècle nous apparaît comme une époque de troubles et de confusion ; mais c'est un chaos d'où devait sortir la civilisation moderne. La crise qui éclata alors était préparée de longue main. Deux grands faits historiques dominent cette époque, la renaissance des lettres et la réforme religieuse ] le lien qui les unit est facile a reconnaître ; quoique l'un n'ait pas engendré l'autre, il est clair qu'il lui a prêté une force nouvelle et préparé son triomphe. La renaissance littéraire , c'est-k-dire l'exhumation des trésors intellectuels de l'antiquité, en faisant briller, au milieu de la société formée par le catholicisme et la féodalité, les langues, la politique, la philosophie, les croyances religieuses de Rome et d'Athènes , devait porter un coup terrible k une organisation déjà épuisée par sa durée et par ses propres vices. Au reste, l'invasion des lettres anciennes ne fit pas naître l'idée de la réforme ^ cette idée n'était pas nouvelle, plusieurs fois elle avait fait explosion : le douzième siècle avait eu ses réformateurs , réprimés d'abord par l'autorité des conciles et plus tard par la rigueur des châtiments-, plus forte au quatorzième et au quinzième siècles, elle avait eu pour apôtres Viclef en Angleterre , Jean Huss et Jérôme de Prague en Allemagne j animée par le ressenti-

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ment d'un supplice odieux, elle avait failli triompher par l^s puissance d'un chef incomparable, de Zisca vainqueur de^ troupes impériales dans huit grandes batailles. La renais — sance ne fut donc qu'un auxiliaire de la réforme. Bien de causes indépendantes du progrès des esprits avaient ébranl l'édifice catholique *, car, sans parler des luttes intérieures— de l'Église si longtemps troublée et divisée par le grand schisme d'Occident , la papauté avait elle-même travaillé à sa ruine ; les désordres d'Alexandre VI, l'esprit guerrier de Jules II, la mollesse païenne, l'épicurisme de Léon X, avaient successivement affaibli le respect des peuples pour la tiare.

La réforme, née en Allemagne, avait éclaté k l'occasion d'une rivalité entre deux ordres religieux qui se disputaient la vente des indulgences. Ce conflit détermina une explosion inévitable. Luther prêta sa voix puissante aux adversaires de la papauté, et le pouvoir politique , jaloux de s'affranchir sans retour de la tutelle de Rome, favorisa ses énergiques prédications. Le contre-coup de ce grand ébranlement se fit bientôt sentir en France. Les opinions nouvelles trouvèrent faveur parmi les savants , les poètes et les courtisans ^ François P"^ les toléra d'abord sans les adopter, comme il les persécuta plus tard sans les haïr. Parmi les beaux esprits de la cour qui prêtèrent tout d'abord une oreille favorable aux bruits venus de l'Allemagne, sans bien comprendre où tendaient ces terribles et séduisantes nouveautés V il faut placer au premier rang le poète Clément Marot, fils d'un poète qui n'était pas sans talent, Jean Marot , que Louis XH et François F eurent en grande considération. Le jeune Clément profita de la bonne volonté de son père.

Qui lui souloit une leçon donner, Pour doucement la musette entonner ;

il était à bonne école pour la poésie.

Les débuts de Marot furent singulièrement heureux^ mais ses succès mêmes lui préparèrent une vie de combats.

Rien de plus orageux , de plus traversé , que cette carrière d'un poète né avec une humeur joyeuse et qui avait souri k la vie avec tant d'ivresse et d'insouciance* ! En effet, il eut k lutter contre une ligue de redoutables inimitiés ; nous trouvons comme instigateurs de toutes les persécutions qu'il a subies, Diane de Poitiers, qui punit ses dédains par une haine implacable ; Sagon , chef de ses ennemis poétiques; Jean Bouchard l'inquisiteur et la Sorbonne , ses ennemis religieux : la Sorbonne insensible aux charmes de la poésie et intraitable en matière de foi. Heureusement Marguerite de Valois, la sœur du roi de France , opposa sa tendresse aux ressentiments de Diane ; Mellin de Saint-Gelais , Charles Fontaine, Bonaventure des Perriers, Rabelais , prirent en main la cause du poète outragé par Sagon ; enfin l'inimitié religieuse de l'inquisiteur Bouchard fut souvent mise en défaut par l'active protection de François P*^. Toutefois, les chances de la lutte ne tournèrent pas en faveur des défenseurs de Marot ; car la haine se fatigue moins vite que l'amitié. Le poète aimé du roi, le favori de Marguerite , eut à subir deux emprisonnements , autant de fuites, et ce drame, se termina douloureusement dans l'exil , l'isolement et la misère.

Marot a laissé un nom qui ne périra point et quelques œuvres durables. Il n'a pas été surpassé dans les genres où il a pleinement réussi , l'épigramme , le rondeau , le madrigal et l'épi tre badine II a tout le sel et toute la grâce de l'esprit gaulois , mais il manque d'élévation , et lorsqu'il a essayé la haute poésie sur les traces d'Ovide , de Virgile , ou de David, il a perdu sa naïveté sans atteindre la noblesse. Ce n'est pas que ce génie vif, alerte et délicat ait manqué de feu et d'énergie; il avait tout de l'abeille : le miel, l'ai-

1. 11 le disait avec regret, vers la fin de sa vie , dans ces vers pleins de grâce :

Sur le printemps de ma jeunesse folle , Je ressemblois Tbirondelle qui vole Puis çà , puis là ; l'âge me conduisoit , Sans peur ni soin , où le cœur me disoit.

guillon et même les ailes *, mais on le caractériserait mal en cherchant plus haut des termes de comparaison. Tout a été dit et souvent répété sur son humeur enjouée , sur la malice de son esprit, sur son élégant badinage, pour parler comme Boileau , et cependant il convient de rappeler ici quelques-uns de ses titres k ces éloges si bien justifiés; ainsi nous redirons qu'il n'y a rien dans notre langue de plus piquant, de plus naif, de plus malicieux, de plus adroit, que son épitre à François P*^ pour avoir été dérobé. Le tour que lui a joué son valet est conté avec une grâce et un enjouement incomparables , et dans un besoin d'argent, jamais homme d'esprit n'a trouvé un biais plus adroit pour attirer un don \ aussi se garde-t-il bien de le demander :

Je ne dis pas , si voulez rien prester, Que ne le prenne. Il n'est point de presteur, S'il veult prester, qui ne fasse un debteur. Et sçavez-vous, sire, comment je paye?

