CHAPITRE III
Avènement de Voltaire. — Il essaie tous les genres. — Œdipe. — La Henriade. — Originalité de son théâtre tragique, — Voltaire historien. — Ses adversaires. — - Lefranc de Poinpignan — Gresset. — Gilbert. — Ses disciples et ses admirateurs. — Marmontel. — La Harpe. -—Saint-Lambert. — » Son inflaence.
Il est temps d'arriver à l'homme supérieur dont la gloire contestée, mais impérissable, remplit le IS'' siècle. Voltaire a séduit ses contemporains^ il les a enivrés en exprimant sous une forme vive et brillante les idées et les sentiments qui fermentaient dans les âmes d'où s'étaient retirées les antiques croyances. Il ne fit pas , comme on l'en a accusé, l'incrédulité ou plutôt le scepticisme de son temps : il s'en empara, il l'autorisa, pour faire prévaloir au profit de l'humanité et de la civilisation le seul dogme auquel il fut attaché sincèrement , la tolérance. Lk se trouve l'unité de sa vie, le ferment de toutes ses passions , le mobile de toutes les luttes qu'il a ou engagées ou soutenues : c'est aussi ce qui protège sa mémoire , malgré bien des écarts et des souillures. Voltaire a voulu réellement pacifier le monde qu'il a tant agité , il a aimé les hommes qu'il a si cruellement raillés, il a prétendu conduire au bien-être et a la vérité ceux-lk même auxquels il a pour sa part et trop souvent contribué à enlever et leurs plus douces consolations et leurs plus chères espérances. Voltaire était plutôt malicieux que méchant , plutôt indiscipliné que factieux , plutôt relâché que corrompu \ parmi tous les caprices de son esprit , les témérités de sa raison , les inégalités de son humeur, il avait de généreuses passions : il aimait la gloire, il fut sensible à l'amitié , l'injustice le révoltait, et pour redresser les torts de la violence et du fanatisme , on l'a vu braver et irriter courageusement leurs fureurs. Il faut être juste envers lui: il a des taches qui ne s'effacent point, des torts qui ne se peuvent expier^ il a aussi des titres incontestables qui ne permettent pas qu'on l'abandonne sans
réserve h ses détracteurs. Comme son siècle, il a eu dans la guerre contre le passé ses ruses déloyales , ses ingratitudes , ses emportements , il a été au delk du but -, mais l'ardeur qu'il ne sait pas toujours maîtriser ne l'entraîne pas à tous les excès : il s'arrête avec respect devant la noble figure de saint Louis , malgré sa haine pour le moyen âge *, il glorifie Henri lY, il réhabilite Louis XIY, il reste fidèle k la religion littéraire du siècle précédent ; il défend la civilisation contre les chimères d'innocence et de pureté barbares écloses du cerveau de Jean-Jacques ; il renvoie avec dédain et colère le brevet d'athéisme que lui décernent les d'Holbach et les Lamettrie, et il ne se laisse pas déconcerter par les railleries des Grimm et des Diderot qui lui reprochent comme une faiblesse de tenir encore à son Dieu « rémunérateur et vengeur ». En parlant d'un tel homme , il y a un milieu k garder entre l'anathème et l'apothéose, entre M. de Maistre et Condorcet.
François Arouet, qui prit à vingt ans le nom de Voltaire, nom sonore et vibrant , destiné k être répété par les mille voix de la foule , tantôt avec amour, tantôt avec colère , Jamais avec indifl^érence , annonça dès l'enfance ce qu'il serait un jour. Avant l'âge de la réflexion il avait comme respiré le germe des doctrines qu'il professa pendant toute sa vie. Les jésuites, qui le reçurent des mains de l'abbé de Chàteauneuf , son parrain , ne purent qu'orner son esprit par leurs agréables leçons , et le seul de ses professeurs qu'il n'eût pas séduit , car tous les autres étaient sous le charme et s'amusaient de ses saillies , sans songer à réprimer ses témérités, le P. Le Jay fut prophète k coup sûr, lorsqu'il jeta le cri d'alarme en disant qu'il serait « le coryphée du déisme en France. » Du collège où il avait brillé , il courut vers le monde , qui le connaissait déjk et qui l'attendait pour lui faire fête. Accueilli , caressé , choyé par l'élite de ces courtisans et de ces abbés , épicuriens émérites , les Vendôme , les La Fare , les Chaulieu, les Courtin, précurseurs de la régence, Arouet, novice encore, apportait parmi ces beaux esprits vétérans du plaisir,
qui en avaient bu la coupe jusqu'à la lie, le feu de sa jeunesse , la verve étincelante de son esprit, et on peut ajouter l'ingénuité relative de son cœur. Ces vieillards voluptueux l'auraient complètement perverti. Heureusement le château de Saint-Ange, où l'attirait un autre vieillard , M. de Gaumartin , ami des lettres et tout plein des souvenirs de la France, lui suggéra dans la solitude et sous l'influence d'une conversation savante , sérieuse et saine , de grands desseins poétiques, et bientôt la Bastille , qui se referma sur lui pour des vers qu'il n'avait point faits , lui donna des loisirs qui furent féconds : c'est Ik qu'il acheva son OEdipe et qu'il ébaucha le poëme de la Ligue.
