CHAPITRE II
La Rochefoucauld. — Le livre des Maximes. — Esprit de cet ouvrage. — Madame de La Fayette. — La princesse de Clèves. — Madame de Sévigmi. — Son caractère. — - Mérite de ses lettres. — Le cardinal de
Retz. » Mémoires sur la Fronde. — Politique du cardinal de Retz.
Ses maximes. — Ses portraits. — Ses narrations.
La splendeur du siècle de Louis XIV a produit, dans l'optique des temps, une illusion qu'il est bon de signaler : c'est que , parmi les noms antérieurs, ceux qui n'ont point pâli dans la lumière de celle époque onl paru lui appartenir. Ainsi Corneille , Descartes et Pascal , que nous avons dû remettre k leur vraie place, semblèrent graviter autour du grand roi, parce que, après sa venue, leur gloire n'en fut pas éclipsée. Voilà sans doute des métaphores bien astronomiques , et comment les écarter quand on parle d'un prince qui avait pris le soleil pour emblème ? Il suffira de ne plus y revenir. Mais si l'inexorable chronologie enlève au siècle de Louis XIV le père du théâtre et celui de la philosophie , et même l'incomparable écrivain dont la prose n'a pas été égalée, il serait injuste de pousser plus loin ces reprises, et de réclamer au profit de l'âge précédent les grandes intelligences qui , bien que déjà mûres, attendirent, pour donner leurs fruits, l'arrière-saison de la vie. Celles-là sont bien, par le génie, contemporaines de Louis XIV. A ce titre , nous ne lui avons disputé ni Molière ni La Fontaine. Par la même raison, nous devons lui laisser La Rochefoucauld et ce Paul de Gondi , que la Fronde avait instruits et formés d'avance pour être, l'un, un moraliste, l'autre, un historien. Nous ne lui envierons encore ni l'amie fidèle du duc de La Rochefoucauld , ni la parente dévouée du cardinal de Retz, ces deux femmes supérieures, figures gracieuses et toujours jeunes , madame de Sévigné et madame de La Fayette.
La Rochefoucauld est véritablement le moraliste de la Fronde ^ il a écrit le livre des Pensées sous la dictée de res-
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sentiments proronds et légitimes. Il avait fait une triste expérience de la morale des partis et de la duplicité des hommes. La Rochefoucauld, né avec de nobles inclinations et l'instinct du dévouement, avait porté ces sentiments dans l'amour et dans la faction : mais il fut dupe de sa fidélité-, la guerre civile ébrécha sa fortune et ruina sa santé. Trahi ou méconnu par tout ce qu'il avait aimé et voulu servir, il n'est pas surprenant qu'une pareille épreuve, qui donnait un double démenti à ses instincts généreux, ait aigri ce cœur noble uni k un caractère faible. Il se vengea de ses mécomptes par la pénétration de son esprit. Sa clairvoyance avait surpris les motifs cachés de la plupart des actions, il les dévoila sans pitié. Il ne nie pas absolument la vertu, il' affirme sur sa propre expérience qu'on se laisse aisément piper aux apparences de la vertu , et que ce que nous prenons pour elle n'est souvent que le déguisement du vice^ il ne prêche pas l'égoïsme , il apprend k s'en défier; il ne veut pas faire des vicieux, il veut diminuer le nombre des dupes -, il ne dit pas : La vertu n'est qu'un mot -, mais : Elle est souvent un masque. Il conseille la défiance et non l'incrédulité, il met la prudence en garde contre l'hypocrisie. En effet, des actions identiques extérieurement ont-elles nécessairement le même principe ? Est-on toujours continent par chasteté , brave par courage ; la vanité ne produitelle pas les effets de la bienfaisance; le calcul, ceux do dévouement? Faut-il avoir vécu longtemps pour l'éprouver, et ne doit-on pas savoir gré k celui qui nous crie qu'il ne faut pas se laisser prendre aux dehors et ne prononcer qu'en connaissance de cause ?