Nui ne le sçait si premier ne l'essaye. Vous me debvrez, si je puis , de retour : Et vous feray encores un bon tour ; A celle fin qu'il n'y ait faulte nulle Je vous feray une belle sedulle A vous payer, sans usure s'entend , Quand on veoirra tout le monde content ; Ou si voulez , à payer ce sera Quand vostre los et renom cessera.

Qui ne connaît tant d'autres petits chefs-d'œuvre : la ballade de frère Lubin ; le rondeau du bon vieux temps ; les épigrammes du lieutenant Maillart, de Vabbé et de son valet, du gros prieur, que ni J. B. Rousseau ni Racine même n'ont surpassées^ les madrigaux sur la méprise de l'amour et sur le passereau de la jeune de Maupas ? On connaît moins celui-ci , qui est ravissant :

Demandez-vous qui me faict glorieux ?

Hélène a dict , et j'en ai bien mémoire, Que de nous trois elle m'aymoit le mieulx : Voilà pourquoi j'ay tant d'aise et de gloire.

Vous me direz qnMl est assez notoire Qu'elle se mocque et que je suis deoeu : Je le sçay bien , mais point ne le veulx croire, Car je perdrois Taise que j'ai receu.

Ces genres secondaires sont le domaine propre de Marot; il les a consacrés, et les maîtres qui l'ont suivi ont respecté le moule qu'il avait façonné, et conservé autant qu'ils l'ont pu la langue même qu'il avait parlée , vocabulaire et syntaxe. L'idiome de Marot s'est maintenu à l'état de langue spéciale, et il n'y en a pas qui la vaille pour l'épigramme, la ballade et le rondeau. Le conte même et l'épitre familière gagnent beaucoup k s'en rapprocher. Nous avons fait bon marché des essais lyriques de Marot, qui sont en effet au-dessous du médiocre ^ mais il serait injuste de ne pas ajouter k ses titres d'heureuses excursions sur le terrain de la satire, de l'apologue et de l'élégie. Son Enfer, qui est la satire du Chàtelet , tribunal et prison , a des traits d'une rare énergie *, il y flétrit en homme de cœur le patelinage homicide de certains juges, et les horreurs de la torture, et la déloyauté des suppôts de la plaiderie et de la procédure. Alors il est indigné, et son ton s'élève. Ailleurs, quand il est piqué au vif, la raillerie devient sur ses lèvres un amer sarcasme. Nulle part peut-être l'ironie n'est plus mordante que dans certaine épitre adressée à six dames de Paris , qui ne voulaient point prendre en payement le désaveu d'une offense qu'on lui imputait. Il promet de les faire repentir de leur acharnement , et en parlant des larmes qu'elles auront alors k répandre , il ajoute :

Las ! mieux vaudroît les avoir espandues Dessus les pieds du Christ , les essuyans De vos cheveux , et vos péchez fuyans Par repentance avecques Magdalaine.

Qu'attendez- vous ? Quand on est hors d'alaine , La force fault. Quand vous serez hors d'aige Et que vos nerfs sembleront un cordaige, Plus de vos yeux larmoyer ne pourrez , Car sans humeur seiches vous demourrez : Et quand vos yeux pourroient pleurer encores,

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OÙ prendrez-YOUs les cheveux, qu'avez ores, Pour essuyer les pieds du roy des cieulx ?

N'oublions pas que Marot a été le précurseur de La Fontaine dans Fart de transformer en tableau et en petite comédie les récits de Tapologue. La fable du lion et du rat prouve ce que le poète aurait su faire en ce genre. Voici quelques traits détachés. Le lion, qui n'était pas un sot,

Trouva moyen , et manière et matière , D*ongles et dens de rompre la ratière , Dont maistre rat eschappe vistement , Puis met à terre un genouil gentement , Et en ostant son bonnet de la teste, A mercié mille fois la grant beste; Jurant le dieu des souris et des rats Qu'il lui rendra.

En effet, l'occasion se présente bientôt : le lion à son tour est pris au piège , et le rat d'accourir joyeux et esbaudy et d'offrir ses services.

Secouru m'as fort lionneusemeut , Et secouru seras rateusement.

Sire lion ne se croit pas pour cela hors d'affaire :

Lors le lion ses deux grans yeux vertit , Et vers le rat les tourna un petit , En lui disant : O povre verminière, Tu n'as sur toy instrumens ne manière Pour me jeeter de ceste estroicte voye : Va te cacher que le chat ne te voye.

Le rat ne va pas se cacher-, il veut délivrer son bienfaiteur, et il y parviendra :

Lors sire rat va commencer à mordre

Ce groz lien : vray est qu'il y songea

Assez longtemps ; mais il vous le rongea

Souvent et tant , qu'à la parfin tout rompt :

Et le lion de s'en aller fut prompt,

Disant en soy : Nul plaisir, en effet ,

Ne se perd point, quelque part qu'il soit faict.

Ily a plus : Marot nous parait avoir devancé André Gbénier, et l'on trouvera dans l'élégie suivante, trop peu remarquée, la douce mélodie et la gracieuse mythologie de l'auteur de la Jeune Tarenline:

Chauvin sonnant sur Seine les aubades 9

Donna tel aise aux gentilles naïades ,

Que Tung pour tous des aquaticques dieux

Parla ainsy : le son mélodieux

De ce Chauvin , frères , nous pourroit nuire

Par traict de temps , et nos femmes séduire ,

Jusqu'à les faire yssyr de la clere nnde

Pour habiter la terre large et ronde.