Le succès i^OEdipe lui donna la célébrité, qu'il désirait surtout pour étendre son influence. Il s'occupa aussi dès lors à établir solidement sa fortune , persuadé que l'opulence lui serait une ressource et une garantie contre la persécution. Ce mélange de prudence et d'audace caractérise les hommes qui , nés pour la lutte , n'ont pas l'abnégation qui pousse au martyre. Voltaire prit ses sûretés contre luimême et contre les autres -, il voulut pouvoir harceler sans relâche les ennemis qu'il eut de bonne heure , et s'en faire de nouveaux sans donner trop de prise sur sa personne. Aux amis de cœur qu'il doit k une sympathie désintéressée il ajoute des prôneurs qu'il s'attache par ses libéralités et ses éloges. Sa clientèle forme un parti lié à sa cause ; il courtise les rois et même leurs maîtresses, et bientôt il a lui-même des courtisans parmi les princes*, il déjoue les intrigues ourdies contre lui par la puissance de sa propre cabale \ il étonne l'envie par l'éclat de ses succès , et finit par conquérir le droit de tout oser impunément. Nous n'avons pas à suivre dans tous ses incidents cette vie orageuse et brillant^ qui se termine par une ovation populaire et par un enterrement clandestin , symboles d'une gloire dont il faut cacher quelque chose *, mais il convenait de jeter au moins un coup d'œil sur le caractère de cet homme prodigieux et sur la carrière qu'il a parcourue. Nous sommes égale^ ment forcé de choisir entre ses œuvres,
Le génie infatigable et capricieux de Voltaire courut comme une flamme mobile sur tous les points du domaine des lettres *, il s'arrêta sur quelques-uns et il y jeta une vive lumière. Sa véritable supériorité est dans son ardeur, son étendue et son incomparable netteté. Il manque de profondeur : il s'en passe et il la méprise. Pour lui, aller au fond des choses , c'est s'enfoncer dans un obscur souterrain -, et monter sur les hauteurs , c'est se perdre dans le vide. Il nie hardiment ce qu'il ne peut pas atteindre. Aussi n'est-il au premier rang que dans les choses légères et dans l'ordre des vérités moyennes. Avec quelle clarté il exprime ce qu'il comprend , et avec quelle sécurité il anéantit ce qu'il ne comprend pas ! Tout ce qui est mystère est pour lui non avenu , excepté le mystère général que la nature révèle et recouvre en même temps. Il ne cherche pas k le percer, et il accuse d'erreur ou d'imposture tout ce qui tend k l'éclaircir ; les hautes spéculations de la philosophie sont pour lui des chimères , et les enseignements de la religion sur l'origine du monde et la destinée de l'homme, des conjectures ou des inventions accueillies par la crédulité. La raison de l'homme lui suffit, et c'est en cela qu'il est déraisonnable. Voltaire est tombé au piège de sa raison , si lumineuse sur les choses qu'elle atteignait directement , de son bon sens si droit et si clairvoyant dans ses limites; ce qui est au delà l'importune , et pour s'en débarrasser il le détruit. Sa force est l'occasion de sa faiblesse. Ce n'est point par perversité de cœur que Voltaire est irréligieux : c'est par la séduction de ses propres lumières , et par l'assurance qu'il s'est faite que ce qu'elles n'atteignent pas est inaccessible k tous les yeux. Ainsi ceux qui n'ont pas vu comme lui ce qu'il voit clairement ont été des barbares plongés dans d'épaisses ténèbres , et ceux qui prétendent avoir vu ce qu'il ne voit pas sont des visionnaires ou des imposteurs. De plus , ce qu'il appelle visions, mensonges, erreurs, étant, à ses yeux, l'aliment du fanatisme , et le fanatisme la maîtresse cause de tous les maux de Thumanité , il pense faire une œuvre pie en essayant de détruire tout ce qui dépasse la na-
ture et surmonte la raison. Il appellera de bonne foi le siècle qu'il éblouit et quMl enchante le siècle des lumières, et il dira fièrement : a J'ai plus fait en mon temps que Luther et Calvin *, » et il ajoutera : « J'ai fait un peu de bien , c'est mon meilleur ouvrage. » Il ne savait pas combien de mal était mêlé k ce bien.
Nous l'avons déjà dit, Voltaire voulait des admirateurs pour avoir des prosélytes *, il aimait la gloire et plus encore la domination. En tacticien habile, il demanda d'abord la célébrité au théâtre , où le nom des poètes qui réussissent retentit si bruyamment. Son OEdipe, qui faisait oublier celui de Corneille , parut l'égaler k Racine , et parmi ses contemporains d'habiles critiques s'abusèrent au point de le croire supérieur à Sophocle. Toutefois cette tragédie n'est pas une œuvre irréprochable ; mais les beautés qu'elle renferme couvrent les défauts, et les connaisseurs sont d'accord pour avouer que le quatrième acte demeure, pour le style tragique et l'intérêt, au niveau des plus belles créations dramatiques. Malheureusement, pour complaire au goût dominant, qu'il ne pouvait encore diriger et qu'il ne voulait pas heurter, Voltaire n'avait pas osé suivre résolument les traces de Sophocle ', il avait corrompu la majesté de son antique sujet par un alliage moderne qui le dénature. Quoi qu'il en soit, k dater de ce jour, Voltaire fut un grandpoëte , et quelques années après, le poème de la Ligue, devenu la Henriade, mil le sceau k sa renommée poétique. Le succès de ce poème , salué du nom d'épopée , prouve surabondamment que les Français n'ont pas la tête épique. Cela était vrai surtout au 18® siècle, oii l'esprit narquois de notre race était mêlé de scepticisme. Ce poème héroïque n'est , k proprement parler, qu'une thèse morale contre le fanatisme et en faveur de la tolérance , relevée par de brillantes descriptions et glacée par de froides allégories. Le poète aime son héros pour avoir triomphé de la Ligue qu'il déteste ; mais on comprend qu'il lui sait peu de gré d'avoir abjuré l'hérésie , et il ne le convertit pas au point de le rendre orthodoxe. On voit trop que le chantre de Henri IV n'a d'autre religion que l'amour
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de la paix et de rhamanitë. Satirique et moraliste , il lai manque la foi , qui , par le sentiment religieux , lui aurait donné Tinspiration poétique. Quelques tableaux peints vigoureusement , des portraits tracés d'un burin énergique et ingénieux , de beaux vers en grand nombre et de nobles idées bien exprimées ne sufiBsent pas pour une épopée ; il faut des caractères variés, des personnages agissants et vivant de la vie héroïque , le commerce du ciel et de la terre , enfin l'unité d'action et d'intérêt , conditions vitales qui manquent à la Henriade, Cependant Voltaire avait rencontré juste : il avait traité ses contemporains k leur gré, et , plus heureux que ses nombreux et tristes devanciers dans cette carrière , plus heureux encore que ses successeurs non moins nombreux et également tristes y il lui fut donné de faire lire sans fatigue et même admirer dix mille alexandrins noblement alignés.
