DÉVELOPPEMENT DE RABELAIS
Le grand mouvement d'idées que la découverte de l'antiquité détermina chez nous pendant le premier tiers du xvi'" siècle ne s'était fait encore sentirqu'incidemmeut dans la littérature, quand soudain il éclata dans le premier livre de Pantagruel (lin de 1532), bientôt suivi de son père Gargantua '. Maître François Rabelais,
1. Éditions : les Grandes et Inestimables Chroniques du grand et énorme géant Gargantua; réimpression d'un vieux roman où Rabelais a mis la main, Lyon, 1532. Premier livre de Pantagruel : Lyon, Cl. Nourry, sans date-, Lyon, Fr. Juste, 1533. Gargantua : édition sans date antérieure à 1535; Fr. Juste, Lyon, 1535. (M. Marty-Laveaux a pleinement achevé de démontrer l'antériorité de Pantagruel, t. IV de son éd., p. 15-21.) Les deux livres réunis : Lytm, Fr. Juste, 1542; Lyon, E. Dolet, 1542. Le Tiers Livre: Paris, 1546. Le Quart Livre : éd. incomplète. Lyon. 1548; éd. authentique, Paiis, 1552. 5° livre : l'/slf soyina/ile, 16 chapitres, 1562; éd. complète, 1564 (sur l'arnlhenticilé du 5" livre, cf. Marty-Laveaux, t. IV, p. 309-314, el Bru-
l'autour, a (|uarantp ans ou environ : c'est un dt> ces tanUjiistiuits dont nous avons pailé; et nit'ine il lui a fallu plus d'ardeur, plus (le volonté qu'à porsoune pour étudier, puisqu'une erreur du sort l'avait fait moine, et moine mendiant. Il dévore toutes sortes de livres, il apprend le grec, malgré les cordeliers. Lr cloître gène son corps non moins que son esprit : il se défroque.
Mais plus tard, à Lyon, quand pour vivre il ajoute à ses travaux d'humaniste, à sa médecine, à ses airaanachs une bouffonne imitation des vieux romans, il y lire sa principale inspiration des jirofondeurs de son expérience; le souvenir de ses plus essentiels instincts comprimés et menacés pendant tant d'années met dans l'd'uvre comme deux pointslumineux : la lettre de Gargantua à Pantagruel, et l'abbaye de Tlieléme. Immense aspiration vers la science universelle; libre épanouissement de tout l'être pliysit^ue et moral : voilà tout ce premier Pimtagriiel; et (hmiuntud ne l'ait que développer les mêmes thèmes : car la discipline de Ponocrates, et l'activité de frère Jean, voilà l'àme du livre. I.a satire n'est que la contrepartie de ces deux conceptions maltresses, qui entraînent en ofTet la dérision de la scolastique et la haine des moines : sur quoi Rabelais se retient d'autant moins qu'il écrit dans le temps de l'indécision du pouvoir royal. Ajoutons à cela la parodie des expéditions lointaines et des folies chevaleresques, à laquelle pourtant il ne faut se laisser prendre qu'à demi : il les conte pour s'en moquer, et il pense bien en les contant allécher les lecteurs. Mais il obéit en s'en moquant à un fonds d'humeur populaire qu'il lient de ses origines; il a une détiance ironique des grandes chevauchées; avec son sens prudent positif, il rit des fous qui risquent leur peau pour faire du bruit. El puis la gloire des armes représente surtout à ce fds do vigneron tourangeau des champs ravagés, des paysans ruinés. De là son rêve de royauté pacifique et paternelle : l'éternel rêve des ruraux.
Kn somme, les deux livres expriment l'idéal d'un homme né dans le pi-uple, échai)pé du cloître, enivré de liberté et de science. Ils sont imprégnés a la fois d'antiquité et de christianisme : Rabelais feuillette tour à tour les beaux livres de Platon et la Sainte Ecriture; il associe dans sa révérence les grands païens philosophes et les « prêcheurs évangéliques >». Ardent à discréditer l'éducation sco-
DeliPre). Le I.)iichal, Amslerdnm, 17i1. Biirgaud-Desmarets PlRatliPry, Difinl, 2*c<l., lP"J0-7,3. Marly-Laveaii:^, I.eniurre, lî^l'i el fiiiv. in-S. — A consulter : K. (Jehliarl, Uahelais, la Jieniiissancc et lu /i'-form/', UaclifjUo, IS"7; Slapfer, /tabi-lais, '2" «> 1., 1891 ; K. Millet, y?(('W«iiî, in-16, 1S92, A. Ufulhani, /iabclais, »i:i voi/ages en Italie, son exila Metz, 1891 ; Bnineti'Te, .Vur un buste de Jlubrlais, Revue «les Deux Mondes, l"' mai, 1S87; Kaguel, AVI* Siècle; K. Copley-Chrislie, E. Dolel, trad. par C. Sdiyenski, Pari», 1SS<5; A. Lefrann. les Xavigalioui de Pantagruel, 1905; Revue des éludes iabehiisiennes, <l>'puiï 1903.
lapfique, la logique creuse, il ne dépasse guère Marot dans ses boutades contre les sorbonistes et les moines.