Ne feit au chant de son psalterion

Sortir des eaux les dauphins Arion ?

JNe tira pas Orpheûs Eurydice

Hors des enfers ? Cela nous est indice

Que cestuy-cy, qui mieulx que ces deux sonne,

Et qui tant est gratieuse personne,

Nous pourroit bien nos nymphes suborner.

Ces mots finyz , se prinrent à tourner

Ces dieux jaloux autour de la nasselle

Du bon Chauvin, et renversans ie«lle.

L'ont en leurs eaux plongé et suffocqué :

Puis chascun d'euix des nymphes s'est mocqué ,

En leur disant : Venez , dames , venez ,

Voicy Chauvin que si cher vous tenez :

Commandez luy que danser il vous face.

Lors le baisant ainsy mort en la face.

Toutes sur luy de leurs yeulx espandirent

Nouvelles eaux, et après le rendirent

Dessuz la terre ez mains de ses amys ,

Qui Font ensemble en sépulture mys ,

Et d'instrumens de musicque divers

Au roy du ciel et du munde univers

Ont rendu gloire et immortelles grâces

De l'avoir mys hors des terrestres places

Pleines de maux , pour le loger en lieu

Où plus n'endure, et plus n'offense Dieu.

Ce bel esprit charmant, qui ne voulait de mal à personne, sans y être provoqué , n'aspirait qu'à mener à bonne fin une vie exempte de troubles , et il ne savait pas que de

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tous les vœux qui peuvent sortir du cœur de l'homme, celui-là est le plus ambitieux et le moins réalisable. La terre n'est pas une tente dressée pour le repos, c'est une arène et un champ de bataille. Nous savons combien il fut déçu celui qui formait les vœux qu'on va lire :

S'en nous laissoit nos jours en paix user, Du temps présent à plaisir disposer Et librement vivre comme il fault vivre, Palaiz et cours ne nous fauldroit plus suivre , Plaidz, ne procez, ne les riches maisons Avec leur gloire et enfumez blasons ; Mais soubz bel ombre, en chambre et galleries Nous pourmenans , livres et railleries , Dames et bains, seraient les passetemps. Lieux et labeurz de nos esprits contens.

Le Tourangeau François Rabelais, à qui Marot écrivait ces vers , était sans doute du même avis , lui l'architecte fantastique de l'abbaye de Thélème, où il plaçait pour inscription : « Fais ce que tu vouldras ; » mais il éprouva , comme son ami , qu'il n'y a pas ici-bas de plus chimérique espoir que celui du repos. 11 voulut au moins égayer l'inévitable agitation de la vie.

Rabelais n'est k la surface qu'un railleur trop souvent cynique-, au fond, c'est un esprit sérieux indigné des travers dont il rit, jaloux de déraciner les abus dont il se moque. Le travestissement qui le déguise le protège en même temps : c'est une cuirasse, et aussi un bouclier derrière lequel il se retranche pour lancer impunément des traits qui portent coup. Qïielque opinion qu'on ait de Rabelais, on peut dire qu'il déconcerte ses partisans les plus zélés par les impuretés de sa verve , et ses détracteurs les plus acharnés par le pur éclat de sa raison. Il est, selon La Rruyère , tantôt le mets des plus délicats , tantôt le charme de la canaille ; et ce qui n'est pas moins vrai , c'est que ce qui souille le livre a préservé l'auteur. Rabelais méritait le feu aussi bien qu'Etienne Dolet, Louis Rerquin et Anne du Rourg, Texil plus que Marot; et cependant il est mort

paisible et honoré dans le presbytère de Meudon. C'est que sa folie simulée et la licence de ses propos avaient permis aux amis puissants qu'il avait su se ménager de détourner les rigueurs, sous prétexte d'ivresse folâtre et de joyeuse intempérance. Ni François P% ni le cardinal du Bellay, ni le lecteur du roi Pierre du Châtel , ne s'y étaient mépris. Ils ne trouvaient point mauvais qu'il ne voulût renoncer ni k ses idées ni à la vie , et d'ailleurs ils savaient bien qu'ils préservaient en lui un homme supérieur, d'un esprit charmant, d'un cœur loyal, d'un génie capable d'œuvres que la postérité ne dédaignerait pas. Ses patrons ne souhaitaient rien tant que de ne pas être forcés de l'abandonner, et de son côté Rabelais n'avait aucun désir d'être brûlé, comme le témoigne la formule qu'il emploie si volontiers : tt Jusqu'au feu exclusivement. » Aussi, s'il se montre ardent à harceler ses ennemis, il n'est pas moins adroit à ne point leur donner prise. Grâce aux tuteurs, disons plus, aux puissants complices qui veillaient sur lui , il lui suffira de ne pas articuler d'hérésie. Il laisse donc de côté le dogme et il s'en dédommage sur le reste.