On sait trop , et on voudrait pouvoir l'oublier, que la Henriade n'est pas la seule épopée de Voltaire ; la seconde , on n'ose la nommer et on craint de se souiller, même en la flétrissant. Comment se fait-il qu'un poète , qu'un Français ait osé prendre le ton badin de l'Arioste , en y mêlant le cynisme d'Apulée, k propos de la chaste héroïne dont l'intervention merveilleuse a délivré la France ? Ni le libertinage de l'esprit, ni l'irréligion du siècle ne peuvent expliquer cet attentat ; ces goûts dépravés auraient pu se satisfaire autrement. Il a fallu, par surcroit, que cette sainte mémoire eût été négligée et que l'ingratitude nationale eût comme enseveli le miracle de notre affranchissement. La responsabilité est donc partagée. Que la France ait un long poëme obscène , c'est un malheur et une souillure ; mais que ce poëme travestisse et salisse la plus belle page de nos annales , c'est le châtiment d'une sacrilège incÛfférence. Certes, si la France avait dignement honoré Jeanne d'Arc, la muse lascive de Voltaire aurait passé outre, en baissant les yeux.
Voltaire n'est ni un Virgile ni un Arioste , quoiqu'il ail entendu ces deux noms prononcés pour lui plaire. Il n'est
pas non plus un Racine , mais ses titres comme poète tragique sont mieux établis que pour l'épopée. S'il n'a pas l'exquise pureté du style de Racine, s'il pénètre moins avant dans le cœur humain , s'il combine ses plans avec un art moins délicat , s'il n'atteint pas la vigueur et le sublime de Corneille , il a plus de mouvement et d'éclat , il a emporté des succès moins durables , il est vrai , mais aussi brillants ] il a remué les âmes et fait verser des larmes abondantes par une chaleur qui n'est pas toujours factice , par une sensibilité souvent vraie , délicate et profonde , par des situations terribles ou touchantes. Il a ranimé la muse tragique qui^ depuis le itfanZm^ de Lafosse et les premiers succès de Grébillon déjà éloignés, sommeillait aux accents monotones des disciples dégénérés de Corneille et de Racine : k peine faut-il faire une exception en faveur de VAmasis de La Grange-Chancel , dont Voltaire a tiré plus tard quelques effets dramatiques pour sa Mérope.
Voltaire s'était endormi sur le succès d'Œdipe, et, aussi longtemps qu'il se laissa entraîner au tourbillon du monde, l'originalité et le succès lui manquèrent également. Son séjour forcé en Angleterre , l'étude d'une littérature nouvelle, les loisirs de l'exil retrempèrent son génie. L'amour de la liberté , le respect des lois dont il avait vu l'exemple en Angleterre l'inspirèrent heureusement, lorsqu'à son retour il composa sou Bruius dont quelques scènes sont dignes de Corneille. Le souvenir de Shakspeare le servit mieux encore , puisque de V Othello du poète anglais il a tiré sa Zdire qui fit couler tant de larmes, qui parut un instant le chefd'œuvre de la scène et qui demeure la plus émouvante de ses tragédies. A dater de ce jour. Voltaire est un maître qui marche avec indépendance dans sa propre voie.
L'originalité dramatique de Voltaire est surtout marquée dans deux tragédies qui n'éclipsèrent pas Zdire ^ mais dont le succès fut également populaire : on voit que nous voulons parler d^Alzire et de Mahomet. Ces deux pièces méritent qu'on s'y arrête un instant. Alzire n'est pas la plus touchante des créations du poète, puisqu'il a fait Zdire,
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mais c'est la plus neuve et la plus brillante. L'action se rattache k une grande scène historique, la conquête du nouveau monde *, elle met en contraste deux religions, et de plus la civilisation et l'état de nature. Ces grands objets sont déjk une cause d'intérêt ; mais le drame qui se développe sur cette trame et dans ce cadre est par lui-même saisissant et pathétique. Les personnages chargés de représenter les passions et les idées qui sont] en jeu attachent par la diversité de caractères bien tracés. Alvarès, Zamore , Gusman , Alzire surtout , ne sont pas des ébauches, mais des êtres réels, qui parlent et qui agissent selon des passions vraisemblables, attachantes, qui ne se démentent pas. La pensée philosophique que le poète veut faire prévaloir, et qu'il enseigne sous forme dramatique » ne le domine pas au point de déplacer ou de glacer l'intérêt : il prêche la tolérance , sans doute , mais il en démontre les bienfaits par une action rapide, qui tient la curiosité en éveil, qui touche le cœur et dont l'issue satisfait le sentiment moral. Il faut ajouter à ces qualités le mérite de l'invention , qui s'étend k toutes les parties du drame , et l'éclat soutenu d'un style que déparent seulement quelques négligences. Voltaire, n'eût-il fait qn^ Alzire ^ aurait noblement gagné le nom de poète dramatique et un rang élevé parmi les maîtres de la scène.
Mahomet vise plus haut qu' Alzire et dépasse le but qu'il veut atteindre. Le 18® siècle y vit le suprême effort du génie , et nous y voyons , nous , la suprême erreur de Voltaire et de son siècle. Pour Voltaire , l'établissement d'une religion ne va jamais sans imposture : fondateurs et ministres , il ne fait grâce à personne : dans les chefs il voit la fraude et l'hypocrisie; dans les disciples, la bonne foi n'est qu'aveuglement. Voltaire pensa faire un coup de maître en montrant sous les noms de Mahomet, d'Omar et de Séide, l'imposture et le fanatisme , parce qu'il pouvait se défendre d'avoir voulu atteindre indirectement la vraie religion, prêchée et propagée par de tout autres moyens que ceux qui ont amené le triomphe de l'islamisme. Mais ici l'apologie est
si bien fondée, si légitime que le coup fourré ne porte pas. Aussi bien Mahomet lui-même n'était pas atteint. Voltaire a tellement défiguré l'histoire , sa conception est tel^ lement arbitraire, la violence de ses coups est si mal dirigée, que cette machine si formidable en apparence devient ridiculement impuissante. Il a voulu , dit-il , nous montrer Tartufe les armes k la main ! mais Tartufe ne se bat points Tartufe ne fonde pas de religion : il se sert de celle qu'il trouve établie , il y fonde son industrie et ses bénéfices; il se garde bien des entreprises qui demandent du dévouement et qui exposent à des sacrifices. Mahomet , tel que l'a peint Voltaire , loin de convaincre et de conquérir la moitié du monde , n'aurait pas entraîné à sa suite un seul chamelier, ni dominé la moindre des bourgades de l'Asie. Ce Mahomet de fantaisie et de rancune a beaucoup perdu dans l'estime des connaisseurs, comme œuvre d'art, et de nos jours il a cessé d'émouvoir la foule.