On ne saurait trop dire que les cinq livres de Rabelais forment non pas un, mais cinq ouvrages, qui s'échelonnent pendant trente ans à des moments très divers de notre Renaissance, et qu'à vouloir les juger tous en bloc comme formant une seule œuvre, on risquerait de n'en pas apprécier exactement la valeur.... et de s'égarer sur le caractère de l'auteur.
Voilà donc le premier Rabelais ', l'ami de Bndé, le contemporain intellectuel de Marguerite et de Marot, et qui achève avec eux d'éclairer la première période du xvi^ siècle français.
L'année 1335 est une date décisive. Jetant François I*"", après la procession du 29 janvier, dans le catholicisme étroit et persécuteur, elle opère par contre-coup, pour la France, la première séparation des éléments jusque-là confus. I.e protestantisme qu'on punit se précise et se détermine : l'année suivante va paraître l'Institution chrétienne. Désormais le temps des vagues tendances, des complexes poursuites est passé. 11 faut être catholique avec le roi, ou protestant avec Calvin. Marot s'en va à Ferrare, dans une cour réformée; Marguerite se rattache à la messe latine, à la confession, à la Vierge. Ceux qui ne veulent être rigoureusement ni protestants ni catholiques, les libres esprits qui repoussent tous les jougs et se sentent à la gêne dans toutes les Églises, les doux amis de la tolérance, qui mettent l'essence du christianisme dans la charité, les fougueux partisans de la bonne vie instinctive et naturelle, qui ne veulent point resserrer leurs désirs ni leurs jouissances, tous ceux-là désormais seront malheureux, s'ils ne sont bien habiles. Ils seront pris entre les deux dogmes.
Despériers ^ en fit l'épreuve. Il s'efface comme poète dans l'ombre
1. Biographie : François Rabelais, né à Chinon à la fin du xv" siècle, des cordcliers de Fontenay-le-Comte passe aux bénédictins de Maillezais : il étudie la médecine à Montpellier, est attaché en 1532 à l'Hôtel-Dieu de Lyon, fait imprimer divers ouvrages d'érudition et de médecine, des alraanachs, et enfin Pantagruel el Gargantua. Il fut comme médecin dans la maison du cardinal Jean du Bellay, qu'il suit au moins trois fois à Rome (1533, 1535, 1538). Il sut se faire de puissants protecteurs, Budé. Geoffroy d'Estissac, les Du Bellay, les Chàlillon, Diane de Poitiers; il obtint ainsi de François l" et de Henri 11 des priviloces pour son 3* et son 4' Ijvre. Cependant, en 15i6-1547, il est à Metz où ii s'est eului : il y vil assez misérable. Ii fut, grâce aux Du Bellay, chanoine de Saint-Maurdes Fossés, curé de Saint-Martin de Meudon (1550) et de Saint-Christophe de Jambet. Il résigna en 1552 ces deux cures, dont il se borna sans doute à toucher les revenus. Il mourut vers 1553. Sa légende avec tontes les anecdotes qui la composent s'est formée d'après son livre; elle tend à taire l'auteur a la ressemblance de son œu\Te, ou plutôt de la forme extérieure de cette œuvre.
2. Biographie: Né vers 1498 (Chenevière dit 1510) à Arnay-le-Duc, B. Despériers, très savant en grec et en latin, collabore avec Olivetan pour la Bible française (1535), avec Dolet pour les Commentaires de la langue latine (1536). Il résida longtemps à Lyon. Valet de chambre de la reine de Navarre (I53G), poète et conteur il fut lié avec Marot
<1p Marot comme conteur dans Tombre doi la reine de Navarre. Mais il fit cet étrange Cj/mhnlum munili, la promii^re anivro franraise (|iii manifeste, entre les df^iix tln'-i, loties »''paleMW'iit inlolérantfs, loxistonce d'un tiers parti de libres phi'osopbes. Sp détachant du même f,'roupe d't'iiidils, colla boralmirs tous les rlenx dOlivplan dans la traduction de la Hible, Calvin s'en alla écrire If livre de lu Réforme française, cl Des[)ériers quatre petits dialogues, obscurs et railleurs, où l'on entrevoyait ces choses graves : que la foi consiste à affirmer ce qu'on ne sait pas, et que nid ne sait; que les théologiens ressemblent à des enfants « sinon f|iiand ils viennent à se battre »; que Luther ni Bucer ne changeront le train du monde, et (ju'après comme avant eux, mêmes misères seront, et mêmes abus; que toute la puissance de Dieu est dans /e livre, entendez que le livre, c'est-à-dire l'homme, a fait Dieu ; que les petits oiseaux montrent aux nonnes les leçons dv Nature; que toutes les Églises et tous les dogmes ne sont qu'imposture et charlatanisme; que les réformateurs sont en crédit par la nouveauté; que leur œuvre, quoi qn ils en aient, rendra chacun juge de sa foi. Il y a tout cela dans le Ci/mljnhim, et d'autres choses encore, toute sorte de lueurs, de formes inachevées, dont le soudain éclair et les vagues contours inquiètent dans le jour brouillé de cette impudente fantaisie.