Nous devons toucher discrètement un pareil sujet , dont tout un côté nous répugne. Cependant il faut laisser k Rabelais sa place dans l'histoire des lettres et de la pensée humaine -, il a eu une influence trop considérable pour être mis k l'écart. Ses torts sont graves , et il ne convient ni de les pallier, ni de les défendre : il faut, sans ménagement, le rappeler k la pudeur, lui et tous ceux qui seraient tentés de l'imiter ^ il faut lui demander compte de l'usage qu'il a fait de cette « certaine gayté d'esprit, confite en mespris des choses fortuites, » qu'il appelle le pantagruélisme , et reconnaître qu'il en a trop souvent passé les bornes. Si le conseil de TApôtre , la mesure dans la sagesse , sapere ad sobrietatem , mérite d'être pris en considération , il ne faut pas non plu$ laisser de côté la maxime desipere in loco, et, en se gardant de l'extrême sévérité qui ne se déride jamais , oublier que le lieu et les moyens du rire sont limités et doivent être choisis. Or, Rabelais aime k porter le rire où

il ne faut pas, et à le provoquer autrement qu'il ne coqvient. Sur ce point il n'y a pas k transiger, et nous devons répéter, après La Bruyère et avec tous les moralistes : a Rabelais est inexcusable. » Il l'est d'autant plus qu'il avait «assez de génie, c'est encore La Bruyère qui parle, pour se passer d'être ordurier, même à l'égard de ceux qui cherchent moins à admirer qu'k rire dans un auteur. »

Ces réserves faites et ces précautions prises , nous pouvons maintenant aborder ce livre étrange pour en dégager quelques belles pages , des pensées judicieuses, et même certaines scènes plaisantes que le goût ne désavoue point. Disons avant tout que si le livre de Rabelais est souvent indéchiffrable dans les détails , il est clair dans l'ensemble: l'intention en est manifeste. L'historien De Thou nous la dévoile dans ce passage : Scriptum edidil ingeniosissimum , quo vitœ regniqiie cunctos ordines , quasi in scenam, sub fictis nominibus prodiixit et populo deridendos propinavit. Il ne faut pas chercher d'autre clef pour pénétrer jusqu'aux mystères horrifiques qui , de l'aveu de Rabelais , sont cachés dans le Pantagruel, Il a passé en revue la société tout entière : la royauté, la magistrature, le clergé, les cloîtres, la juridiction des baillis, celle des sénéchaux, du haut parlement , tout cela vient figurer dans son poëme ; et lorsqu'il entreprend avec Panurge cette longue odyssée , ce voyage k travers des terres inconnues , chaque fois qu'il aborde une île nouvelle, un pays nouveau, ce pays est l'allégorie d'une certaine condition de la société. Voilk le sens véritable , le sens profond du poëme. Rabelais, sur ce canevas, a semé des détails de toute nature , du cynisme et du fantastique^ mais sa pensée première ne l'abandonne pas , et partout , même lorsqu'il semble s'être égaré , lorsqu'il s'est comme enivré de sa propre imagination, il revient k son dessein et laisse entrevoir la portée de ses fictions.

Rabelais, comme Jean de Meung qu'il continue, et comme Voltaire qu'il annonce, est partisan de la royauté. Ayant le même but, il a la même tactique. Il cherche un appui pour avoir le moyen de dire tout ce qu'il pense , sans trop de péril;

sa témérité est mêlée de prudence, çt sa franchise d'artiflce : on voit que Panurge a besoin de Pantagruel. Aussi ses trois géants, Grandgousier, Gargantua et Pantagruel , tout grands mangeurs qu'ils soient , ne sont pas des portraits satiriques ; ils amusent par leur voracité et leur gaillardise , ils étonnent par le volume de leur corps , mais ils plaisent par la bonté et rintelligence. Rabelais leur prête des sentiments élevés et un noble langage. Écoutons Grandgousier, lorsqu'il apprend l'attaque soudaine et déloyale de Picrochole : (( Holos, holos, qu'est cecy, bonnes gens? songé-je, ou si vray est ce qu'on me dict ? Picrochole , mon amy ancien de tout temps , de toute race et alliance , me vient-il assaillir ? Qui le meut ? qui lepoinctPqui le conduict?qui l'a ainsi conseillé ! Mon Dieu , mon Saulveur, aide-moy, inspire-moy, conseille-moy à ce qu'est de faire? je proteste, je jure devant toy, ainsy me sois-tu favorable! si jamais k luy desplaisir ne k ses gens dommaige, ne en ses terres je fis pillerye-, mais bien au contraire, je l'ai secouru d'argent, de gens, de faveur et de conseil, en tous cas que ai peu cognoistre son advantaige. Que il m'ait doncques en ce poinct oultraigé , ce ne peult estre que par l'esprist maling. Bon Dieu ! tu con- Qois mon couraige, car k toi rien ne peut estre celé. Si par cas il estoyt devenu furieux , et que pour lui réhabiliter le cerveau , tu me l'eusses icy envoyé , donne-moy et pouvoir et scavoir le rendre au joug de ton sainct vouloir par bonne discipline. Mes bonnes gens, mes amys et mes féaulx serviteurs, faudra-t-il que je vous empesche k m'y ayder? las ! ma vieillesse ne requeroyt doresnavant que repous , et toute ma vie n'ay rien tant procuré que paix : mais il faut, je le voy bien , que maintenant je charge mes pauvres épaules, lasses et foibles, et en ma main tremblante je prenne la lance et la masse pour secourir et garantir mes paovres subjects. La raison le veult ainsy, car de leur labeur je suys entretenu et de leur sueur je suys nourry, moy, mes enfans et ma famille. Ce nonobstant je n'entreprendray guerre que je n'aye essayé tous les arts et moyens de paix. Lk je me résould:^.)) Combien ce langage est touchant ! comme la compassion

sur la folie déloyale de son ennemi , la pitié sur les nouveaux sacrifices imposés au peuple, sont heureusement mêlés à ce retour sur lui-même, k la pensée de ce trouble apporté au repos de sa vieillesse.