Le succès de ces grandes scènes de l'histoire moderne , transformées par l'imagination du poète et détournées au profit de la propagande philosophique, n'empêcha pas Voltaire de revenir aux légendes héroïques de la Grèce. Après Mahomet, il composa Métope sur un sujet antique et d'après une pièce moderne de l'Italien Scipion Maffei. Nulle part il n'a mieux réussi a se rapprocher des tragiques de la Grèce. En effet , l'ordonnance du poëme a la simplicité majestueuse d'un temple grec , les figures ont cette netteté de contour qui rappelle la sculpture antique , les passions sont naturelles et contenues, le langage des personnages s'enfle rarement jusqu'à la déclamation-, enfin on peut dire de cette pièce qu'elle est , toute proportion gardée , VAthàlie de Voltaire. Il a été bien moins heureux dans Or este ^ quoiqu'il ait fait illusion à ses contemporains.
La Harpe paraît croire et il insinue que Voltaire égale ici Sophocle qui lui a servi de modèle , et il ne soupçonne pas que l'imitateur, en introduisant dans les caractères des éléments nouveaux, a substitué un pathétique vulgaire à la sainte terreur que produit dans Sophocle l'inexorable puis-
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sance de la fatalité. Sophocle ne comporte pas de changement ; tout ce qui modifie ses conceptions les affaiblit : il est tout entier, qu'on nous passe cette expression vulgaire, à prendre ou k laisser. Racine Ta bien compris , et il s'est abstenu. Voltaire a été plus hardi, parce qu'il entre* voyait seulement les beautés du modèle k travers un nuage. Il a cru reproduire , il a cru embellir Sophocle , et il n'est parvenu qu'k construire une pièce hybride qui aurait révolté les Athéniens et que les Français ont médiocrement goûtée. En effet , c'est mitiger la terreur et dépouiller le drame de toute valeur morale, de tout enseignement, que de prétendre transporter l'intérêt sur Cly temnestre , épouse adul* tère, homicide, en lui laissant les sentiments d'une mère, et d'atténuer le parricide d'Oreste en l'amenant par une méprise. Qu'est-ce donc qu'Oreste , si le destin n'entraiae pas son bras et sa volonté au meurtre de Cly temnestre? Qu'est-ce que Glytemnestre elle-même, si elle ne conserve pas l'audace du crime et l'impénitence ? Glytemnestre repentie, et visant k couler en paix ses vieux jours au sein de sa famille unie sous le patronage d'Égisthe, est un personnage chimérique, Oreste, fils respectueux, devient insignifiant -, Electre elle-même, dont le poëte grec avait fait le génie de la piété et de la vengeance, est abâtardie. Tous ces beaux monstres antiques, ainsi apprivoisés, ont perdu leur attrait de terreur, leur charme d'épouvante. Que valent après cela des scènes bien conduites, quelques tirades pathétiques, une intrigue régulière? Le terrible prestige de la race d'Atrée est détruit, et nous n'avons pas même en échange des gens de bien.
Voltaire a laissé sur la scène tragique une trace brillante dont l'éclat s'est affaibli , mais n'est pas effacé. On n'a oublié ni Rome sauvée, ni Sémiramis, ni V Orphelin de la Chine, ni surtout Tancrède, tableau brillant et pathétique des mœurs chevaleresques, drame artistement construit, où seule la faiblesse du ^tyle accuse une main sexagénaire. Ce fut au théâtre le dernier signe de sa force. Les pièces qu'il composa plus tard , telles que les Guèbres et les Lois
de Minos, ne sont plus que des pamphlets en action, et quelle action! Elles n'onk d'autre but que de mettre en scène un grand prêtre déloyal et fanatique, impuissantes machines de guerre et poëmes insipides, témoignage et châtiment d'une animosité qui avait dégénéré en manie. Si Voltaire a fini par être médiocre et même absolument mauvais dans la tragédie , il n'a jamais été bon dans la comédie : car ses demi-succès en ce genre , Nanine et V Enfant prodigue, reviennent de droit à la comédie larmoyante, genre hybride où il n'égale pas même Nivelle de la Chaussée dont il s'est moqué. Quand Voltaire veut être comique k la scène, lui qui est si plaisant dans ses pamphlets, dans ses satires, dans ses romans, quelquefois même et hors de propos, dans ses histoires, il échoue complètement. C'est que le génie d'observation lui manquait pour pénétrer les mœurs et les caractères ; c'est qu'il n'avait pas ce désintéressement de l'esprit qui s'oublie pour faire agir et parler les autres selon leur nature. Il est trop prompt, trop personnel, trop sarcastique pour ne pas se trahir ; il veut toujours paraître et se moquer : comme s'il craignait de passer pour dupe, il immole lui-même les personnages qu'il devrait livrer loyalement à la risée publique 5 mais le spectateur qui a été devancé par le poète ne rit pas, il siffle ou il bâille.