Le moment que prit La Rochefoucauld pour faire ses observations morales ne présentait pas l'humaine espèce sous un jour favorable. C'est surtout dans les cabales que se trahissent les mauvais penchants de notre nature : ou s'y engage sous des prétextes d'honneur, et en réalité par caprice ou par intérêt; et, lorsque l'intérêt n'y est plus, on s'en retire volontiers en voilant sa trahison par un mensonge. Toute ligue de ce genre compose une personne multiple qu'on
peut considérer comme un homme, et qui ne saurait être un honnête homme , puisqu'elle a pour mobile unique son propre avantage *, les membres dont elle est formée se pénètrent du même esprit, de sorte que, considérée dans son ensemble ou dans ses parties , elle n'offre rien qui puisse adoucir la sévérité d'un moraliste. Or, c'est la surtout ce que La Rochefoucauld a vu et étudié , c'est là ce qu'il a jugé et flétri. Le danger de ces Pensées s recueillies dans un même sentiment, de ces Maximes, formulées sous la même impression , est, malgré les précautions de langage qui laissent quelque ouverture aux exceptions , de pousser k un système qui n'en admettrait point. Il n'est pas prouvé que ce système fût au fond de la pensée du moraliste , mais on le lui a prêté , et d'autres en ont pris pour eux-mêmes la responsabilité. Ainsi l'honnête homme qui s'irritait que la vertu fût si rare induit à nier qu'il y ait quelque vertu. Tout devient alors calcul et déguisement, et les actions les plus diverses en apparence , ramenées au même principe , ne sont plus que des manifestations variées de l'égoïsme ; elles ont toutes même valeur, ou plutôt elles sont toutes sans valeur morale.
Ce dangereux sophisme a sa racine, ses replis et ses ressources dans une équivoque captieuse qu'il faut démêler. C'est la confusion de l'amour de soi et de l'intérêt personnel. Il est vrai que le désintéressement absolu, tel que l'ont imaginé certains philosophes, sans pouvoir le définir et surtout sans avoir jamais réussi à le pratiquer, est une chimère : l'homme ne peut jamais se détacher complètement de soi , et , lors même qu'il sacrifie sa vie , c'est qu'il aime quelque chose plus que la vie. Si l'affection détruit le mérite, il n'y a plus humainement de vertu possible. Mais, comme dit excellemment Vauvenargues , « le bien où je me plais change-t-il de nature ? cesse-t-il d'être bien ? » Oui , le pur désintéressement conçu par le stoïcisme n'est qu'un mot, mais la vertu n'en est pas moins une réalité. Pour être vertueux ^ il faut vouloir le bien , et pour le vouloir, il faut l'aimer. La vertu , c'est le sacrifice , et , à un moindre degré ,
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la subordination de Vintérét privé à un intérêt plus étendu et plus élevé; et, comme le dit encore Vauvenargues : « La préférence de l'intérêt général au personnel est la seule définition qui soit digne de la vertu et qui doive en fixer l'idée. Au contraire, le sacrifice mercenaire du bien public à l'intérêt propre est le sceau éternel du vice. » Mais encore, pour la pratique du bien, faut-il le goût, la passion du bien, et dans la passion le moi se retrouve. Le propre de l'aiTection, c'est de s'identifier tout ce qu'elle embrasse-, son effet, lorsqu'elle est grande et noble, est d'agrandir et d'ennoblir le moi , non de le détruire. Mettra-t-on sur la même ligne celui dont le moi se concentre dans sa personne , dans la satisfaction de ses sens , de sa cupidité , et celui dont le moi embrasse sa famille , sa patrie , l'humanité , et qui peut dire avec le poète : Homo sum, nihil humani a me alienum puto.