Ce bon roi, si jaloux de la paix et du bonheur de ses sujets , condamnera ailleurs Tesprit de conquête , déjà ridiculisé par la forfanterie grotesque des conseillers de Picrochole, et il le combattra- au nom de l'humanité et de la religion. « Le temps n'est plus d'ainsi conquester les royaulmes , avec dommaiges de son prochain frère chrétien : cette imitation des anciens Hercules , Alexandres , Hannibalz , Scipions, Césars et aultres telz, est contraire à la pro^ fession de l'Évangile , par lequel nous est commandé guar* der, saulver, régir et administrer chacun ses pays, non hostilement envahir les autres. Et ce que les Sarrazins et barbares jadys appeloyent proesses, maintenant nous appelons briguanderyes et meschancetéz. Mieulx eust41 fait soy contenir en sa maison , royallement la gouvernant, que insulter en la mienne, hostilement la pillant. Car par bien la gouverner Feust augmentée , par me piller sera destruyet. Allez-vous en on (au) nom de Dieu , suybvez bonne entreprise , remonstrez à votre roy ses erreurs que cognoistrez et jamais ne le conseillez ayant esguard k votre prouffict particulier, car avec le commun est aussi le propre perdu. » Quelle haute sagesse dans toutes ces pensées , quelle connaissance approfondie de l'histoire et de la morale !

Il y a bien d'autres parties saines dans le livre de Rabelais, l'amour des belles-lettres , le mépris de l'ignorance , de là superstition et du fanatisme. Ainsi , la renaissance de l'antiquité l'a charmé ; il y voit un bienfait de la Providence qui veut enfin chasser la barbarie : « Le temps , écrit Ga^ gantua à son fils, estoyt encores ténébreux, et sentant Tinfélicité et calamité desGothz, qui avoyent mis à destruction toute bonne littérature. Mais, par la bonté divine, la lumière et dignité ha esté de mon eage rendue es lettres, et y voy tel amendement que , de présent , à difficulté seroy-je receu en la première classe des petits grimaulx... Mainte-

liant toutes disciplines sont restituées , les langues instaurées, grecque, sans laquelle c'est honte qu'une personne se die sçavant, hébralcque, chaldaicque, latine*, les impression3 tant élégantes et correctes en usance, qui ont esté inventées de mon eage , par inspiration divine , comme à contrefit, l'artillerie par suggestion diabolicque. Tout le monde est plein de gens sçavans, de précepteurs trèsdoctes, de librairies (bibliothèques) très-amples. Et ne se fauldra plus doresnavant trouver en place ny en compaignie, qui ne sera bien expoly en l'officine de Minerve. Je voy les adventuriers, les palefreniers de maintenant plus doctes que les docteurs et prescheurs de mon temps. » Après cela nous n'avons plus k nous étonner des railleries de Rabelais contre le pédantisme et la routine de l'Université, jalouse du collège de France où Ton enseignait le grec, de ses sarcasmes contre l'ignorance et la fainéantise des moines , et contre tant de pratiques superstitieuses alors en honneur, et qui sentaient la barbarie et l'idolâtrie. Lorsque Rabelais parle des lettres et de l'éducation , comme il est dans le vrai , son bon sens fait merveille , et on applaudit volon tiers aux réformes qu'il propose. Avant Montaigne , il avait protesté contre les châtiments corporels infligés à l'enfance : (1 Si ne désistez fouetter cesenfans , dit Pantagruel , je m'en retourne. » Toute la pédagogie mise en pratique par Ponocratès au profit de son élève Gargantua est un chef-d'œuvre de méthode-, elle cultive l'esprit par la mémoire, par le raisonnement, par l'expérience, selon les objets et dans une proportion convenable^ elle fait la part du corps, qui a bien aussi ses droits, et elle donne une large place à la gymnastique -, elle met en jeu toutes les facultés de l'intelligence, toutes les forces du corps, sans négligence et sans surcharge ^ enfin elle tend k former l'homme complet , capable de comprendre et propre à l'action. Sur ce point, après trois siècles écoulés , le précepteur de Gargantua est encore bon k consulter. Outre ces enseignements sur la manière d'élever les enfants, Rabelais donne aussi aux hommes faits des conseils dont ils auraient dû profiter. Ainsi, pour

n'en apporter qu'une preuve , le seizième siècle eût épargné bien du sang et prévenu bien des crimes s'il eût tenu compte de ces paroles d'une prière que Pantagruel adresse à Dieu : « En ton négoce propre qui est la foy tu ne veulx coadjuteur sinon de confession catholicque et service de ta parolle ] et nous bas deffendu toutes armes et deifenses , car tu es le Tout Puissant , qui en ton affaire propre , et où ta cause propre est tirée en action ^ te peulx deffendre trop plus qu'on ne sçauroit estimer. »

Ces indications suffisent pour montrer que Rabelais n^est passimplement un. bouffon. Ajoutons que, lorsqu'il s'égaye, il n'est pas toujours cynique. Lorsque La Bruyère dit que, là où il est bon, il va quelquefois jusqu'à l'exquis, il pensait sans doute à la controverse de Pantagruel et de Panurge sur les presteurs et les debteurs, où l'endetté Panurge se loue si plaisamment de ses créanciers : « Cuidez-vous , dit-il, que je suis aise quand tous les matins, autour de moi, je vois ces créditeurs tant bumbles , serviables et copieux en révérences? et quand je note que, moy faisant k l'ung visaige plus ouvert et chière (accueil) meilleure que h& aultres , le paillard pense avoir sa depesche le premier, pense estre le premier en date, et de mon ris pense que soyt argent content. Ce sont mes candidatz , mes parasites, mes salueurs, mes diseurs de bons jours, mes orateurs |^rpétuels. » Il avait en mémoire la naïve apologie du bon Bridoie accusé d'avoir remis au jugement des dés la décision des procès qui lui étaient soumis , et ne soupçonnant pas qu'il y ait autre manière de les décider, d'où ce plaisant refrain pour répondre à toutes les questions : « Comme vous aultres messieurs -, » et le marché de Panurge pour tirer de Dindenaut un de ses moutons qui entraînera tons les autres à la mer -, et plusieurs scènes de la longue consultation sur le mariage , notamment celle où le philosophe Trouillogan ayant poussé à bout la patience de Panurge , celui-ci donne à son voisin cette plaisante commission : (( Page mon mignon , tiens icy mon bonnet , je te le donne, saulve les lunettes, et va en la basse court jurer une petite

demie heures pour moy. Je jurerai pour toy quand tu vouldras. » Rabelais a fait jaillir toutes les sources et ressources, les plus délicates comme les plus grossières , du rire, dont , en sa qualité de médecin, il connaissait les propriétés hygiéniques : elles n'ont pas seulement profité aux malades qu'il soignait ; conservées dans son livre comme dans un vaste réservoir, elles ont alimenté la veine comique de nos auteurs les plus justement populaires, La Fontaine, Racine , Molière , Pascal lui-même qui aura puisé dans Rabelais, en rougissant, comme il a fait dans Montaigne, en s'indignant, mais qui n'en a pas moins profité , tout alarmé qu'il fût et scandalisé.