Quoique Voltaire ait vainement prétendu k l'universalité , il n'en faut pas moins reconnaître et admirer la souplesse et l'étendue de ses rares facultés. Le poète qui pendant près d'un demi-siècle sut frapper l'imagination et charmer l'esprit de ses contemporains sous tant de formes diverses; par des tragédies qui rappelaient Racine et Cor- ^ neille-, par des discours en vers sur la morale, où abondent de saines idées et de poétiques images; par des satires piquantes , moins châtiées , mais plus vives et plus acérées que celles de Despréaux; par des contes moins libres que ceux de La Fontaine et presque aussi naturels; par des poésies légères qui laissent bien loin celles des Chapelle, des La Fare et des Chaulieu par la grâce et la vivacité; ce poète toujours si facile et souvent si distingué se montre encore
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dans la prose le plus vif et le plus lumineux de nos écriyains. Il n'a d'égal dans le genre épistolaire que Cicéron chez les anciens, et madame de Sévignéchez les modernes^ il donne au roman une rapidité qui entraine, un tour nouveau qui surprend et qui charme , une portée satirique et morale qui étonnelc penseurs et qui les déconcerte quand elle ne les séduit pas ; dans la controverse , il a une prestesse , une légèreté et quelquefois une vigueur surprenantes : il est vrai que dans cette escrime il se permet tout , la ruse , l'audace et l'ou trage \ enfin il fait une révolution dans la manière d'écrire et de comprendre l'histoire. En ce genre , il déploie toutes les qualités de son génie. Ses récits clairs et rapides emportent le lecteur; les réflexions ingénieuses et sensées, qui ne se détachent jamais en maximes ambitieuses comme dans ses tragédies, courent avec le récit qu'elles éclairent sans le ralentir ; l'art par lequel il rattache les effets à leurs causes, quoiqu'il ne voie que les petites causes, ne laisse pas languir l'intérêt*, ajoutons à ces mérites que la précision de son style net et animé complète la séduction.
Parmi ses compositions historiques, il n'y a d'irréprochable que YHistoire de Charles XII. C'est une peinture achevée qui met sous nos yeux avec tout le charme de la vérité et de la simplicité les lieux , les événements et les hommes. Le Siècle de Louis XIV mériterait les mêmes éloges si le plan n'en était pas défectueux. L'heureuse idée de ne pas borner l'histoire d'une époque à celle des batailles et des faits et gestes des princes aurait eu toute sa valeur si l'historien eut trouvé le secret de représenter dans un ta- ^ bleau unique, outre les faits purement politiques , le mouvement des lettres, les querelles religieuses, les petits incidents qui ont eu de graves conséquences , les vicissitudes des finances , le mécanisme de l'administration ] mais en isolant ces divers éléments , il a morcelé la vie sociale et dispersé l'unité de l'ensemble qu'il faut reconstruire après l'avoir lu. La conception de YEssai sur les mœurs et l'esprit des nations est aussi une grande idée , mais sa grandeur se perd dans l'exécution parce que l'historien ne voit partout
qae des causes accidentelles, que son scepticisme lui dérobe la marche progressive des peuples à travers l'obscurité du moyen âge. L'humanité s'agite sous ses yeux et n'avance pas; les événements, que rien ne règle ni ne mène, ne lui montrent que des scélérats et des victimes-, il s'indigne et raille tour k tour, et il ne soupçonne pas le mot de cette énigme confuse qui est sans doute l'affranchissement des hommes après leur rédemption. Bossuet voyait Dieu partout dans les temps qui ont précédé la venue du Christ , Voltaire ne le voit nulle part dans ceux qui l'ont suivie. Toutefois les sarcasmes de Voltaire expriment moins la cruauté de son esprit que l'émotion de son âme , c'est la fourberie et l'ignorance qu'il poursuit pour apprendre aux hommes k se débarrasser de ces ennemis de leur bonheur et de leur dignité. C'est le même esprit qui l'anime dans ce roman de Candide qu'on lui a tant reproché et dont la gaieté railleuse a paru diabolique quand elle n'est au fond qu'une invitation ironique k combattre courageusement les fléaux de la nature et de la société.
Soit que l'on s'indigne ou qu'on s'en réjouisse, il faut bien reconnaître que Voltaire a réellement régné sur son siècle ; mais comme sa souveraineté était contestée , il a eu contre les dissidents les impatiences d'un chef de parti qui l'ont emporté jusqu'à la dérision et k l'injure , et d'autre part, comme il était puissant, il a eu des flatteurs qui encourageaient ses violences. On sait quelle fut son animosité contre J. B. Rousseau , autrefois son ami et presque son patron littéraire, et que ce souvenir aurait dû protéger. Il eut moins d'amertume contre un autre lyrique , ami fidèle de Rousseau , Lefranc de Pompignan ; mais sa gaieté , qui fut contagieuse, n'en a été que plus cruelle. Pompignan n'est k dédaigner ni comme poète ni comme prosateur ; comme homme et citoyen, il était digne de beaucoup d'estime. Cœur droit et généreux, il fit preuve de courage en portant jusqu'au trône les doléances du peuple; il n'en montra pas moins lorsqu'il jeta contre les abus de l'esprit
philosophique ce cri d'alarme qui émut la bile de Volai.
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laire. Pliilosoplic lui-même, mais toujours chrétien, Pompignan avertissait les novateurs du danger qu'ils faisaient courir k la société en portant leurs coups au delà de la superstition. Ils coupaient tout l'arbre pour quelques branches parasites. Que ne l'émondaient-ils, (c de son tempérament il eût encor vécu , )> et de ses bons fruits il eût continué de faire vivre le monde. Telle était la pensée de cet honnête homme ^ mais il donnait prise sur lui par l'importance exagérée qu'il s'attribuait, et aussi par l'emphase de son langage, et Voltaire , dont il contrariait les desseins, ne pouvant lui répondre sérieusement, te prit par ce côté faible : il fit pleuvoir sur lui une véritable grêle de traits plaisants dont il resta criblé ; tout le monde répétait après lui , et même le dauphin , tout pieux qu'il était :
César u*a point d'asile où son ombre repose Et Tami Pompignan pense être quelque chose.
Pompignan était sans doute moindre qu'il ne croyait, mais enfin il avait, non sans raison , conscience de sa probité et de son talent , et il voulait sincèrement le bien public. Ses Cantiques jacré5, pour ceux qui les ont touchés, ne sont point un objet de raillerie ^ on y trouve de la noblesse, de l'harmonie, et l'élévation du sentiment religieux. Voltaire, qui les bafoue, n'aurait pas réussi à en faire de semblables, et moins encore cette ode sur la mort de J. B. Rousseau , où il a été forcé par surprise , il est vrai , d'admirer au moins une strophe. Comme tragique. Voltaire a fait beaucoup mieux que la Didon de Lefranc , mais cette pièce avait réussi, et certainement elle n'est pas l'œuvre d'un sot. En outre, Pompignan , comme Louis Racine et Daguesseau , ne se bornait pas à la connaissance des lettres grecques, latines et françaises , il étudiait encore l'Italie et l'Angleterre. Au reste Voltaire gardait de l'estime pour lui, tout en le combattant k outrance. Il voulait seulement le désarçonner et il y parvint.