Rabelais suivit la voie de Despériers : mais Berquin et tlalurce brûlés comme le Cymbatuin lui servireidde leçons; il savait la vigoureuse joie de son Pantagruel odieuse à (lenève autant qu'en Sorbonne, et il était averti qu'il ne ferait pas bon pour lui d'aller trouver Calvin. Il voulait rester en France, et y rester en sûreté, en paix. Prudemment il se fit des patrons, cardinaux, princes, rois même. Il réimprima ses deux premiers livres, expurgés de mots malsonnants, tels que sorbonhtes, snrbonngrcs, sorbonicolcs : il biffa même le reproche de « choppiner » volontiers, qu'il adressait en quelques lieux aux théologiens. Sa colère contre Dolet, qui réédita les deux livres sans changement, prouve combien il tenait à calmer les défiances de la Sorbonne.
Bien assuré par un privilège du roi, il se découvre dans son troisiè-me livre, merveilleux de verve, mais dont l'ample satire évite lestement les actualités dangereuses : c'est, sur le thème gaulois
et connut Rabelais. Il publia à Paris en 1538 son Cymbalum mundi. qui faillit faire briller l'imprimeur Morin; il le réimprima andacieuseinent à Lyon à la fin de In mémo année. Il mijunit en 1544. H. HIstienne dit qu'il se lun.
Éditions : Œurri's françaises, i.ouis I.ncour, 1856; le Cymbalum. F. Franck Paris, 1873. Les lii'-créa lions et Joyeux Devis, publiés pour la première fois on 1558, sfiiilèvent une question d'authenticité. Par ex., (in du la Nouvelle V, le livre III de l'anlftpruel est cilê. Or ce livre III parut deux ans après Ja mort do Uesjjériera. — A consulter Chi^nevière, B. Des P. Pion, 1886, in-8.
du mariage, une débauche crudité d'idées, un jaillissement étranf,'c de vie dans ce défilé de persoiuiages et ce cliquetis de dialogue; et parmi toutcela, latraditionuelle raillerie desmoines, uneattaque enveloppée contre le célibat monastique, une longue parodie des lenteurs de la justice. Rien qui touche à la Sorbonne : le théologien Hippothadée parle gravement, simplement, clairement, selon le texte sacré. 11 y a bien la fameuse coquille : « son asne s'en va à trente mille panerées de diables » : audacieuse facétie, si elle est volontaire (ce qui n'est pas du tout prouvé), mais en tout cas aisée à démentir.
Enfin il lâche le Quart Livre ; là seulement on retrouve l'écho du Cymhalum : il y a là Quaresme prenant avec la transparente Antiphysie, les Papimanes avec les Uranopètes Décrétales et le bon Homenaz. On s'explique que la Sorbonne et le Parlement aient arrêté le livre. Mais l'issue de cette affaire fait précisément éclater la prudence de Rabelais : il a un privilège du roi; il a derrière lui Du Bellay, Châtillon, les Guise; il répudie le démonlaclc Calvin impoi^teitr de Genève, satisfaisant ensemble à sa prudence et a ses rancunes. Et enfin M. Brunetière a fait remarquer que le plus hardi chapitre, sur l'or de France subtilement tiré par Rome, correspond à un incident précis de la politique religieuse de Henri II. Comme toujours, Rabelais ne provoquait pas de colères qu'il ne se sentît de force à braver : il ne jouait la partie qu'à coup sûr.
Il y a quelque chose de lui peut-être dans le cinquième livre, qui parut seulement en 1562, à l'époque des polémiques sans mesure, quand déjà les passions s'armaient : mais dans l'ensemble, cette satire âpre, directe, lourde, si peu riante, est d'un autre homme et d'un autre temps. On ne retrouve pas dans ce pamphlet huguenot le trait caractéristique de la physionomie de Rabelais : celui qu'on a souvent dépeint comme un emporté railleur, fut un homme avisé, réfléchi, maître de lui. Jouant avec un merveilleux sang-froid son double personnage de sage et de fol, il dosa très modérément la satire sociale et irréligieuse, ne toucha jamais le dogme, et dissémina adroitement sous la satire morale et la bouffonne fantaisie une doctrine positive : dans le cinquième livre seul, les proportions sont décidément renversées, et ce n'est pas une des moindres marques de l'inauthenticité du cinquième livre, que la vie et la philosophie y cèdent presque toute la place à la polémique agressive.