Rabelais est , avec autant de sève et de verve et moins de goût, de la famille des Molière et des Voltaire; il n'a rien de commun avec celle de Calvin, qu'il prit d'abord pour un allié , comme réformateur, et qu'il ne tarda pas k accepter pour adversaire. La méprise fut courte , et les deux novateurs furent bientôt ce qu'ils devaient être, d'irréconciliables ennemis. Calvin signala le libertinage de Rabelais , et Rabelais dénonça l'humeur farouche et intolérante de Calvin, « le démoniacle de Genève , » comme ill'appelle. En effet , ees deux hommes sont de nature complètement antipathique. Calvin n'a jamais souri , et le rire était pour Rabelais lé don le plus précieux que la Providence ait fait à l'homme; son humeur joviale, cordiale, sensuelle, son Tisage ouvert et riant , sa bouche épanouie , sa haute taille et son embonpoint étaient, par le contraste, une satire vivante de ce visage allongé , de ce teint bilieux , de ces joues creuses , de ces lèvres effilées , de cette grêle stature qui représentaient au dehors l'âme atrabilaire de Calvin.

Calvin est un grand et un mauvais génie : je ne nie pas sa puissance, que j'admire et qui m'effraye; je déplore sa sinistre influence sur la religion et sur les destinées de la France. Ce n'est pas que j'impute à lui seul les guerres civiles qui ont ensanglanté notre pays au seizième siècle : je sais quelle part il faut y faire aux bûchers dressés en pleine paix contre l'hérésie, k l'ambition des Guises, & la corrup-

tion des Valois , au fanatisme de la foule ignorante animée par de détestables prédications ; mais l'influence de Calvin fit d'une secte un parti , et ce parti dégénéra en faction qui donna une armée aux compétiteurs des princes lorrains. Des vertus du chrétien, Calvin n'eut que la foi, qui devient facilement farouche lorsqu'elle n'est pas rassurée d'espérance et tempérée de charité ; l'espérance qui donne la patience, la charité qui inspire la douceur, manquent absolument k ce théologien implacable et effrayé , qui est non pas le guide, mais le tourmenteur des âmes qu'il veut ranger à sa discipline. Ce n'est pas ici le lieu d'exposer les doctrines de Calvin \ cependant il faut dire qu'il dénature les impénétrables vérités de la religion , en y portant la sombre lumière de son génie. Calvin dépouille l'homme du libre arbitre , et il lui laissç la responsabilité de ses fautes*, il lui impose le sacrifice de ses instincts de nature, et il lui enlève le mérite de ses actions : de sa propre autorité, il divise l'humanité en élus et eu réprouvés, sans que les élus puissent prétendre la moindre part dans la grâce qui leur est faite, sans que les réprouvés aient même une ombre de recours contre la sentence qui les condamne de toute éternité. Ainsi , il altère la justice dans sa source même , pour n'avoir pas à douter des rigueurs de la vengeance divine. C'est, dit-il, pour maintenir les mérites du Christ 9 pour rehausser la gloire du Fils de Dieu, qu'il dépouille l'homme de tout mérite, de toute liberté, qu'il étale â plaisir sa nudité, sa misère, ses plaies incurables; mais il montre plus sa haine de l'homme que l'amour de Dieu, et pour tout dire, il semble qu'il n'ait k cœur que le dogme de l'éternité des peines : le châtiment des pécheurs est, à ses yeux, la dette unique de la justice divine envers la race humaine. Calvin ne s'attendrit jamais, il menace toujours ; en lui , pas un mouvement de pitié , pas une étincelle d'amour. Au reste , il avait pris soin de bonne heure de resserrer le cercle de la charité ^ car il écrivait dès 1534 : (( Nous ne reconnaissons aucune charité, sinon celle de laquelle Christ est le lien : ainsi le principal point et

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commencement de conserver charité , c'est que la foi demeure entre nous sainte et entière.» En conséquence, Calvin , fidèle k sa promesse , a traité en ennemis tous ceux qui pensaient autrement que lui, et dans la cause du Christ, qui ne l'avouait pas pour champion , il a méconnu le précepte capital de la morale évangélique : « Aimez-vous les ans les autres. »