Ce moraliste sévère, qui risquait beaucoup de nous donner de lui-même une idée peu favorable en jugeant les hommes si cruellement, nous avons pour l'absoudre, sans parler de son dévouement juvénile, l'emploi de ses dernières années , où , revenu de l'ambition et de l'amour, il fut à la cour un modèle de l'honnête homme , et dans le monde un ami fidèle. Sa liaison avec madame de La Fayette, femme supérieure , d'un esprit charmant et de mœurs irréprochables, dont il ne put se séparer qu'en mourant, et les regrets qu'il laissa dans ce noble cœur, prouvent que La Rochefoucauld désabusé n'avait guère chassé de son âme que les chimères de la passion, qui, en se retirant, laissèrent une place libre pour les sentiments vrais, liens solides et charmants du commerce de la vie. Avant de connaître La Rochefoucauld , madame de La Fayette avait déjà composé Zatde, qui est le roman de son imagination, comme la Princesse de Clèves est l'histoire de son cœur. Zaïde et la princesse de Clèves sont toutes deux vraies, elles peignent fidèlement la même âme sincère et pure â des âges différents. Dans la Princesse de Clèves, la fiction et la vérité se lient si étroitement et si heureusement , que la fiction prête de l'intérêt
à la vérité, et que la vérité donne de la vraisemblance k la fiction. Évidemment l'auteur est l'héroïne de ses propres récits ] on voit qu'elle a seulement transporté dans le passé, mais sur un théâtre analogue , les événements de sa vie : en eflFet , pour peu qu'on y réfléchisse , on retrouve facilement la cour de Louis XIY dans celle de Henri II ^ c'est la même grâce et la même corruption polie : la duchesse de Valentinois, plus jalouse de son crédit que de la fidélité de son royal amant, c'est madame de Montespan; la jeune reine d'Ecosse, épouse de François II, la galante et spirituelle curieuse des intrigues de cour, avec son cercle de beaux esprits et de femmes élégantes, n'est-ce pas la duchesse d'Orléans? Comment méconnaître M. de La Fayette sous le nom du prince de Glèves, et M. de La Rochefoucauld sous les traits de M. de Nemours? L'analogie est frappante dans le caractère des personnages et dans les données générales de la fable ^ la différence est dans les incidents de l'action et dans la rigueur du dénoûmeut.
Comme œuvre littéraire, la Princesse de Clèves était plus qu'une nouveau té, c'était presque une révolution. Le roman cessait par là d'être le mensonge de l'histoire et de la passion ; il entrait enfin dans la vérité , il s'humanisait dans ses peintures et dans ses proportions. L'histoire n'est plus qu'un cadre où la passion se développe ; les événements réels qui se mêlent à la fiction ne sont point altérés dans leur essence, ni dénaturés dans leurs principes. Dans ce charmant ouvrage, qui reste un modèle, l'action commence aux dernières années du règne de Henri II , et se prolonge sous celui de François H. L'intrigue se lie habilement aux principaux faits historiques sans nuire à leur enchaînement. C'est déjà le procédé de Walter Scott. Il est vrai que les mœurs sont transportées du dix-septième siècle dans le seizième, et que la cour des Valois est l'image de celle des Bourbons ; mais qu'importe cet anachronisme des mœurs couvert par l'éternelle vérité de la passion ? Racine a eu le même tort , plus gravement peut-être, et la même supériorité dans la peinture du cœur humain l'absout complètement. De nos jours,
on a cru faire merveille en introduisant dans les romans, et même dans les drames, ce qu'on appelle la couleur locale , et les soins qu'on a donnés à cette décoration ont été pris sur l'étude du cœur humain, dont la peinture seule fait vivre les œuvres de l'intelligence. L'accessoire a ruiné le principal , et pour une fidélité douteuse , que les érudits contestent toujours et que les ignorants n'apprécient pas, n'a-t-on pas trop souvent sacrifié la vérité morale que les simples aussi bien que les doctes peuvent reconnaître.