Un poète charmant, le seul peut-être qui se place k côté de Voltaire dans la poésie légère, Gresset, reçut de la
même main une atteinte qui ne Ta pas blessé prorondément. Gresset se fait toujours lire en dépit des épigrammes de Voltaire, et cela les émousse. Celui-ci avait été charmé de le voir quitter Tordre des jésuites pour rimer en liberté, et il avait dit : « Un poète de plus et un jésuite de moins, c'est un grand bien dans le mondes » mais lorsque Gresset fit ses adieux au monde par une lettre contre la comédie. Voltaire atténua ses éloges et prétendit malignement que Gresset n'était pas aussi coupable qu'il le disait, et qu'il s'accusait à tort d'avoir fait une comédie. N'en déplaise à Voltaire , le Méchant est bien une comédie *, la seule peutêtre que Gresset pût faire, car il n'était pas en fonds pour tenter d'autres entreprises du même genre, mais il a réussi dans celle-là , comme Piron pour la Métromanie, Piron est encore un ennemi de Voltaire , mais il a lancé plus d'épigrammes qu'il n'en a reçu. Ce joyeux Bourguignon avait la repartie vive et il n'était pas prudent d'engager avec lui un duel de bons mots. Le métromane Damis est le poète luimême qui, sentant ce qu'il y avait de noble et de comique dans la fougue qui emportait son âme au delà du monde réel , tout en y laissant son corps , a fait de cette nécessité de vivre là où, il lui était impossible de se régler au train ordinaire des choses , le pivot d'une action vraisemblable et divertissante. Il y a mis tout le feu de son âme, tout le piquant de son esprit, toute la chaleur d'une verve étincelanle, et par une bonne fortune unique dans sa vie, il a fait un chef-d'œuvre. La Métromanie et le Méchant sont au théâtre les seuls titres de Piron et de Gresset, quoiqu'ils aient fait d'autres pièces et même des tragédies. N'en disons rien , puisqu'elles sont oubliées. Gresset eut d'autres succès encore. Son petit poème de Ver-Vert est un badinage où la coquetterie du style se concilie avec le naturel et la grâce, et on admirera toujours la merveilleuse aisance de ses vers dans la Chartreuse et quelques autres pièces spirituelles , élégantes et surtout harmonieuses. Gresset a eu toute la fraîcheur de l'adolescence dans ses premières poésies, et ce charme ne s'est pas effacé: sa maturité a été courte , mais
encore féconde, puisqu'elle a produit le Méchant, qui est, comme Ta dit M. Villemain , la médaille des salons du 18* siècle : a Jamais , toutes ces grâces du monde, cette flatterie maligne, cette amertume mêlée d'insouciance, ces exagérations si vives , cette verve de dédain , cette franchise d'égoisme qui veut être gaie , cette raillerie apparente sur soi-même pour se moquer des autres , ce sacrifice de toutes les choses à l'esprit et cette satiété de l'esprit qui jette dans le paradoxe > cette légèreté enfin qui n'est souvent que le défaut d'attention et de raison , n'ont été si bien rendus*, et l'efiet poétique est né de cette peinture si fidèle d'une société sans âme et sans poésie. »
On ne trouve nulle part dans les écrits de Voltaire le nom de Gilbert; il parait avoir été insensible aux injures de ce poète comme à ses avances. Peut-être la jeunesse de cet adversaire inattendu , sa détresse et la beauté de ses vers satiriques l'ont-ils désarmé. Gilbert, mort h vingt-neuf ans, laisse une trace dans l'histoire. Un cri d'indignation jeté contre la corruption des mœurs de son siècle et la dépravation du goût, un gémissement de douleur résignée exhalé à la veille de sa mort sur un lit d'hôpital , voilk ses titres devant la postérité, et ils sont durables. Dans la satire, Gilbert a toute la véhémence de Juvénal , mais il n'a pas au même degré la sève et l'énergie poétiques; il met de la déclamation dans l'éloquence : on sent que sa colère se nourrit trop de haine et d'envie, et qu'il venge moins la morale que luimême. Dans l'élégie , son âme est purifiée-, elle n'a plus de rancune ni de convoitise : elle gémit, elle pardonne , elle est vraiment chrétienne. On voudrait que Voltaire , par égard ou par dédain pour ses détracteurs , surtout par respect pour lui-même , eût toujours montré la même réserve-, mais il a eu trop souvent la faiblesse de vouloir se venger. Il est inexcusable de n'avoir pas mesuré ses coups , d'avoir prodigué l'outrage, l'insulte et même la calomnie. Sans doute il a rencontré sur sa route de bien méprisables adversaires acharnés contre sa gloire ; mais que ne souffre-t-il, dans cette gloire même , pour avoir trop goûté le vilain et cruel plaisir
de la vengeance. On a surtout reproché k Voltaire d'avoir diffamé Fréron , critique incommode, sans doute, mais qui, pour avoir harcelé Voltaire , n'en était pas moins homme de savoir et de probité. Que n'a-t-il pas dit contre les deux Rousseau, Jean-Baptiste et Jean-Jacques, contre le savant Larcher et bien d'autres encore ? En vérité , ces crises de colère ressemblent fort k des accès de démence. Quelle leçon pour ceux qui, engagés dans la polémique, ne refusent rien k leur orgueil et k leurs ressentiments !