La polémique de Calvin est acrimonieuse : il aime à confondre ses adversaires : même leur confusion ne lui suffit pas , il veut encore les humilier et les irriter ; il provoque a plaisir les ressentiments , comme pour envenimer la lutte. Le dédain, l'invective, sont ses armes familières, et il recrute des auxiliaires par les inimitiés qu'il fomente, au lieu de se les rallier en leur inspirant une ardeur généreuse. Que veut-il , sinon blesser ceux qu'il attaque , lorsqu'il les traite de bélîtres et de chiens ? Veut-il les éclairer et les ramener, lorsqu'il assaisonne de traits mordants l'énumération des torts qu'il leur attribue? Ce goût de dérision est si vif en lui , qu'il s'y livre même dans les pages dogmatiques de son Institution chrétienne, ce livre si important, comme monument littéraire, pour tout le monde, comme répertoire et comme arsenal , pour les Calvinistes. Il faut bien citer quelque exemple pour montrer avec quelle amertume Calvin blesse en réfutant : a D'avantage il y a encore pis , c'est que depuis qu'on a une fois commencé de constituer la religion en ces vaines traditions , il s'en suit incontinent après cette perversité une autre malédiction exécrable , laquelle Christ reprochoit aux pharisiens , c'est à scavoir que le comman-^ dément de Dieu est mesprisé et anéanti pour garder les préceptes^des hommes. Je ne combattrai point de mes paroles contre nos législateurs qui sont à présent. Je leur donne la victoire s'ils se peuvent excuser que ceste accusation de Christ ne s'adresse point k eux : mais comment s'en excuseroient-ils , veu que c'est cent fois plus horrible péché en eux de ne s'estre confessé une fois l'an en l'aureille d'un prestre que d'avoir mené meschante vie tout le long de l'année? avoir touché de la chair au bout de la langue un

Histoire littéraire, > li

vendredi que d'avoir souillé tous ses membres chacun jour par paillardise? avoir mis la main à quelque ouvrage utile et honneste de soy en un jour de feste dédié à quelqu'un de leurs saincts canonisez h leur poste (fantaisie) que d'avoir tout au long de la sepmaine employé tout son corps h meschants actes? de ne s'estre point acquitté d'un vœu de pélerinaige que de rompre sa foy en toutes promesses? n'avoir point employé son argent aux pompes désordonnées de leurs églises que d'avoir délaissé un povre en une extrême nécessité ? avoir passé par devant une idole sans oster son bonnet que d'avoir contemné tous les hommes du monde? n'avoir point barboté à certaines heures longues parolessans sens que de n'avoir jamais prié en vraye affection? » Qu'on examine et qu'on dise s'il y a un seul Irait de cette longue énumération qui ne soit envenimé. Il n'y a qu'un pas de pareilles invectives à la guerre. Ne pouvait-on pas mieux employer cette langue si ferme, si nerveuse, si précise, que Calvin mettait au service de ses passions de sectaire ?

Youlait-il loyalement réprimer les abus de l'adoration et du commerce des reliques lorsque, en les signalant, il enveloppe l'Église entière dans l'accusation d'idolâtrie : « Je confesse, dit-il, qu'on ne vient pas du premier coup k idolâtrie manifeste, mais petit â petit on vient, d'un abus à l'autre, jusqu'à ce qu'on trébuche en l'extrémité. Tant y a que lé peuple qui se dit chrétien en est venu jusque-là, qu'il a pleinement idolâtré en cet endroit autant que firent jamais païens. Car on s'est prosterné et agenouillé devant les reliques tout ainsi que devant Dieu-, on leur a allumé torches et chandelles en signe d'hommaige : on y a mis sa fiance; on a là eu son recours, comme si la vertu et la grâce de Dieu y eût été enclose. Si l'idolâtrie n'est sinon transférer l'honneur de Dieu ailleurs, nierons-nous que cela ne soit idolâtrie ? et ne faut excuser que c'a été un zèle désordonné de quelques rudes et idiots, ou de simples femmes. Car c'a été un désordre général , approuvé de ceux qui avoient le gouvernement et conduite de l'Église; et mesme on a colloque les os des morts et toutes autres re-

liques sur le grand autel, au lieu le plus haut et le plus éminent, pour les faire adorer plus authentiquement. Yoilk donc comme la folle curiosité qu'on a eue du commencement k faire trésor de reliques est venue en ceste abomination tout ouverte, que non seulement on s'est détourné du tout de Dieu, pour s'amuser k choses corruptibles et vaines, mais que , par sacrilège exécrable , on a adoré les créatures mortes et insensibles, au lieu du Dieu vivant. » Ce passage est le moins amer d'un long pamphlet sur les reliques , où Calvin triomphe avec une joie cruelle de toutes les méprises de la crédulité naïve et du zèle ignorant qui avaient multiplié outre mesure des témoignages contradictoires. Il va même jusqu'à des plaisanteries qui semblent dérobées à Rabelais; témoin celle-ci, prise entre mille autres : « Mais le joyau le plus férial est des douze peignes des Apostres qu'on montre k Nostre-Dame de l'Isle , sus Lyon. Je pense bien qu'ils ont esté du commencement mis Ik pour faire accroire qu'ils estoient aux douze pairs de France; mais depuis, leur dignité s'est accrue et sont devenus apostoliques. »

n est inutile d'apporter de nouvelles preuves qui démontreraient surabondamment k quel point Calvin est étranger k la mesure et k la douceur de l'esprit évangélique ; mais la souffrance morale qu'on éprouve en lisant ces écrits violents et sarcastiques ne doit pas nous faire méconnaître la prodigieuse activité et la puissance de ce génie infatigable qui a fondé une doctrine et un Etat, qui a laissé dans les idées et les mœurs de Genève une empreinte ineffaçable , dont la parole était toujours prête pour l'enseignement, la plume toujours armée pour le combat. On se lasserait k supputer ce qu'il a dit, ce qu'il a écrit; la volumineuse collection de ses œuvres n'en donne qu'une faible idée; ses leçons théologiques, ses pamphlets, ses sermons, sa correspondance, très -incomplètement recueillis, ne représentent qu'un côté de cette vie si souvent appliquée au soin des affaires publiques. Calvin est donc une des intelligences les plus fortement douées qui aient paru en ce

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monde. Le caractère de sou esprit est la rigueur impitoyable des déductions , la netteté des conceptions , la vigueur logique qui s'est animée jusqu'à la passion ; tel est aussi le principe des qualités de son style qui l'ont placé au premier rang comme écrivain. Si l'on compare Calvin aux plus habiles des^prosateurs de son temps , à Rabelais lui-même , on sera frappé de la nouveauté de son langage. Jusqu'alors rien de semblable n'avait paru. Avant Calvin , la prose, lorsqu'elle essayait de devenir périodique, se traînait, s'enchevêtrait le plus souvent, et ne parvenait guère qu'à devenir obscure et diffuse. Calvin lui donne une allure fière et noble , de la clarté et du nombre ^ avec lui elle cesse de bégayer , elle touche à la virilité , elle atteint presque k la hauteur de la prose latine qui lui a servi de modèle. Et, en effet, ce langage de Calvin que nos grands écrivains n'ont fait que tremper plus fortement , qu'ils ont encore assoupli et coloré , doit surtout sa vigoureuse croissance à la connaissance approfondie du latin , que le chef des réformateurs écrivait et parlait avec autant de pureté que de force. Son mérite est d'avoir su, dans ce croisement, maintenir le génie de la langue moderne qu'il enrichissait.