Madame de La Fayette nous conduit naturellement à madame de Sévigné, que nous trouvons en tiers dans l'amitié qui l'unissait au duc de La Rochefoucauld. Ce nom , qui se place à côté des plus illustres , porte si bien avec lui l'éloge des grâces de l'esprit, qu'if est devenu la plus douce des flatteries, et qu'il semble, pour parler comme Bossuet à propos d'Alexandre et des héros, qu'aucune femme digne d'être admirée ne puisse recevoir des louanges sans que madame de Sévigné les partage. En effet, il ne lui manque aucune des qualités de son sexe : enjouée, tendre, rêveuse, compatissante, au sourire si souvent mouillé de larmes, esprit railleur sans amertume, badin sans licence comme sans pruderie, religieuse sans bigoterie, toujours simple , vive et naturelle, madame de Sévigné n'a eu d'excès que dans l'amour maternel et d'emportement que contre la déraison et la mauvaise foi. Sa nature fut si heureuse, si pure, si sensée, que Ménage et Chapelain purent l'endoctriner sans la rendre pédante , que les conversations de l'hôtel Rambouillet ne lui guindèrent pas l'esprit, qu'elle put garder l'amitié de Port- Royal et rester indulgente , et qu'elle reçut les traits envenimés de Bussy sans rien perdre de sa bonne renommée.
Quand on se représente tant de qualités brillantes , ornements d'une solide raison , on ne peut s'empêcher de porter envie à ceux qui ont vécu dans l'intimité de madame de Sévigné, et qui ont vu briller cet esprit dont madame de La Fayette a dit qu'il éblouissait les yeux. S'il est vrai que ses lettres ne peignent pas toute la tendresse de son âme,
et (( qu'elle cache au inonde, à elle-même el k sa fille la . moitié de l'inclination qu'elle a pour elle , » il nous manque aussi quelque chose de l'entrain de son esprit si vif k la réplique , si prompt à s'animer , et de son intarissable gaieté. Ne nous plaignons pas cependant ^ car le commerce épistolaire a aussi des bonnes fortunes qui lui sont propres et qui compensent par la précision du langage , par le trait plus finement aiguisé, et par l'élévation du style et des idées, les charmants caprices de la conversation. Ces lettres, telles qu'elles sont , nous donnent le spectacle unique d'un esprit supérieur, tout entier k ses pensées et k ses sentiments, courant en pleine carrière, se jouant, dans la souplesse gracieuse et forte de sa nature , par mille détours et brusques écarts , précipitant ou ralentissant son allure au gré de ses émotions , s' arrêtant sans fatigue et laissant sur sa trace un sillon de pure lumière d'où jaillissent, par instant, de vives étincelles. Il n'y a plus k louer ce chef-d'œuvre de naturel et de sincérité -, on a épuisé toutes les formules de l'éloge, et cependant on n'a pas exagéré le mérite de ce style qui peint tout ce qu'il exprime : tour k tour gai , attendrissant, pathétique, quelquefois sublime.
Il faut apporter quelques preuves de ces mérites divers. Laissons de côté, quoiqu'il soit un modèle de gaieté et d^entrain , le récit de l'enlèvement de mademoiselle de Vaubrun par le comte de BéXhune-Cassepot , un peu trop risqué ; mais donnons en échange quelques traits de cette scène des cordons bleus qui faillit « ébranler la gravité » de Louis XIV ; « Toute la troupe était magnifique , M. de la Trousse des mieux; il y eut un embarras dans sa perruque qui lui fil passer ce qui était k côté assez longtemps derrière, de sorte que sa joue était fort découverte ; il tirait toujours ce qui l'embarrassait, qui ne voulait pas venir*, cela fit un petit chagrin. Mais sur la même ligne, M. de Montchevreuil et M. de Villars s'accrochèrent l'un k l'autre d'une telle furie ; les épées, les rubans , les dentelles, les clinquants, tout se trouva tellement mêlé, brouillé, embarrassé, toutes les petites parties crochues étaient si parfaitement entrelacées,