Voltaire n'était pas toujours de cette humeur. Ainsi l'abbé Guénée lui avait fait de profondes blessures par ses Lettres de quelques Juifs, où il relève si finement et avec tant d'esprit bien des bévues historiques \ Voltaire , tout irascible qu'il est , le ménage cependant et lui témoigne de l'estime : c'est que l'abbé Guénée faisait preuve d'urbanité, qu'il n'était point pédant et qu'il savait avoir raison avec mesure. Ainsi encore Marivaux se croyant désigné par Voltaire , qui avait parlé de comédies métaphysiques, lui avait dans un moment d'humeur décoché le titre de bel-esprit fieffé : Voltaire ne récrimina point-, il estimait le caractère et le talent de Marivaux , et il se garda d'envenimer une méprise qui pouvait, s'il l'eût relevée avec amertume, dégénérer en animosité : « Je serais, disait-il, très-fâché de compter parmi mes ennemis un homme de son caractère, et dont j'estime l'esprit et la probité ; » et il ajoutait avec une douce malice : « J'aime d'autant plus son esprit que je le prierais volontiers de le moins prodiguer. » C'est ainsi qu'il convient de critiquer un auteur. Voltaire avait raison de ne pas dédaigner le talent de Marivaux : quoique , par l'abus de la finesse et de l'esprit, la manière de cet écrivain ait donné cours au nom de marivaudage, l'auteur de la comédie des Fausses confidences et du roman de Marianne est un esprit d'une rare distinction. Il faut oublier ses débuts dans le genre burlesque , mort avec Scarron , et qu'il ne fallait pas essayer de ressusciter; il s'y émancipa jusqu'k s'attaquer a Homère et k Fénelon. Mais dans la comédie il trouva une veine nouvelle qu'il suivit avec un art infini. Il sonda les
replis du cœur d'une main délicate, et il exprima les nuances les plus fugitives du sentiment dans un langage qui a du trait, de la finesse et de la grâce. Les artifices d'un dialogue plus brillant que naturel lui servent k dérouler le fil d'une intrigue légère, qui se briserait k chaque instant sans des prodiges d'adresse. Dans ce cadre étroit, sur cette trame si mince, il n'y a que des profils, des nuances et des mots^ mais le roman , qui lui donne plus d'air, plus d'espace, un terrain plus solide , lui permet de nouer et de développer une intrigue attachante , de peindre fidèlement les mœurs et de tracer des caractères : Marianne passe h bon droit pour un de nos meilleurs romans.
Voltaire n'a pas non plus gardé rancune k Palissot , qui avait, k l'instigation du duc de Choiseul , traduit sur la scène les Philosophes . Il est vrai qu'il était personnellement épargné dans cette comédie d'un Aristophane gagé par la cour, et que Jean-Jacques Rousseau y était un objet de risée; mais ses amis d'Âlembert et Diderot étaient attaqués , et Voltaire ne souffrait guère qu'on touchât k ses amis. Il faut lui laisser le mérite d'avoir eu de la chaleur et de la sincérité dans ses affections. S'il a trop souvent abusé de sa renommée et de son autorité pour écraser, pour humilier ses ennemis , quelle bonne grâce n'a-t-il pas mis k encourager, k patroner les jeunes gens qui annonçaient le goût des lettres et qui avaient besoin d'aide.^ Ils lui forment un cortège dont on ne peut pas le séparer. Il faut placer k leur tète Marmontel , qui n'est pas un écrivain supérieur, poète du genre tempéré, quoiqu'il aspire au sublime dans ses tragédies dont quelques-unes ont réussi sans pouvoir rester au théâtre, prosateur élégant qui a fait lire des poèmes en prose, Bélisaire, que les philosophes accueillirent avec faveur et qui scandalisa la Sorbonne, et plus tard les Incas. On a beaucoup loué ses Contes moraux, qui ne répondent pas toujours k leur titre. Ses Mémoires, dont les premiers livres sont exquis, et ses Éléments de littérature, qui sont d'un critique judicieux et quelquefois hardi , feront vivre son nom plus sûrement que Bélisaire , autrefois si vanté et qui n'est
plus goûté que des esprits vulgaires : ce qui lui laisse encore bon nombre de lecteurs. Mafmontel n'a jamais cessé de louer Voltaire , et pendant longtemps La Harpe , autre disciple non moins aimé du maître, rivalisa d'ardeur avec lui. La Harpe , comme Marmontel , fut poète et critique. Il a mieux réussi au théâtre , puisqu'on se souvient au moins du succès de Warwick , de Philoctète et de Mélanie; comme lui , il brilla dans les concours académiques. Il a su le premier introduire l'éloquence dans la critique littéraire : toutefois on l'a flatté en lui donnant le surnom de Quintilien français; mais s'il a faiblement apprécié les anciens, qu'il ne connaissait guère que par le souvenir de ses excellentes études, il s'est montré critique supérieur dans l'appréciation de nos grands écrivains , et on peut toujours étudier avec fruit cette importante partie de son Cours de littérature. Disons-le en passant, notre jeunesse ferait mieux de lire La Harpe que de le dénigrer sur la foi d'autrui et que de répéter, après un de ses spirituels détracteurs :
La Harpe avait du goût , heureux qui n'en a point !
En vérité, ce genre de bonheur n'est pas assez rare pour être envié.
Marmontel et La Harpe étaient disciples et protégés de Voltaire, et il n'est pas surprenant qu'ils lui aient prodigué l'éloge. Saint-Lambert, qui ne lui devait rien, poussa l'hyperbole de la louange jusqu'à le mettre au-dessus de Corneille et de Racine par ce distique :
Vainqueur des deux rivaux qui régnaient sur la scène , D'un poignard plus tranchant il arma Melpomène.