Marot, Rabelais et Calvin sont, k des titres divers, de grands écrivains. Marot doit peu de chose aux anciens, qu'il avait étudiés négligemment. Seulement , par le mélange de la finesse acérée de Martial et de la naïveté gauloise , il a donné k l'épigramme, dont il est le premier maître en France et dont il est resté le modèle , le tour qui lui est propre et le caractère qu'elle a conservé. Pour le reste il se rattache au courant de l'esprit national qu'il a épuré : dans son premier essai , le Temple de Cupido , il était encore un disciple, mais passé maître, de Guillaume de Lorris; il achevait avec un goût d'élégance nouvelle , cette poésie sophistiquée du roman de la Rose, qui n'avait jamais eu qu'une grâce artificielle *, dès lors , suivant d'un pas assuré et d'une allure toute personnelle les traces de Jean de Meung et de Villon , il tirera son originalité et un intérêt durable de la franchise de ses saillies et de la vérité de ses

émotions. Rabelais est aussi de race gauloise ; il sait tout ce que la malice des conteurs satiriques du moyen âge a publié à la charge de la moinerie , et il enrichira encore ce répertoire d'insolentes gausseries ^ mais il est en même temps le savant disciple des anciens : il ne connaît pas seulement son Hippocrate, qu'il édite , mais Aristophane, mais Lucien , mais Platon ; il y puise k toufes mains , il introduit dans sa langue les hardiesses de la flexible syntaxe des Grecs et les richesses de leur vocabulaire , sans oublier les Latins , que Calvin , de son côté , met si heureusement k contribution.

Nous avons essayé de faire connaître ces trois éminents personnages, et pour leur laisser une place convenable nous les avons dégagés de leur entourage. Cependant il faut les replacer , par la pensée , dans le cadre où ils ont vécu , et rendre au roi François P% protecteur des lettres, promoteur actif de la renaissance, et k sa sœur Marguerite, la part qui leur revient dans le développement et l'essor du génie contemporain. Marot et Rabelais acceptent leur patronage, dont ils profitent, et Calvin invoque l'appui du roi dans cette langue française , enfin émancipée , après une longue et injurieuse minorité, par un acte de la volonté royale. C'est encore k François P*" , qui dans sa prison de Madrid avait lu VAmadis espagnol, qu'il faut rapporter la recrudescence chevaleresque dont la traduction d'Herberay des Essarts fut le signal. Ce retour vers des mœurs d'un autre âge ne fut guère qu'un mouvement d'imagination, mais il fut vif, brillant et contagieux. Les Amadis, qui étaient sans doute des Lancelots et des Tristans espagnoïîsés, reparurent avec éclat sur la terre natale. Leur introducteur était un habile écrivain , et un critique distingué de nos jours n'a pas hésité k lui assigner une part considérable dans la constitution de la prose française : « Le nombre de la période, dit M. Chasies, et même le choix des mots doivent beaucoup k d'Herberay des Essarts : il a su reproduire dans sa traduction quelque chose de cette harmonie pompeuse qui caractérise la langue espagnole . et l'on pour-

rail sans trop de hardiesse le nommer le Balzac de son temps. » Al ce titre nous lui devions une place dans cette revue rapide, n ne faut pas oublier non plus qu'à côté de Marot brillèrent quelques beaux esprits qui ne sont pas à mépriser , tels que le jeune Brodeau , enlevé prématurément et qui rivalisait avec son maître, et surtout Mellin de Saint-Gelais, fils d'un autre poète, Octavien de Saint-Gelais, dont on ne peut guère citer que le nom, car ses meilleures épigrammes sont plus spirituelles qu'édifiantes. Abbé et même aumônier du dauphin , il fut plus que Marot le modèle de J. B. Rousseau pour des pièces de même genre qui contrastent scandaleusement avec les odes sacrées de notre poète lyrique. N'est-ce pas lui qui, par un profane mélange, lançait l'excommunication au nom du fils de Vénus :

Si du parti de celles voulez être Par qui Venus de la cour est bannie , Moi , de son fils ambassadeur et prêtre , Savoir vous fais qu'il vous excommunie.

La faveur dont jouissait Saiut-Gelais , la considération qui l'entourait au milieu des fêtes d'une cour voluptueuse dont il était l'ordonnateur , annoncent ce que la morale publique doit aux Valois. Signalons encore, dans le voisinage de Rabelais et à côté de la reine de Navarre Marguerite , son valet de chambre Bonaventure des Perriers , auteur des Joyeux Devis et de cet énigmatique Cymbalum mundi, écrivain élégant, conteur ingénieux, novateur téméraire, qui finit tragiquement une vie vouée au double libertinage des sens et de l'esprit. Enfin rappelons au moins le nom du disciple fidèle, de l'infatigable auxiliaire de Calvin, Théodore de Bèze, historien fécond et partial, controversiste habile, orateur qui ne manque ni de force ni de dignité , bel esprit fertile en vers français et latins , et qui devrait nous arrêter longtemps s'il avait consacré par le style quelques-unes des pages innombrables qu'il a composées.

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