que nulle main d'homme ne put tes séparer^ plus on y tâchait, plus on les brouillait, comme les anneaux des armes de Roger : enfin , toute la cérémonie , toutes les révérences , tout le manège demeurant arrêté , il fallut les arracher de force et le plus fort l'emporta. Mais ce qui déconcerta entièrement la gravité de la cérémonie , ce fut la négligence du bon d'Hocquincourt , qui était tellement habillé comme les Provençaux et les Bretons, que ses chausses de page étant moins commodes que celles qu'il avait d'ordinaire , sa chemise ne voulait jamais y demeurer, quelque prière qu'il lui en fit : car, sachant son état, il tâchait incessamment d'y donner ordre, et ce fut toujours inutilement : de sorte que madame la Dauphine ne put tenir plus longtemps les éclats de rire; ce fut une grande pitié; la majesté du roi en pensa être ébranlée , et jamais il ne s'était vu , dans les registres de l'ordre , l'exemple d'une telle aventure. » Ni Hamilton, ni Voltaire n'ont plus de vivacité, et ils n'ont pas ce degré d'aisance et de naturel dans l'enjouement. Ajoutons un tableau du même genre : a L'archevêque de Reims revenait hier fort vite de Saint-Germain -, c'était comme un tourbillon \ il croit bien être grand seigneur, mais ses gens le croient encore plus que lui. Us passaient au travers de Nanterre, tra, tra. Ira; ils rencontrent un homme k cheval, gare, gare. Ce pauvre homme veut se ranger 5 son cheval ne veut pas; et enfin le carrosse et les six chevaux renversent cul par-dessus tête l'homme et le cheval, et passent par-dessus et si bien par-dessus que le carrosse en fut versé et renversé. En même temps, l'homme et le cheval , au lieu de s'amuser k être roués et estropiés, se relèvent miraculeusement, remontent l'un .sur l'autre, s'enfuient et courent encore , pendant que les laquais de l'archevêque et le cocher, et l'archevêque même , se mettent a crier : Arrête, arrête ce coquin; qu'on lui donne cent coups. L'archevêque, en racontant ceci, disait : Si j'avais tenu ce maraud-lk, je lui aurais rompu les bras et coupé les oreilles. » On pourrait détacher vingt morceaux de même mouvement et de même coloris.
Passons « du plaisant au sévère » , et même à l'extrême pathétique. Madame de Longueville a perdu son fils tué au passage du Rhin. Personne n'ose le lui dire, elle va l'apprendre et nous serons témoins de sa douleur : a Mademoiselle de Vertus était retournée depuis deux jours k Port- Royaf, où elle est presque toujours : on est allé la quérir avec M. Arnauld pour dire cette terrible nouvelle. Mademoiselle de Vertus n'avait qu'à se montrer. Ce retour si précipité marquait bien quelque chose de funeste. En effet, dès qu'elle parut : Ah ! mademoiselle , comment se porte monsieur mon frère * ? Sa pensée n'osa aller plus loin. Madame , il se porte bien de sa blessure. • — Il y a eu un combat. Et mon fils? — On ne lui répondit rien.- — Ah! mademoiselle , mon fils , mon cher enfant , répondez -moi , est-il mort? — ^ Madame, je n'ai point de parole pour vous répondre.— Ah! mon cher fils! est-il mort sur-le-champ? n'a-t-il pas eu un seul moment? Ah! mon Dieu ! quel sacrifice. Et Ik-dessus elle tombe sur son lit, et tout ce que la plus vive douleur peut faire, et par des convulsions, et par des évanouissements, et par un silence mortel, et par des cris étouffés , et par des larmes amères , et par des élans vers le ciel , et par des plaintes tendres et pitoyables , elle a tout éprouvé. » N'eut-elle écrit que cette page que tant de larmes ont mouillée , que les plus insensibles ne liront jamais d'un œil sec, madame de Sévigné serait déjà par le cœur le premier de nos écrivains. On sait qu'en parlant de Turenne, elle a été aussi noble et plus touchante que Mascaron et Fléchier- dans la chaire chrétienne. La mort soudaine de Louvois lui inspirera des paroles dignes de Bossuet : u Le voilà donc mort , ce grand ministre , cet homme si considérable qui tenait une si grande place ^ dont le moi , comme dit M. Nicole , était si étendu^ qui était le centre de tant de choses : que d'affaires, que de desseins, que de projets , que de secrets , que d'intérêts k démêler , que de guerres commencées, que d'intrigues, que de beaux coups