Telle était l'admiration des contemporains. Voltaire avait trop de goût pour en être dupe, mais il en jouissait. Saint- Lambert a jeté en passant ce distique adulateur dans le poëme des Saisons, où les vers ne sont pas sans harmonie et qui offre l'image poétique de quelques grandes scènes du monde physique-, œuvre froide cependant et monotone, puisqu'il y manque le sentiment religieux qui , sur le même
sujet, inspirait Thompson en Angleterre, et qui seul peut vivifier les descriptions de la nature. La poésie de Saint- Lambert , qui a rarement de l'éclat et souvent de la pesanteur, ne permettait pas cependant de prévoir combien serait lourde et terne la prose du même auteur, lorsque, atrophié parle matérialisme et glacé par Page , il écrivit en l'honneur de la sensation et de l'intérêt bien entendu le Catéchisme universel, indigeste et illisible testament des plus tristes doctrines du siècle. Quoi qu'il en soit , ce poème des Saisons donna le signal k la poésie descriptive et la mit k la mode. Dans les dernières années du siècle qui virent paraître et qui accueillirent favorablement les Jardins de Delille , les Fastes de Lemierre*", Y Agriculture de Rosset , les Mois de Roucher, ce fut un véritable débordement de vers très-artificiels à propos de la nature. Delille, qui se produisit quelques années après Saint-Lambert et qui emporta tout d'abord le nom de poète par sa belle traduction des Géorgiques^ fait aussi partie du cortège de Voltaire , dont il ne dédaigna ni le patronage ni les éloges. Tous les rayons poétiques venaient aboutir à Voltaire comme à leur centre. Il reçut encore les hommages du lyrique Lebrun, dont les odes étaient la fanfare de tous les événements du siècle : cette musique dura longtemps, grâce k la longévité du poète, qui put, après la chute de la monarchie , chanter l'héroïsme républicain et la gloire de l'empire. Lebrun conseilla en beaux vers une belle action que Voltaire s'empressa d'accomplir, eu tirant de la misère une nièce du grand Corneille. Lebrun n'est pas un poète k dédaigner : la dureté de ses vers, les images forcées dont ils abondent, les oripeaux mythologiques qui les déparent en voulant les orner, ne leur enlèvent ni le feu ni la vigueur qui frappa d'étonnement et presque d'admiration leurs premiers lecteurs. La France crut avoir son Pindare: plaisante méprise qui serait inexcusable si la France eût connu Pindare. La vérité est que Lebrun est encore loin d'avoir égalé dans l'ode J. B. Rousseau ; mais il lui dispute le prix de l'épigramme.
Il faudrait pousser plus loin cette énuméralion pour épui-
ser la liste des disciples de Voltaire. « Quelques-uns » dit M. Jay, se distinguaient par d'heureuses tentatives*, Guimond de La Touche , Saurin , Lemierre , obtinrent d'honorables suffrages. De Belloy fut mieux inspiré dans le choix de ses sujets que dans la manière de les traiter : des noms chers k la France attachèrent k ses productions un intérêt puissant ; le spectacle de l'héroïsme national commandait l'indulgence, protégeait les succès du poète et fait encore pardonner à ses défauts. )> En effet , le Siège de Calais de cet auteur tragique, écrivain très-médiocre, fait époque dans les annales de notre théâtre. Quant à Lemierre, qui ne manquait pas de talent, mais de goût, et qui s'admirait avec un orgueil naïf dont on souriait , il a frappé d'une empreinte vigoureuse, dans ses tragédies et dans ses poèmes qu'on ne lit plus , quelques vers excellents qu'on a retenus. VIphigénie en Tauride de Gùimond de La Touche et le Spartacus de Saurin ont été remarqués dans leur temps. Voltaire applaudissait k ces heureux essais. Il se montra de même favorable au comédien La Noue, auteur de Mahomet II, et d'une comédie longtemps applaudie, la Coquette corrigée. Il vit encore les premiers succès de Ducis, h qui il n'a manqué, pour monter au premier rang, qu'un style plus châtié et l'art de composer un plan. L'ensemble de ses tragédies , qui renferment toutes d'admirables scènes , est toujours défectueux. Imitateur de Shakspeare que Voltaire regrettait, sur ses vieux jours, d'avoir fait connaître en France, Ducis a naturalisé sur notre scène tragique quelques-uns des chefs-d'œuvre du poète anglais, Hamlet, Roméo et Juliette, le Roi Lear, Macbeth et Othello. Personne ne Ta surpassé dans l'expression des sentiments moraux, et il a peint avec charme l'amour filial et avec noblesse l'autorité paternelle. Il rajeunissait la tragédie comme avait fait autrefois Voltaire, il lui succédait au théâtre et il le remplaça a l'Académie.
Nous n'avons pas quitté Voltaire en voyant défiler devant nous quelques-uns de ses adversaires et de ses admirateurs ] nous le retrouverons encore; il est partout. L'histoire de sa
vie serait celle de tout son siècle, et l'examen de ses ouvrages soulèverait toutes les questions morales, religieuses, politiques, littéraires, dont la discussion est Taliment et l'attrait des grandes intelligences. On aurait beaucoup k louer, beaucoup k reprendre , et il y aurait une ample matière aux diatribes et aux panégyriques. La difficulté serait de garder une juste mesure. Louer sans réserve et même excuser avec complaisance , c'est prendre une part dans de coupables excès que flétrit justement la conscience humaine; mais aussi le dénigrement systématique de Voltaire trahit, chez ses détracteurs, une secrète sympathie pour les abus qu'il a voulu détruire. Ceux qui n'ont que l'outrage pour sa mémoire ne disent pas tous leur dernier mot, qui serait fort menaçant pour la liberté de conscience. Laissons k Voltaire l'honneur de quelques bonnes pensées et de généreux sentiments, ne lui disputons pas le rare mérite de ses bons ouvrages, et ne contestons pas les qualités qui brillent encore dans ceux que nous réprouvons. Quoi qu'on puisse dire, Voltaire est un grand écrivain : il a, quand la passion ne l'égaré pas, la raison la plus droite, la lucidité, la netteté d'un bon sens exquis ; ne faisons pas non plus un démon de malice, un monstre de perversité, de celui qui a eu l'ambition de rendre les hommes plus humains et moins ignorants, qui a eu la passion du travail et de la justice, qui a salué avec transport l'avènement de Turgot au ministère, qui s'affligea de sa disgrâce comme d'un malheur public : u La France, disait-il, aurait été trop heureuse! » Et il ajoutait : a La destitution de ce grand homme m'écrase, et je vais mourir en le regrettant. )) Il ne mourut que deux ans plus tard , et sur son lit de mort voici les derniers mots que le généreux défenseur des Calas et des Sirven traça d'une main défaillante lorsqu'on lui annonça que le comte de Lally- Tollendal venait de réussir k faire casser l'arrêt qui avait conduit son père k l'échafaud et qui flétrissait sa mémoire : « Le mourant ressuscite en apprenant cette grandenouvelle ; il embrasse bien tendrement M. de Lally -, il voit que le roi est le défenseur de la justice. Il mourra content. »