Critique de l'École des femmes
comédie ; u Je trouve qu'il est bien plus aisé de se guinder sur de grands sentiments, de braver en vers la fortune, accuser les destins et dire des injures aux dieux, que d'entrer comme il faut dans les ridicules des hommes, et de rendre agréablement sur le théâtre les défauts de tout le monde. Lorsque vous peignez des héros , vous faites ce que vous voulez; ce sont des portraits k plaisir, oi l'on ne cherche point de ressemblance, et vous n'avez qu'à suivre les traits d'une imagination qui se donne Tessor et qui souvent laisse le vrai pour attraper le merveilleux. Mais lorsque vous peignez les hommes , il faut peindre d'après nature : on veut que ces portraits ressemblent ; et vous n'avez rien fait, si vous n'y faites reconnaître les gens de votre siècle. En un mot, dans les pièces sérieuses, il suffit, pour n'être point blâmé , de dire des choses qui soient de bon sens et bien usitées; mais ce n'est pas assez dans les autres : il y faut plaisanter; et c'est une étrange entreprise que celle de faire rire les honnêtes gens. » Molière a réussi dans cette étrange entreprise : il fait excellemment rire les honnêtes gens , et il ne s'inquiète pas si les autres font la grimace. Il ne montre pas un sens moins droit ni moins délicat lorsque, parlant en son propre nom * , il combat les scrupuleux qui proscrivent absolument la comédie. Voici ce qu'il dit : a Je sais qu'il y a des esprits dont la délicatesse ne peut souffrir aucune comédie ; qui disent que les plus honnêtes sont les plus dangereuses ; que les passions que l'on y dépeint sont d'autant plus touchantes qu'elles sont pleines de vertu , eUque les âmes sont attendries par ces sortes de représentsT^ions. Je ne sais pas quel grand crime c'est de s'attendrir \ la vue d'une passion honnête ; et c'est un haut étage de vertu que cette pleîi^e insensibilité où ils veulent faire monter notre âme. Je doute qu'une si grande perfection soit dans les forces de la nature humaine, et je nç sais pas s'il n'est pas mieux de travailler â rectifier et à adoucir les passions des hommes